La Lettre

Mise en scène Milo Rau – texte Milo Rau et l’équipe – avec Arne De Tremerie et Olga Mouak, et les voix de Anne Alvaro, Isabelle Huppert, Jocelyne Monier, Marijke Pinoy – dramaturgie Giacomo Bisordi – au Théâtre Silvia Monfort.

© Christophe Raynaud de Lage

Une scénographie simple et ouverte sur la vie. Sur scène un bureau, deux chaises, des plantes, et trois drapeaux, dans un coin un petit lecteur de K7 audio. Un acteur et une actrice (Arne de Tremerie et Olga Mouak) – déjà sur scène quand le public entre – racontent des bribes de leur histoire. À mains nues et avec intensité, Milo Rau la théâtralise dans la reconstruction de la mémoire, en même temps qu’il questionne le théâtre.

Arne, reste obsédé par le souvenir de sa grand-mère, présentatrice à la radio flamande, qu’il fait revivre sur scène. La représentation s’ouvre sur la lecture d’une lettre de son arrière-grand-mère à sa fille, la grand-mère du comédien, la lecture de cette même lettre fermera le spectacle. Arne entrait juste à l’école de théâtre et travaillait La Mouette quand cette grand-mère bien aimée a rejoint les étoiles. Il est resté en état de sidération avec le personnage de Konstantin Gavrilovitch Treplev, artiste incompris par sa mère, une célèbre actrice dans la pièce de Tchekhov, ami non reconnu par Nina, celle qu’il aime et qui le trahit. Il tient à mettre la pièce en scène, mémoire de sa grand-mère et de ses débuts émouvants, au théâtre.

© Christophe Raynaud de Lage

Mi-camerounaise mi-réunionnaise, élevée à Orléans, Olga, est fascinée par la figure de Jeanne d’Arc – qui sauva sa ville d’Orléans convoitée par les Anglais et qui, accusée d’hérésie mourut brûlée vive sur la place du Marché, à Rouen. Cette figure se superpose à l’image de sa grand-mère souffrant de schizophrénie, morte brûlée vive au Cameroun dans un accident domestique et qui, elle aussi, entendait des voix.

Milo Rau a tissé des correspondances entre les deux histoires et les deux mythes, même s’ils sont de nature différente, entre le théâtre et la vie, comme il le fait, simplement mais brillamment, dans ses différents spectacles : ainsi dans The interrogation, avec Édouard Louis et Arne de Tremerie (cf. Ubiquité-Cultures du 4 juin 2022), et dans Everywoman avec Ursina Lardi (cf. Ubiquité-Cultures du 6 novembre 2022) ou encore dans Grief and Beauty, et dans Familie, où il parle de la mort (cf. nos articles des 28 janvier et 10 mars 2023).

Pourtant, malgré ce dialogue avec les morts, les acteurs restent bien ancrés dans le présent et la réalité. Ils questionnent ici le public et le mêlent chacun à son histoire, entrainant dans leur jeu trois spectateurs dont l’un/l’une devient grand témoin, par sa présence sur scène. Ce rapport au public se fait avec naturel, bienveillance et fantaisie, et se frotte à la biographie des acteurs et à leurs visions.

Puis on entre dans la lecture des didascalies de La Mouette, sur fond des quelques notes d’Arvo Pärt, dans la critique du théâtre dit bourgeois version Brecht, pancartes à l’appui, portées par le spectateur présent sur scène, annonçant les chapitres et notant les commentaires, comme dans les films muets. Olga évoque Le Procès de Jeanne d’Arc, film de Robert Bresson tourné en 1962, quelques images projetées sur scène. Là-bas, au Cameroun, sa grand-mère s’est enflammée sur les voix qu’elle entendait, voix enregistrées d’Isabelle Huppert, Anne Alvaro, Jocelyne Monier et Marijke Pinoy. Konstantin tente de se supprimer en se tirant une balle qui le blesse à la tête, sa mère continue à l’éreinter, refusant même de refaire son pansement, et se moque : « Il a raté sa tête comme il a raté sa pièce… » dit-elle avec fiel.

© Christophe Raynaud de Lage

Olga parle de son père, professeur, d’obédience socialiste et engagé au conseil municipal d’Orléans, du déni de sa mère qu’elle interroge par téléphone. Arne remet le Ne me quitte pas de Jacques Brel qui ne nous lâche pas. « On chantait avec ma grand-mère » dit-il, elle est morte dans un accident, au fond d’un lac, la chanson de Brel tournait encore. « Pendant dix ans je ne suis plus monté sur scène… Le théâtre est un moment violent… » poursuit-il. Après le drapeau bleu, le blanc s’agite, entre Brel et la mort de Jeanne d’Arc en 1431, à dix-neuf ans. « Un millier d’oiseaux blancs s’étaient envolés et une croix s’était dessinée dans le ciel » précise Olga.

Et si le temps efface la mémoire, comme le rappelle le texte, Arne lit la lettre que la mère de sa grand-mère lui avait envoyée, dans une transmission traversant les générations. « Vis ta vie. Je ne t’oublierai pas, ne m’oublie pas. Je t’embrasse pour toujours. Ta maman. » Le spectacle se ferme sur cette lettre d’amour qui ouvrait la représentation.

Créée pour le Festival d’Avignon 2025 et présentée en itinérance sur les territoires du Vaucluse, Milo Rau pose, avec La Lettre, la question du sens du théâtre. Il construit le langage scénique à partir du réel énoncé par les acteurs et qui devient matériau pour le texte, et spectacle. Les acteurs habitent leur histoire et traversent le temps à la recherche des âmes mortes qui les hantent et rendent hommage aux générations qui les ont précédés. C’est plein d’humanité et porté avec finesse, Milo Rau en donne toutes les nuances.

Brigitte Rémer, le 10 février 2026

Scénographie, son, lumière, costumes et accessoires, Milo Rau et Giacomo Bisordi – Assistanat à la mise en scène, Giacomo Bisordi et Edward Fortes – production Festival d’Avignon.

Du 28 au 31 janvier 2026, Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion. 75015. Paris – tél. : 01 56 08 33 88 – site : theatresilviamonfort.eu – En tournée : du 20 au 22 mars 2026, Théâtre de la Manufacture, Centre dramatique national Nancy-Lorraine – du 20 au 30 mai 2026, Théâtre Public de Montreuil, Centre dramatique national.