D’après J’ai tué Emma S. et La Malcastrée, d’Emma Santos – conception, performance et mise en scène Mathilde Waeber – avec Pauline Haudepin et Mathilde Waeber – au Théâtre de l’Athénée Louis Jouvet.
Le spectacle débute dans un grand silence. Sur scène et dans la pénombre une performeuse réalise un tableau, grand rectangle posé au centre où elle dépose une sorte de substance couleur terre (Mathilde Waeber). Inlassablement le geste se répète, elle malaxe la matière comme agrippée à l’œuvre en train de se faire. Le silence l’accompagne quand de la salle parvient une voix, celle d’Emma Santos portée par Pauline Haudepin qui habitera le personnage tout au long du spectacle avec pudeur et maîtrise, elle rejoint la performeuse sur le plateau.
Emma Santos se raconte. Née sous le nom de Marie-Anne Le Rozick en 1943, au départ institutrice, elle tentera pendant trente-neuf ans de composer avec la vie avant de décider de la quitter, en 1983, après de nombreuses hospitalisations en psychiatrie et un amour destructeur. Plus âgé qu’elle, l’homme qu’elle aimait depuis ses seize ans est un plasticien, Carlos, elle vivra avec lui une dizaine d’années sous emprise, maltraitée, puis délaissée et rejetée. Emma Santos écrit sans filtre la douleur d’avoir été quittée et ce qu’est pour elle le métier de vivre. Ici, Pauline Haudepin joue sur du velours ou plutôt elle ne joue pas, elle EST Emma Santos, désarmée dans la douleur qui l’habite, avec pour seules respirations, l’écriture et le dessin.
On entre dans la tragédie de sa vie par le biais de l’absence. L’homme dont elle est éprise est parti, il avait accolé de manière autoritaire son nom, Santos, au sien. Elle trébuche et répète en boucle comme une obsession : « Ta femme, ton nom… Fuir et quitter ton corps… » Elle dit les avortements en un temps où avorter était tabou, et parle du désir de maternité, présent tout au long de son parcours, jusqu’à la naissance d’un enfant mort-né. « Je serai écrivaine » avait-elle déclaré, très tôt. C’est de livres qu’elle accouche, huit, entre 1971 et 1978. « Je suis sa femme littéraire » dit-elle, déchirée, son corps devient écriture, elle écrit de son sang. Son premier livre, L’Illulogicienne, fut d’abord refusé par une vingtaine d’éditeurs jusqu’à ce que Flammarion le publie en 1971 et c’est avec La Malcastrée, publié par Maspéro en 1973 et réédité par les éditions des femmes en 1976, qu’elle se fait connaître. Sur scène cette même année elle a aussi présenté un monologue sur sa vie, Le Théâtre d’Emma Santos, sous le regard du grand metteur en scène Claude Régy.
«Depuis un an et demi je vais tous les jours à l’hôpital de jour. Le soir je rentre seule. La nuit passe sans toi » et l’homme qui la hante et qui revient en boucle ne l’a pas aidée, il a précipité sa chute. Elle décrit la blessure, la privation de liberté et l’obligation de soins, quand elle est internée d’office, la maltraitance en psychiatrie « Je suis perdue… » trouve-t-elle la force de dire. « La folie je ne peux l’imaginer que femme, énorme, gonflée par les médicaments. »
L’actrice s’est assise devant l’écran : « Bonsoir Emma Santos » lit-on et entend-on avec fermeté « Si l’on parlait de votre enfance… ? » L’entretien avec le psychiatre tourne court : elle explique les problèmes de thyroïde traversés et ajoute : « J’entre dans le système psychiatrique par amour. » Et droit dans les yeux Emma pose LA question au psychiatre : « À quoi ça sert la psychiatrie ? » même si elle a déjà sa réponse : « La psychiatrie maintient l’ordre, l’ordre apparent… Le désordre est intérieur. » Et le psychiatre lui demande : « Pourquoi écrivez-vous ? » Œil pour œil et elle répond en le perdant à travers notes et papiers, dans le refus de la jouissance de l’écrit : « J’ai écrit pour être folle… » lance-t-elle, provocatrice, avant de préciser : « La psychiatrie on n’en sort jamais ! Ma seule passion est ma peur. »
Une bande son accompagne les mots et la performeuse s’en est allée laissant Emma Santos radicalement seule, habitée de ses visions et de ses désirs. Sa biographie littéraire s’inscrit sur le tableau au fond bleu devenu écran et qui, par une fenêtre, dévoile le visage de l’écrivaine. Emma, l’actrice, parle à l’autre elle-même, l’image, dans un effet de dissociation. Puis l’image se rétrécit, le tableau se disjoint et éclate, la musique monte. Ne restent que la terre et les signes.
Brigitte Rémer, le 13 mars 2026
Collaboration artistique et dramaturgie Alex Ben Mrad – regard extérieur Claire Ingrid Cottanceau – scénographie et régie plateau Dimitri Lenin – création lumières Loïc Waridel – création sonore Léa Bonhomme – création vidéo Félicien Cottanceau – production Compagnie Rêver l’Obscur – avec le soutien du JTN, du TGP/Théâtre Gérard Philipe (compagnonnage résidence) et du Festival Fragments – La saison Prémisses 2025.2026 dédiée à la Jeune Création théâtrale en salle Christian-Bérard est soutenue par le Cercle de l’Athénée et des Bouffes du Nord, et sa Fondation abritée à l’Académie des beaux-arts.
Du 10 au 14 mars puis du 18 au 22 mars 2026, à 20h30 et 16h30 les dimanches au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, 2/4 square de l’Opéra-Louis Jouvet, 75009. Paris – métro : Opéra, Havre Caumartin – tél. : 01 53 05 19 19 – site : www.athenee-theatre.com


