Écriture et mise en scène Yuval Rozman – scénographie et création lumières Victor Roy – création sonore Roni Alter accompagnée par Jean-Baptiste Soulard – régie son, Quentin Florin – costumes et regard extérieur, Julien Andujar au Centquatre.
Nous sommes à Jérusalem et Yuval Rozman choisit la métaphore des oiseaux qui volent au-dessus de la ville et la regardent, pour nous parler d’une région du monde en miettes. Il a choisi… est-ce l’ironie, la dérision ou l’amertume, en tous cas la malice, pour parler du tragique, et c’est peut-être une bonne façon.
Les percussions frappent et « le soleil brille sur le Mont des Oliviers » dit-il, tandis que le bulbul, oiseau maître chanteur, au plumage vif rouge orange et très extraverti (Gaël Sall) nous harangue puis se tourne vers sa collègue, une drara en vert et turquoise d’un naturel méfiant – à juste titre – et plutôt sur le qui-vive (Cécile Fisera). Entre, avec majesté, un troisième compère chargé d’étrangeté et comme tombé du ciel, le martinet à la robe noire et argent, sur son trapèze perché (Gaëtan Vourc’h). « Je ne dors pas » informe-t-il et tous trois, conciliabulent et tissent le fil de l’histoire, celle d’Iyad Al-Hallaq / إياد الحلاق et de sa mort absurde, qu’ils racontent.
Ce palestinien de trente-deux ans, autiste, habitant Jérusalem-Est, se rendait presque chaque jour au Centre Elwyn El Quds, proposant des services aux personnes en situation de handicap, au cœur de la ville. Ce 30 mai 2020, il s’y rend à pied avec une aide-soignante, Warda. Arrivés au point de contrôle de la Porte des Lions, les policiers israéliens des frontières auraient interprété son geste, alors qu’il prenait son téléphone dans sa poche, comme une agression potentielle, prétendant qu’il portait une arme. Paniqué, Iyad n’ayant pu comprendre leurs injonctions, s’était enfui au bout de la rue et caché dans un local à poubelles de fortune, où, dans la paranoïa ambiante, il fut, de sang-froid, abattu, sans sommations. Trois ans après les faits, l’officier qui a tiré avait été acquitté, au motif de légitime défense…
C’est cette histoire que raconte Yuval Rozman via les oiseaux, chacun dans son style et son caractère, récit entrecoupé de leurs voyages, en Éthiopie ou ailleurs, de leurs moqueries et exaspérations, se houspillant, se provoquant. L’un, le martinet, raconte en espagnol son échappée, cherchant le meilleur arbre pour se poser. L’autre, le bulbul, évoque la disparition de sa Marta et son veuvage avant de se lancer dans les imitations de certains personnages politiques peu recommandables. La drara se métamorphose en Warda, l’aide-soignante de Iyad, pour répondre aux questions du journaliste, Yuval Rozman lui-même. Les destins s’entremêlent.
Le plateau sur lequel se trouve un immense nid posé au sol, comme si nous étions au-dessus des nuages et des toits, les cordes et poulies auxquelles se suspendent les oiseaux, actionnées par un maître de cérémonie qui gère les rythmes des envolées, tout-à-coup se transforme. L’immense coffre type boîte à kebab, posé au fond du plateau, roule au centre et s’ouvre, se transformant en tribunal (scénographie et création lumières Victor Roy). Le martinet à la robe noire (costumes de Julien Andujar) devient le juge et donne le tempo, les autres caricaturent un semblant de justice, avec chambre d’écho, cette justice qui a mené à l’acquittement de l’officier, exécuteur d’Iyad. Dans son dos s’inscrit le mot Justice ! Il revient sur la séquence du crime de manière récurrente, interrogeant la drara/Warda, tremblante, alors que les caméras de surveillance étaient désactivées pour raison de court-circuit.
La musique qui a accompagné la montée dramatique tout au long du spectacle, s’amplifie, (création sonore Roni Alter accompagnée par Jean-Baptiste Soulard) le militaire est face à ses contradictions. Le bulbul devient la victime, on cache son cadavre sous une couverture métallisée. Ce ballet des oiseaux est bien la métaphore de la guerre et d’un meurtre gratuit, une traduction de la phobie du terrorisme et des rapports de force.
Né et élevé dans la banlieue de Tel-Aviv, dans une famille de gauche, Yuval Rozman fait des études au Conservatoire national de Tel-Aviv après avoir déserté l’armée israélienne en 2004. Comédien, dramaturge, réalisateur et metteur en scène, il crée l’Ensemble Voltaire en 2010, et monte son premier spectacle Cabaret Voltaire avec l’acteur palestinien Mohammad Bakri, avant d’arriver en France en 2012. Au festival actOral de Marseille il présente deux mises en espaces Je crois en un seul dieu de Stefano Massini en 2013, puis Sight is the Sense de Tim Etchells en 2014. Il se lance dans l’écriture d’une chronique sur le territoire israélo-palestinien, Quadrilogie de ma Terre, parlant de la guerre (Tunnel Boring Machine, 2017), de la religion (The Jewish Hour, Prix du Jury du festival Impatience 2020), de l’amour (Ahouvi 2023) et de l’occupation territoriale avec Au Nom du Ciel, en 2025, dernière de l’opus.
Le baroque de la situation recouvre le drame mais le message est clair : pour Yuval Rozman, le nationalisme et tous les extrêmes verrouillent tout imaginaire et dit-il, « un pays sans imaginaire, c’est dangereux. » Iyad Al-Hallaq إياد الحلاق (1989- 2020) a été assassiné, il n’avait pas d’arme.
Brigitte Rémer le 20 janvier 2026
Avec : Cécile Fišera, Gaël Sall, Gaëtan Vourc’h – assistant à la mise en scène, Antoine Hirel – collaborateur à l’écriture, Gaël Sall – scénographie et création lumières Victor Roy – création sonore Roni Alter accompagnée par Jean-Baptiste Soulard – régie son, Quentin Florin – costumes et regard extérieur, Julien Andujar – régie Plateau, Nicolas Bignan – régie générale, Christophe Fougou – régie vol, Marc Bizet. Le spectacle a été créé le 12 novembre 2025 au Phénix / Scène nationale de Valenciennes – Le texte est publié aux Éditions des Solitaires intempestifs.
Du mardi 13 janvier au vendredi 16 janvier 2026 à 20h, samedi 17 janvier à 18h, au Centquatre 5 rue Curial – 75019 Paris – métro : Riquet et Crimée/ ligne 7, Stalingrad/ lignes 2, 5 et 7, Marx Dormoy/ ligne 12 – tél. : 01 53 35 50 00 – site : 104.fr – En tournée : 20 au 23 janvier 2026, Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine – 27 et 28 février, deSingel, International Art Center, Anvers (Pays-Bas) – 5 et 6 mars, Théâtre Granit/Scène nationale de Belfort – 18 au 20 mars, Théâtre de Liège (Belgique) – 28 au 30 avril, Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.



