Archives mensuelles : septembre 2026

Palestine, un chant de la Terre

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

Conception, direction artistique, direction musicale, arrangements et bouzouk Ramzi Aburedwan – avec le Canaan Orchestra et le Chœur Saba – vu le 13 septembre, à la Philharmonie de Paris.

Dans la grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris le compositeur, chef d’orchestre et joueur de bouzouk Ramzi Aburedwan, né à Bethléem, a rassemblé musiciens et chanteurs, chœur et solistes autour du thème Palestine, un chant de la Terre, pour rendre hommage à son pays.

Le répertoire présenté est principalement issu du patrimoine traditionnel palestinien, notamment à travers les travaux et collectes menés par les institutions Nawa, Popular Art Center, El-Funoun Dance Troupe et Al-Ashiqine ensemble. Les chants palestiniens anciens sont issus de la mémoire collective et transmis oralement de génération en génération, leurs auteurs restent souvent inconnus. Ils parlent de la vie quotidienne, du monde rural, du travail et du profond attachement à la terre. Ce répertoire croise la parole poétique portée en langue française par Peggy Martineau sur des textes de divers poètes palestiniens majeurs, dont Mahmoud Darwich*. Il traverse le son, et porte le récit intime et la mémoire partagée, se mêlant avec fluidité à la musique : « …Ils fouillèrent sa poitrine, Ne trouvèrent que son cœur. Fouillèrent son cœur, Ne trouvèrent que son peuple. Ils fouillèrent sa voix, Ne trouvèrent que sa tristesse. Fouillèrent sa tristesse, Ne trouvèrent que sa prison, Fouillèrent sa prison, Ne trouvèrent qu’eux-mêmes, enchaînés… » (Source La Terre, dans le recueil « Noces » de Mahmoud Darwich).

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

Les chants traditionnels racontent aussi les événements historiques depuis l’Empire Ottoman jusqu’au mandat britannique et les différentes époques, les émotions, les blessures et les espoirs dans le contexte d’aujourd’hui, entre le génocide de Gaza et l’occupation de la Cisjordanie. Parmi les différentes formes de chants, la tarwida est à l’honneur, sorte de berceuse chantée par la mère à l’enfant. Devenue symbole de la résistance culturelle palestinienne elle revient à différents moments de la soirée, complétée par des chants d’amour et des chants du travail agricole comme la récolte des olives. Ces chants sont issus des différentes régions ainsi que des territoires palestiniens situés à l’intérieur des frontières d’Israël : de la Palestine, de Gaza, Cisjordanie, Galilée, ce nom des lieux qu’il faut nommer est ce qui reste à travers le temps « Ces lieux que nous portons en nous et qui ne nous quittent jamais. »

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

Quatre magnifiques solistes, trois voix féminines – Nai Barghouti, Lamar Mireb, Henna Haj Hasan, une voix masculine, Moneim Adwan, scandent ces chansons qui viennent de loin et les textes dans leur puissance expressive, soit en soliste soit en Ensemble. Ils apportent contrastes et dialogues, chacun dans sa couleur vocale et son timbre propre. Ils sont accompagnés d’instruments traditionnels orientaux comme le qanûn, le ney, et la shabbaba, une petite flûte de berger. Les percussions côté cour et la contrebasse, les cordes côté jardin, les violons, deux ouds, un bouzouk joué par le chef d’orchestre et de chœur Ramzi Aburedwan, et face au public, le ney virtuose et le savant qanûn. D’autres instruments qui ne sont pas présents se font pourtant entendre à travers des enregistrements, comme le rabab bédouin ou le yarghul. Une danseuse traverse de loin en loin les espaces de cour à jardin avec beaucoup de subtilité, seule d’abord puis en duo, avec grelots et crécelle.

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

Ramzi Aburedwan a conçu Palestine, un chant de la Terre autour d’une dramaturgie en huit séquences pour parler du peuple palestinien à travers son rapport profond à sa terre : Racines – La terre – Vie quotidienne – Amour et mariage – Exil, mémoire et transmission – Résistance et dignité – Espoir et retour – en final, Le Chant de la Terre. Les textes sont des vibrations, comme ce poème de Neemat Hassan chanté sur une note continue : « Être mère à Gaza c’est ne pas dormir… C’est ne pas pleurer C’est ramasser la peur la colère et les prières À pleins poumons… C’est faire du pain frais grâce au sel de ses yeux et voir ses tout-petits mangés par la patrie. »

La terre ocre, hautement symbolique, dans sa dimension tant matérielle qu’emblématique, porteuse de mémoire et d’héritage, est montrée par des visuels sur écran qui accompagnent le concert. On y découvre l’olivier Al-Badawi, plus que centenaire, situé à Al-Walaja près de Bethléem. Ses racines portent la mémoire de génération en génération, on s’imprègne des terrasses agricoles de Battir avec leurs chaînes d’oliviers inscrites au Patrimoine mondial Unesco, les villages de terre et les femmes au lavoir, les portes de pierre et les fines broderies colorées, les arbres aux feuilles devenues délicatement cotonneuses. La nuit tombe on rentre le bétail. On voit l’immensité des paysages, la rue qui longe la mer et la mer en hiver, « ces maisons qui sont les leurs » devant des portes cadenassées.

Les chants sont murmurés, méditatifs, les changements de rythme et de modes s’enchainent, les notes se prolongent, la douceur croise le cri, le souffle et les pleurs. La ferveur est dans la salle comme sur la scène où se décline la mémoire et l’esprit des lieux, la Palestine comme métaphore.

Brigitte Rémer, le 20 septembre 2026

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

Ramzi Aburedwan, conception, direction artistique, direction musicale, arrangements et bouzouk – Peggy Martineau, narratrice – Chant solistes : Nai Barghouti, Lamar Mireb, Henna Haj Hasan et Moneim Adwan – Canaan Orchestra : Mohamad Al Habbash , oud – Mahran Moreb, oud – Khalil Khoury, qanun – Moslem Rahal, nay – Antonio Chakour, violon – Mohammed Alrjoob, violon – Sama Zaknoon, violon – Nawras Al Hajj Ibrahim, contrebasse – Dimitrios Mikelis, piano, oud – Micheal Geyre , accordéon, claviers, effets – Youssef Hbeisch , percussions – Iyad Abu Laila, percussions – Yanal Staiti, percussions. Et aussi : Omar Sawafta, bande son yarghoul – Firas Baba, danse et chorégraphie – Abir Yahya, danse – le Chœur Saba : Dima Hourani, Rasha Al Naddaf, Salam Alaridi, Gina Besmar, Lina Mouhamade – Sarah Al Najjar – Rouba Hassan.

*Mahmoud Darwich, poèmes issus de La terre nous est étroite, Noces et Feuilles d’olivier – et les poètes : Hussein Al-Barghouti, Je serai parmi les amandiers – Samih el Qasem, Les Cortèges du soleil – Tawfiq Zayyad, Hormis le pain quotidien – Mahmoud Abu Hashhash, Nous avançons vers notre aube – Ehab Bseiso, Un message resté en attente sur mon portable – Ibrahim Tuqan Mawtini – Neeamat Hassan Être mère.

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

The other place, after Antigone

Texte et mise en scène Alexander Zeldin, en anglais surtitré en français, au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, dans le cadre du Festival d’Automne.

© Martin Argyroglo for A Zeldin Company

Une grande maison récemment réaménagée dans laquelle habite une famille : Chris, le propriétaire (Nick Fletcher), sa compagne Erica (Alicia Charles) et son fils Léni (Tylan Grant) ; Issy, la nièce de Chris (Imogen Elliott) récemment revenue dans le giron familial et qui lance son entreprise de récupération de vêtements qu’elle réadapte avant de les vendre ; l’excentrique Tezz ami de la famille (Jerry Killick) qui tournicote autour d’Issy. Une urne déposée sur la table de la salle à manger, côté cour, la cuisine à l’opposé. Une grande baie vitrée donne sur le jardin.  PLusieurs portes et deux escaliers pour monter aux chambres. (Rosanna Vize signe la scénographie et les costumes, les lumières sont de James Farncombe). La maison est celle de l’enfance, elle appartenait à Adam, l’absent.

Issy surveille intensément son mobile qui reçoit des messages de manière répétée. Elle attend sa sœur, Annie (Ella Bruccoleri) en rupture familiale et qui n’est pas revenue depuis de nombreuses années, une personnalité visiblement fragile. Si la famille se réunit autour des cendres du père qui s’est suicidé dix ans auparavant, c’est pour les disperser enfin, et faire que chacun reparte dans la vie sur de nouvelles bases.

© Martin Argyroglo for A Zeldin Company

Arrive enfin Annie, grand sac à dos, plutôt renfrognée, à peine polie. On lui présente la (nouvelle) famille, entre autres Erica et son fils. Quand elle apprend que ce petit rassemblement a pour but de répandre les cendres de son père dans la nature, elle se suspend net et s’y oppose avec virulence. Plane un certain flou au sujet des sentiments des deux sœurs envers leur père, Annie semble avoir noué une relation particulière avec lui, on ne sait pas de quelle planète elle tombe ni ce qu’elle a fait au cours de ces dix ans écoulés, une certaine pathologie à la clé. Le ton monte. On transvase une partie des cendres, on pleure, on crie. Chris tourne les talons quelques instants, elle en profite pour vider l’urne et voler les cendres.

L’oncle ne s’est aperçu de rien, la famille part pour la cérémonie où les attendent quelques amis, fait mine de vider l’urne, tandis qu’Annie restée à la maison monte se coucher. Ce n’est pas dans la chambre de sa sœur qu’elle s’installe mais bel et bien dans le lit conjugal de l’oncle. De retour, tout bascule et Chris l’interroge au sujet des cendres. Fou de rage il vide son sac à dos, les trouve et la colle dehors malgré le froid. Changement radical de cap, Annie a passé les habits du père et se montre détachée, elle déclare maintenant qu’ils peuvent se séparer des cendres parce qu’elle « ne le sent plus » et que cela ne lui importe plus. Au passage, elle attrape son sac et une tente bleue qu’elle reconnaît, posée dans un coin, et la plante dans le jardin juste de l’autre côté de la baie vitrée. Issy pourtant demande à sa sœur de se réconcilier avec l’oncle. Le tête-à-tête avec lui met au jour ce que l’on nomme le secret des familles : Annie et Chris furent amants, les étreintes reprennent, de chaleureuses elles deviennent sauvages, quand paraît Erica, la compagne de Chris.

Le mal est fait mettant l’accent sur la culpabilité de l’oncle – qui reste pétrifié, comme le fut Créon face à la mort de son fils, Hémon, puis de sa femme Eurydice – et la blessure d’Erica, au bord de l’écroulement. Le dialogue entre Annie, qui se dévoile comme manipulatrice et Issy, découvrant cette sœur inconnue qui prétendait lui offrir en un petit carnet la liste de événements heureux qu’elles avaient traversés ensemble, et constatant tant de mensonges, tourne court. Issy la rejette avec mépris. La première sort, suivie de la seconde. Que se passe-t-il sous la tente ? Vraisemblablement un massacre, celui des sœurs. Le jeune Léni qui revient les mains pleines de sang est témoin du désastre. « Ne regarde pas. Ne regardez pas ! » chuchote Chris, défait.

© Martin Argyroglo for A Zeldin Company

Dans cette montée de la tragédie à partir d’un conflit latent et ancien, quelques lazzis de comédie nous sont donnés par la présence de Tezz, l’outsider, qui tombe toujours comme un cheveu sur la soupe et s’occupe des courses et de remplir les verres et qui, dans sa propre vie, semble tout aussi mal en point. « Il y a du mauvais sort dans l’air ! » dit-il… La lumière du spectacle est conçue entre la clinique – éclairage cru d’un grand carré de lumière comme surplombant une table chirurgicale et une tente phosphorescente légèrement fantomatique, comme si le père allait réapparaître au bout du chemin (lumières James Farncombe).

Alexander Zeldin – qui signe le texte et la mise en scène – a imaginé ce scénario sur les rapports de force intra-familiaux à partir d’Antigone de Sophocle et comme réponse à une commande du National Theatre of Great Britain, l’un des grands théâtres subventionnés de Londres. Les deux sœurs et l’autorité de l’oncle, une certaine souffrance chez tous, en trace les contours et exprime la douleur dans ses différentes variations. Depuis plusieurs années, l’auteur-metteur en scène interroge les rapports familiaux, dans le microcosme le plus archaïque de tous, où s’exercent dictature et violences de tous ordres. L’une de ses références est l’auteure et chercheuse universitaire germano-britannique Sophie Lewis à travers notamment son ouvrage Pour en finir avec la famille : abolir prendre soin, s’émanciper, publié en France en 2022. Il avait abordé le sujet déjà dans Confessions, programmé à l’Odéon en octobre 2023 et avait présenté au Théâtre de la Ville/Abbesses en juillet dernier Prendre soin, sur les fractures sociales (cf. nos articles Ubiquité-Cultures des 24 octobre 2023 et 15 juillet 2026).

L’observation quasi clinique qu’il livre des dysfonctionnements familiaux dans une montée vertigineuse de non-événements, génère un climat de plus en plus étouffant jusqu’à la déflagration finale, mystérieuse et inattendue. De nombreux chercheurs ont travaillé sur l’étude des pathologies familiales et de leur impact sur la santé mentale dont Gregory Bateson de l’École de Palo Alto dans une approche systémique, ou encore la psychiatre italienne Mara Selvini Palazzoli. « Le chaos c’est la famille » confirme l’un des personnages de la pièce.

Chez Sophocle, la contradiction se place dans l’incapacité à concilier les lois du sang et les lois de l’État, Antigone mettant la piété familiale et les lois divines au-dessus des décrets humains, le conflit détruit la famille. Le double mouvement que dessine la métaphore d’Alexander Zeldin dans The other place, after Antigone, entre l’autorité de l’oncle et la volonté de sa nièce, mène aussi jusqu’au drame, même résultat.

Brigitte Rémer, le 20 septembre 2026

© Martin Argyroglo for A Zeldin Company

Avec : Ella Bruccoleri, Alicia Charles, Imogen Elliott, Nick Fletcher, Tylan Grant, Jerry Killick – scénographe et costumes Rosanna Vize – lumières James Farncombe – composition musicale Yannis Philippakis – design sonore Josh Anio Grigg – travail gestuel Marcin Rudy – directeur de casting Jacob Sparrow – assistant metteur en scène Sammy J Glover – coordinatrices des scènes d’intimité Katharine Hardman pour EK Intimacy – chorégraphe des combats Sam Lyon-Behan – coach vocal Cathleen McCarron – dramaturgie Faye Merralls, Sasha Milavic Davies – Spectacle conseillé à partir de 15 ans.

Du 19 au 26 septembre 2026, à 20h, dimanche à 15h, samedi 26 septembre à 15h et 20h – Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – tél. : 01 42 74 22 77 – site : theatredeleville-paris.com

Je meurs de ne pas mourir

Texte Paco Bezerra, traduction Clarice Plasteig – mise en scène et scénographie Aurélia Lüscher – interprétation Estelle Meyer – au Théâtre de la Bastille.

© Jean-Louis Fernandez

La performeuse Estelle Meyer est un petit phénomène dans sa manière de raconter les deux Thérèse qu’elle interprète : la première, la grande mystique, portant pour nom de religion Thérèse de Jésus, née à Avila en Castille, en 1515. C’est le temps de l’Inquisition ou tribunal du Saint-Office de l’Inquisition, cette juridiction religieuse sous contrôle du pouvoir royal espagnol établie en 1478, qui durera trois siècles et sera abolie en 1834. Thérèse sera sous surveillance mais jamais empêchée, jusqu’au moment où assignée à résidence, on saisira et brûlera les livres de la communauté. Épouse de Dieu, elle est la réformatrice du carmel, elle en fondera dix-sept dans toutes les provinces d’Espagne, critiquant le relâchement des règles et choisissant le retour à l’austérité, la pauvreté et l’isolement qui pour elle font partie de l’esprit carmélite authentique. La seconde, est une femme à la dérive quelques siècles plus tard, sans papier ni domicile fixe, junkie pour supporter une vie qui se délite. Une conclusion où la Vierge Marie soi-même, l’actrice couronnée, s’envole dans les choux-fleurs, autrement dit les nuages, métaphore dont on trouve l’illustration dans certaines églises, comme à Paris, Sainte-Marie des Batignolles.

© Jean-Louis Fernandez

Le grand écart est magistral, risqué et quelque peu tabou entre l’itinéraire d’une femme sommes toutes exceptionnelle et protégée et le parcours d’une femme des rues et de la picole qui subit toutes formes de maltraitance. Mais le texte de Paco Bezerra traite bien de la même chose, la condition de la femme, hier comme aujourd’hui, dans sa recherche de liberté, et la vaste palette de l’actrice qui porte l’ensemble nous fait pénétrer dans les deux mondes. La traversée des siècles à travers la mise en scène d’Aurélia Lüscher se fait allègrement et de manière décomplexée, nous réservant quelques surprises. Parodie ? Subversion ? Réalité ? Mythomanie ? On s’interroge sur le statut de Thérèse, entre Mère Jeanne des Anges, la possédée, aussi torturée et ambiguë que Thérèse, telle que filmée en 1961 par le cinéaste polonais Jerzy Kawalerowicz, ou comme la possession des sœurs ursulines et leurs premières apparitions que décrit Michel de Certeau suite à la peste de 1632 à Loudun, ou encore à travers Aldous Huxley évoquant sur cette même histoire de Loudun une vie spirituelle largement emprunte de magie et de superstitions.

© Jean-Louis Fernandez

La transcendance quoiqu’il en soit est ce qui guide Thérèse d’Avila depuis l’enfance. Elle perd sa mère à l’âge de douze ans mais dévore la vie dans une frénésie d’apprendre – dans les livres notamment, elle est enragée de littérature. Effervescente, elle aime lire, elle aime plaire et elle s’engage dans des prises de position fermes et souvent définitives. Pour fuir la maison elle accepte, adolescente et comme un pis-aller, d’être pensionnaire chez les sœurs Augustines. Plus tard, dans le rejet de la vie qu’on lui destine auprès d’un prétendant – devenir l’épouse de… vie de contrainte et de soumission à l’époux, elle décide de disparaître et se met à l’abri en entrant au Carmel de l’Incarnation. Elle y passera vingt-sept ans dans le respect de la clôture, derrière des grilles moyenâgeuses où le tour, dispositif de communication rotatif encastré dans le mur de clôture, régule les échanges entre l’intérieur et l’extérieur. « La peur c’est le danger » répète à plusieurs reprises Thérèse/ Estelle Meyer.

L’adaptation de la jeune femme est rude dans la vie contemplative, d’autant qu’elle passe près de trois ans alitée, taraudée par un arsenal de maladies et de violentes crises de tétanies qui la font horriblement souffrir. On la déclare même morte. En 1539, elle recouvre la santé, elle est très critique vis-à-vis des pratiques religieuses de l’ordre qu’elle réformera quelques années plus tard. Elle travaille l’oraison à partir du Traité du recueillement qu’elle reçoit, étudie intensivement les vertus de saint François d’Assise, saint Antoine de Padoue, Saint Bernard de Clairvaux et Sainte Catherine de Sienne. La lecture des Confessions de Saint-Augustin l’encourage dans sa conversion qui adviendra en 1554, date à laquelle elle débute sa métamorphose devant l’image d’un Christ couvert de plaies. Sa croyance prend alors consistance, elle apprend « la vraie pauvreté de l’âme » et cultive les extases.

Sa vie et son parcours nous sont livrés par bribes et avec un humour décapant par la performeuse qui sort d’un caddy – un des rares éléments présents sur scène, rempli… au départ d’on ne sait quoi… dont elle fait l’inventaire, et d’où elle sort des morceaux de fémur, une main, un bras, un pied, tout autant de reliques que les catholiques se sont arrachés après sa canonisation, en 1622. Le père Gratien, provincial des Carmes pour sa part, a sectionné la main droite et l’a placée dans un reliquaire remis aux religieuses du couvent Saint-Joseph d’Avila que Thérèse a créé, non sans prélever l’auriculaire qu’il a conservé pour lui. Autre accessoire sur scène et non des moindres, la main de Dieu aux lumières clignotantes que brandit l’actrice. Exhumée plusieurs fois et le corps retrouvé intact, son pied droit et une partie de la mandibule supérieure sont à Rome, sa main gauche à Lisbonne, son œil gauche et sa main droite à Ronda en Espagne, son bras gauche et son cœur dans des reliquaires du musée de l’église de l’Annonciation d’Alba de Tromes et même un doigt dans l’église Notre-Dame de Lorette, à Paris… Morte dans la nuit du 4 au 15 octobre 1582 à Alba de Tormes la nuit qui correspond au passage du calendrier julien, purement solaire, au calendrier grégorien, elle aura donc fait le tour d’Europe de manière posthume. Elle a laissé dans ses écrits, tant biographiques que didactiques ou poétiques le récit de sa vie et de sa conversion, Le Chemin de perfection, sorte de « manuel et de guide à penser par soi-même et à se poser des questions » ainsi que Le Château intérieur. L’influence de ses écrits comme témoignages de son expérience mystique traversera le temps, avec ses pratiques d’oraisons intérieures, ses visions et extases, ses transverbérations.

© Jean-Louis Fernandez

L’actrice apostrophe le public puis rejoint le centre de la scène et se place devant le haut rideau bleu qui ferme la scène, au centre et commence à tanguer avant d’exécuter une danse du voile et quelques figures burlesques. Au loin on entend le chant choral des carmélites avant de glisser le plus naturellement du monde dans la seconde séquence. Plus terre à terre, plus trash et plus désespérée, monde sans papier, nuits au violon avec éloge du vin, de la drogue, de la prostitution, plus proche de nos tragédies contemporaines. Parfois, là aussi, quelques petits miracles, comme la guérison de la fille d’Aurora sa compagne de cellule, puis sa métamorphose par le théâtre qu’elle découvre après sortie de prison et la vie qu’elle commence à gagner, la chambre à elle qu’elle commence à avoir, une résurrection !

Les deux femmes se croisent dans leur recherche de liberté et l’une regarde l’autre. On ne sait plus laquelle des deux devient DJ, de Thérèse de Jésus ou de l’autre, perchée sur une plateforme qui la hisse vers le ciel où se croisent un chérubin, une colombe, où se mêlent le chant religieux et le métal, où Thérèse ou Madame X pose le diadème de la vierge sur sa tête. Comme le relate Michel de Certeau, « les Carmélites espagnoles se laissaient saisir par l’inspiration divine d’une sainte chorégraphie ». Thérèse d’Avila si près du ciel se met à danser comme elle dansait dans ses couvents et encourageait ses sœurs à faire de même. Une petite machinerie astucieuse permet un effet d’élévation au plus haut des cieux.

© Jean-Louis Fernandez

Je meurs de ne pas mourir est un joli pari porté par un texte puissant et provocateur de Paco Bezerra très documenté, traduit par Clarice Plasteig dans une mise en scène et scénographie d’Aurélia Lüscher qui laisse cours à la fantaisie d’Estelle Meyer, la Thérèse des couvents et la Thérèse des rues qui transforme, déforme et réforme les mondes qu’elle traverse par une énergie hors pair et un idéalisme déchaîné. La croyance y côtoie l’incrédulité et la passion frénétique en un Dieu, la mécréance. Tout passe… sont les derniers mots du spectacle dont la source est un court fragment poétique attribué à Thérèse d’Avila : « Nada te turbe, nada te espante, todo se pasa, Dios no se muda La paciencia todo lo alcanza quien a Dios tiene nada le falta solo Dios basta » / « Que rien ne te trouble, Que rien ne t’effraie ; Tout passe Dieu ne change pas, La patience obtient tout ; Celui qui a Dieu ne manque de rien. Dieu seul suffit ».

Brigitte Rémer, le 19 septembre 2026

Texte Paco Bezerra – Traduction Clarice Plasteig, Maison Antoine Vitez/Centre international de la traduction théâtrale – mise en scène et scénographie Aurélia Lüscher – interprétation Estelle Meyer – assistanat mise en scène Marguerite de Hillerin – création lumière, régie générale et lumière Julien Boizard – régie et création son Nicolas Hadot – création musicale Deena Abdelwahed – scénographie et collaboration visuelle Arnaud Louski-Pane – création costumes Léa Gadbois-Lamer – collaboration visuelle corps et scénographie Cécile Kretschmar assistée de Madeleine Davies – conseil autour de Thérèse d’Avila Agnès Mathieu-Daudé – conseils magie Claire Chastel, Yvonne III – stagiaire mise en scène Manon Dupont-Heiser, direction de production Juliette Roels assistée de Laurine Aubry –

© Jean-Louis Fernandez

Production déléguée Théâtre de la Bastille – coproductions La Halle aux Grains – Scène nationale de Blois, Le Théâtre – Scène nationale de Saint-Nazaire, AG – En tournée : les 19 et 20 novembre 2026 au Théâtre Joliette, Marseille – le 5 mars 2027 au Théâtre de Châtillon, les 11 et 12 mars 2027, au CNDO (Orléans) et Théâtre de La Tête Noire (Saran)

Du 16 au 30 septembre 2026, à 20h, le samedi à 18h, relâche les dimanches – au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette. 75011 – métro : Bastille et Voltaire – tél. : 01 43 57 42 14 – site : www.theatre-bastille.com

Les aventures d’un soi hypothétique

Texte et mise en scène de Yara Bou Nassar – interprétation : Yara Bou Nassar et Elie Youssef – spectacle en français et arabe surtitré, inscrit dans le cycle Ce qui nous relie de la MC93/Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, à Bobigny et dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026.

© Philip Frowein

Coup d’envoi du cycle proposé par la MC93 de Bobigny qui poursuit avec détermination sa programmation autour de la mémoire collective et de récits de vie, ô combien précieux, issus de contextes politiques et géo-politiques différents, avec une attention particulière au Moyen-Orient. Hortense Archambault qui la dirige programme pendant un mois, des productions à partir d’écritures théâtrales contemporaines venues notamment d’Égypte, de Syrie, du Liban et d’Algérie, en langue arabe, en partenariat avec D-Caf (Le Caire) ainsi que d’autres spectacles qui montrent que la Méditerranée est ce qui nous relie.

© Philip Frowein

Les aventures d’un soi hypothétique qui fait l’ouverture de la saison est le premier spectacle de la série issu de la Rive Sud de la Méditerranée. Originaire de Beyrouth, Yara Bou Nassar raconte son histoire familiale à travers le parcours de ses parents, Noun (Nada el Hage) et Jeem (Joseph Bou Nassar) dans les années 70, depuis Beyrouth jusqu’à Paris par des chemins en sinusoïde sur fond de guerres. Elle les a interrogés, complétant ainsi le récit que lui avait fait son grand-père, poète, Ounsi el Hage et celui de l’ami de son père, le musicien A (Abed Azrie). Au début et avant de poser le cadre, on se perd un peu dans les différents prénoms et personnages et dans les géographies, puis les choses se stabilisent et se cadrent. On suit le récit familial, passant, du côté du père, par la Pologne, Wrocław et le Théâtre Laboratoire de Grotowski, célébrissime dans les années 70 et par le Théâtre du Soleil à Paris et le Théâtre de l’Épée de Bois, à la Cartoucherie de Vincennes. Car le père de Yara, dite Ya, est un acharné de théâtre. Son premier théâtre, petite salle aménagée dans sa maison de Beyrouth, avait brûlé dès le début de la guerre. Sa mère est poétesse et journaliste.

Une voix off ouvre le spectacle, les deux acteurs nous font face et la musique accompagne. On part de la Méditerranée et de l’eau comme métaphore. « L’eau peut exploser » dit la voix. Sur un grand écran, un pinceau d’encre noire commente de manière assez abstraite et tout au long du spectacle, les mots dits (dessins Karen Keyrouz). Au-dessus, un petit écran pour la traduction qui défile bien vite avec un texte dense. La scène est vide ou presque, seule une table carrée et deux chaises pliantes illustreront le voyage, signe d’un nomadisme imposé quand on vient d’un pays comme le Liban où les guerres se succèdent. La table bouge et se déplace, elle est le seul accessoire et se teinte de différentes significations, montrant le flux et le reflux de la vie d’exil (scénographie Laura Knusel, lumière Thomas Coux).

© Philip Frowein

Le récit décrit les lieux, donne le nom des rues, des hôtels, des restaurants, Yara observe les aller-retours de son père, Jeem, au Liban, en Pologne, en France où il rencontre sa mère, Noun, venue rejoindre son propre père alors directeur du journal An-Nahar النهار, l’un des journaux de référence du Liban et du monde arabe. Noun avait laissé au pays son amoureux, Selim, qui ne l’attendra plus et partira aux États-Unis. Remise de cette rupture, avec le temps, elle épouse Jeem. Ensemble, ils rentrent au Liban le 31 mars1981 avec un enfant de quarante jours dans les bras.

Yara Bou Nassar pose la question de la prise de décision – partir, rester, aller où ? – des déchirures, des adieux, des retours et des renaissances, du théâtre et de Romy Schneider, d’Hernani, dernier rôle du père à la Cartoucherie de Vincennes. Elle parle de la déclinaison de la langue arabe et sur scène s’exprime dans les deux langues. Son partenaire, Elie Youssef, qui interprète Jeem, s’exprime en arabe, le passage entre les langues est fluide. La mémoire s’érode autour des guerres qui s’enchaînent, celle des Cent jours qui prête à débat, un sous-conflit de la phase 1977-1982 de la guerre civile libanaise entre les milices alliées du Front Libanais et les troupes syriennes, presque une guerre de Cent ans. Le récit est forcément fragmenté comme le fut la vie du couple. On suit l’itinéraire de l’un puis de l’autre, puis des deux, entre initiation artistique, cheminement amoureux et exils successifs, des années 1970 à 2000. La musique originale de Paed Conca rythme la traversée, sur scène comme les images sur l’écran.

Yara Bou Nassar, qui met également en scène le spectacle et y interprète différents rôles, mêle les récits et témoignages et part sur les traces de ses parents pour comprendre son pays et confirmer son identité dans la transmission entre générations, éclairant ainsi le passé pour mieux vivre le présent et construire l’avenir. Une séquence d’une grande puissance clôture le spectacle où couchés sur la table ils regardent le monde à l’envers, pendant que la pluie tombe.

Brigitte Rémer, le 18 septembre 2026

Texte et mise en scène de Yara Bou Nassar – jeu : Yara Bou Nassar et Elie Youssef – musique Paed Conca – dessins Karen Keyrouz – scénographie Laura Knusel – lumières Thomas Coux – traduction Jumana Al-Yasiri – surtitrage Hanane Dirani – technique et production, les équipes de la MC93 – coproduction la Cité internationale des arts, avec le soutien de l’Institut Français au Liban, Warm up/ Printemps des comédiens. Avec le soutien de l’AFAC (Arab fund for arts and culture), Theater Neumarkt, Südkulturfonds et de l’Onda, Office national de diffusion artistique.

Jeudi 17 et vendredi 18 septembre 2026, à 19h30, samedi 19 septembre, à 18h30, à la MC93/Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, à Bobigny – métro : Bobigny Pablo Picasso – tél. : 01 41 60 72 72 – site : www.mc93.com

Rosas danst Rosas

Chorégraphie Anne Teresa De Keersmaeker – dansé par Jasmine Achtari, Eva Galmel, Nina Godderis, Momiji Kuromaru / 5ème génération – musique Thierry De Mey, Peter Vermeersch – à Chaillot/Théâtre national de la Danse.

© Anne Van Aerschot

C’est un superbe programme qui entre dans le cadre de la transmission du patrimoine corporel et qui garde puissance, fraîcheur et virtuosité, une magnifique leçon de danse en même temps qu’une leçon de vie.

Rosas danst Rosas a été créé en 1983 par Anne Teresa De Keersmaeker, grande dame de la danse et de la chorégraphie, pièce qui s’est imposée d’emblée sur la scène internationale. Devenue œuvre iconique et référence incontournable au même titre que Café Müller pour Pina Bausch ou MayB. pour Maguy Marin Rosas danst Rosas a traversé cinq générations d’interprètes, vingt-huit danseurs et danseuses et plus de cinq cents représentations. Le langage est minimaliste, l’intensité est intacte.

Quatre jeunes danseuses saisissent aujourd’hui le témoin, entre virtuosité et solennité : Jasmine Achtari, Eva Galmel, Nina Godderis, Momiji Kuromaru. Petite jupe grise et socquettes blanches, collant noir et haut lâche, de couleur claire. La première phase se passe au sol entre silence et souffle, gestes identiques et décalés, tension relaxation, lenteur et accélération. Tout est réglé au cordeau.

© Anne Van Aerschot

La seconde phase met en jeu des chaises, entassées sur un coin de la scène, que les danseuses organisent et distribuent de façon métronomique en quatre groupes de trois chaises, placées en diagonale. Chaque chaise en bois est unique et chaque danseuse prend place en ces différents lieux de la scène, en une rigueur et précision absolue, enfilant les chaussures qu’elles ont posé devant. On se croirait dans une église, pour l’atmosphère et la géométrie de l’ensemble. Le geste qui naît, sur une composition musicale de Thierry De Mey et Peter Vermeersch, transcende le geste du quotidien, qui se répète et se décale, puis s’accélère de manière mécanique, ballet d’ouvrières dans une usine. Puis les chaises s’alignent au fond du plateau, au son du saxophone, puissant et lancinant.

Des chemins de lumière dessinent la troisième étape de ce parcours labyrinthe, les danseuses sont comme des sémaphores qui se répondent, le visage entre en action, les cheveux volent. Le geste est généreux, répétitif, il s’immobilise parfois. Dans une nouvelle diagonale les danseuses se sont rapprochées, pour l’étape numéro quatre de la chorégraphie. Une musique obsédante les porte dans des figures à quatre, puis à deux puis à nouveau à quatre. La musique monte et s’amplifie, Des mouvements épurés et entêtés se répondent, comme la musique en écho.

© Anne Van Aerschot

Chez Anne Teresa De Keersmaeker la musique est son point de départ. Comme une tête chercheuse, œuvre après œuvre, elle explore les relations entre la danse et la musique. Dans Rosas danst Rosas les gestes appartiennent au quotidien et sont transposés avec beaucoup d’élégance, l’énergie est contenue, le grand compositeur, pianiste et percussionniste, Thierry De Mey accompagne son travail, avec Peter Vermeersch, compositeur aussi, clarinettiste et saxophoniste. Ensemble ils ont fondé en 1984 Maximalist! groupe de musiciens-compositeurs et écrit de nombreuses œuvres pour la danse et le cinéma. Depuis la fondation de PARTS par la chorégraphe (Performing Arts Research and Training Studios) en 1995 à Bruxelles, il y dirige le cursus de composition chorégraphique et travaille sur l’intuition du mouvement et l’élan.

Rosas danst Rosas est une œuvre fondatrice de la danse contemporaine où rigueur, musicalité et puissance se rejoignent. Les danseuses sont aux aguets, éblouissantes en même temps que contraintes par la géométrie, et la pièce âgée de quarante-deux ans reste des plus vivantes et des plus magnétiques. Depuis 1983 Anne Teresa De Keersmaeker creuse son sillon, pièce après pièce, cherchant l’essence même des choses dans un grand dépouillement et dialoguant avec l’espace et le temps. La mémoire devient mouvement et la danse, acte vivant.

Brigitte Rémer, le 15 septembre 2026

© Anne Van Aerschot

Chorégraphie Anne Teresa De Keersmaeker ∙ Dansé par Jasmine Achtari, Eva Galmel, Nina Godderis, Momiji Kuromaru ∙ Créé par Anne Teresa De Keersmaeker, Adriana Borriello, Michèle Anne De Mey, Fumiyo Ikeda ∙ Musique Thierry De Mey, Peter Vermeersch ∙ Musiciens (enregistrement) Thierry De Mey (percussions et piano) , Walter Hus (piano), Eric Sleichim (saxophone), Peter Vermeersch (clarinette) ∙ Lumière Remon Fromont ∙ Costumes Rosas ∙ Direction des répétitions et assistantes Fumiyo Ikeda ∙ Coordination artistique et planning Anne Van Aerschot ∙ Assistante à la direction artistique Martine Lange ∙ Directrice des tournées Emma Hermans ∙ Directeur technique Thomas Verachtert ∙ Assistante à la direction technique Bennert Vancottem ∙ Techniciens Jan Balfoort, Pieter Kint, Viktor Thys ∙ Habillage Els Van Buggenhout, Chiara Mazzarolo ∙ Directrice générale Lies Martens ∙ Diffusion Frans Brood Productions Première 6 mai 1983, Théâtre de la Balsamine (Bruxelles) / Kaaitheaterfestival – Production : Création 1983 : Rosas, Kaaitheater, Klapstuk Reprise 2026 : Rosas Avec le soutien de Dance Reflections by Van Cleef & Arpels Rosas bénéficie du soutien de la Communauté flamande et de la Commission communautaire flamande (VGC).

Du 10 au 17 septembre 2026, du mardi au vendredi à 19h30, samedi à 17h, relâche dimanche et lundi – les 19 et 20 septembre, Chaillot Expérience Iconiques : Anne Teresa De Keersmaeker, immersion au cœur de son univers à travers des spectacles emblématiques, des rencontres, des archives et des ateliers dont Multicast, avec vingt danseuses et cinq générations autour de Rosas danst Rosas – à Chaillot/Théâtre national de la Danse, 1 place du Trocadéro. 75116. Paris – métro : Trocadéro – tél. : 0153 65 30 00 – site : www.theatre-chaillot.fr

Josef K

D’après Le Procès de Kafka avec des extraits du Journal de Kafka et Elizaviéta Bam de Daniil Harms – mise en scène et adaptation Clément Poirée, au Théâtre de la Tempête.

@ Fanchon Bilbille

Né en juillet 1883 à Prague, une ville allemande devenue tchèque en l’espace d’une cinquantaine d’années, Kafka a grandi dans le judaïsme. C’est un homme écrasé par la fatalité, qui parle allemand et ne lit pas la littérature tchèque. Kleist et Goethe le captivent. Après des études de droit qu’il effectue à la demande de son père, il travaille dans une compagnie d’assurances sociales où il restera sa vie durant. Max Brod, son grand ami et admirateur de l’oeuvre, écrivain lui-même, dira : « Franz a toujours considéré son métier juridique comme un pis-aller et rêvé d’une autre activité » et il s’acharnera à le faire connaître. Il lui présente notamment l’éditeur Kurt Wolf, malgré ses réticences. De cette rencontre, sa première publication, Betrachtung / Contemplation, est tirée à huit cents exemplaires.

Quand Kafka meurt il n’a publié que six livres qui se sont mal vendus et il lui est difficile de clôturer ses histoires. Le Château comme Le Procès, restent inachevés. Il a par ailleurs laissé de nombreux fragments et ses textes sont parfois difficiles à dater. Et si on lit Kafka aujourd’hui, c’est parce que Max Brod n’a pas suivi les recommandations de son ami. Par deux fois en effet, en 1921 et en 1922, il avait déclaré, sur deux billets qu’il avait laissés, vouloir la destruction de toute son œuvre inédite, après sa mort.

Kafka fascine. L’homme est une énigme. Il est unique dans la littérature du monde, écrit dans ce qu’il nomme son terrier quand il rentre le soir, son écriture, seul dans sa chambre, devient une écriture intérieure. Ses amours, à diverses reprises, tournent court. Kafka est l’homme de l’étrangeté, de l’angoisse et de la solitude, des ténèbres, de la lutte contre le père, de l’espérance du bonheur. Il « reconstruit alors sa vie comme une série de tentations pour s’évader de la sphère du père et pour atteindre des régions qui seraient soustraites à une influence » précise Max Brod.

Pour Alexandre Vialatte, qui fut le premier à le découvrir alors qu’il était correspondant d’une revue française en Allemagne dans les années 20, Kafka est ce qu’on appelle un cas. Vialatte le traduit et le fait publier en France, et tout au long de sa vie écrit sur lui. Il évoque son Innocence diabolique, titre d’un de ses ouvrages et reconnaît que « c’est peut-être dans Le Procès que son noir humour est le plus intense. On dirait un film de Charlot paraphrasant le chapitre de Pascal sur la misère de l’homme sans Dieu. Cette histoire d’un monsieur qu’on arrête (Monsieur K) qui ne sait pas de quoi on l’accuse et qui passe toute sa vie de liberté provisoire à essayer de défendre une cause qu’il ignore, dans un monde que rien n’explique, devant un juge qu’il n’atteint pas, ressemble étrangement à celle des héritiers de la faute originelle… » Telle est l’intrigue du Procès, qui travaille sur la dignité humaine et le principe d’autorité.

@ Fanchon Bilbille

Clément Poirée, directeur du Théâtre de la Tempête, aujourd’hui s’en empare avec inventivité et fluidité, il en signe l’adaptation et la mise en scène et joint d’autres textes au Procès dont le Journal, La Muraille de Chine et autres récits, de Kafka ainsi que Elizaviéta Bam et un extrait du poème Mon amie, de Daniil Harms, poète du début de l’ère soviétique et précurseur de l’absurde. Tout Prague est dans la mise en scène ainsi que l’univers et la singularité de Kafka, avec un Josef K qui se dédouble comme son monde se fractionne entre son travail d’assureur le jour, ses insomnies et écritures de nuit, les rites sociaux incontournables et ce qu’il est vraiment, la tuberculose qui le mine et le désir de vivre envers et contre tout. L’espace scénique créé s’apparente à l’univers psychique de l’inconscient et du rêve, plutôt rêve éveillé et cauchemar. Il joue sur le thème de la fenêtre. Face au spectateur un mur de fenêtres plus opaques que transparentes, renvoient par moments des images abstraites en miroir, ou se couvrent de couleurs en référence peut-être à l’intérieur du cerveau là où notre perception des couleurs est continue (scénographie, Erwan Creff assisté de Caroline Aouin, lumières Guillaume Tesson assisté d’Edith Biscaro, vidéo Thomas Rathier). L’ingénieux dispositif se modifie à souhait et propose au fil de la représentation de nombreuses astuces et figures cachées qui fonctionnent à merveille pour ouvrir sur le fantastique et l’absurde, l’ordinaire et l’extraordinaire.

@ Fanchon Bilbille

Ce thème de la fenêtre traverse l’œuvre de Kafka et me rappelle l’exposition du photographe tchèque, Josef Sudek, Le Monde à ma fenêtre, une correspondance de solitudes. Comme beaucoup d’artistes de sa génération marqués par leur expérience de la guerre, Sudek manifeste une conscience particulièrement aiguë des aspects sombres et tourmentés de l’existence humaine, l’univers de Kafka lui emboîte le pas (cf. ubiquité-cultures du 13 septembre 2016). « Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie » dit Baudelaire. Autre thème qu’on retrouve chez Kafka et qui est bien présent dans la mise en scène de Clément Poirée, celui de la nuit et du lit, emblématique chez Kafka qui passe souvent des nuits sans sommeil, ou des nuits où les rêves et les hallucinations mangent le sommeil. Son Journal en atteste. Avant même que ne s’éteigne la salle, Josef K est dans son lit. Il ne dort pas il cauchemarde. Quand s’éteint la lumière ses cauchemars s’abattent sur lui et nous place d’emblée dans le vif du sujet. Un ange noir descend du ciel (le circassien Riccardo Pedri) et deux inspecteurs l’encadrent (Aymeric Trionfo, garde – Julien Villa, garde, bloch), le questionnent, l’habillent et le traînent chez le juge d’instruction. Il est en état d’arrestation.

Ce Josef K qui dans son roman Le Château écrit en 1922, se nommait seulement K (cf. notre article du 3 novembre 2021 sur le spectacle de Régis Hébette une belle adaptation et mise en scène du Château) poursuivi par des autorités invisibles et mystérieuses, est là encore contraint de se cacher jusqu’à sa comparution, même s’il ne sait pas de quoi on l’accuse. Pascal Cesari interprète le rôle dans ses différentes facettes avec beaucoup de justesse. Face au cérémonial judiciaire on ne le sent pas vraiment accablé, il garde la force de s’opposer, dénonçant « la clique d’êtres corrompus. » Dans le labyrinthe du Palais de justice pourtant il s’égare et cherche la sortie. Son père, présent sur scène, le charge (Matthieu Marie), comme dans la vie de Kafka qui cherche à s’émanciper à travers les quarante-huit pages de sa Lettre au père qu’il écrit à trente-six ans, où il tente d’expliquer avec délicatesse et sans haine, les raisons de leur conflit et les conséquences sur lui : « Tu m’as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d’habitude je n’ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m’inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence… »

Le climat du fantastique monte tout au long du spectacle et l’acteur est aux frontières de la folie, de l’autodestruction, de l’angoisse et de la culpabilité, jusqu’à son assassinat d’un coup de poignard dans le cœur, absurde et irréel. Pour l’auteur Jorge Luis Borges « Le destin de Kafka consista à transformer les événements et les agonies en fables » et pour Félix Guattari, psychanalyste et philosophe, partie prenante au moment de l’exposition Le Siècle de Kafka présentée au Centre Georges Pompidou en 1984 « il ne déchiffre pas seulement le monde qui l’entoure comme un visionnaire mais comme quelqu’un qui compose une musique en train de se faire et qui ne manque pas de se produire… »

@ Fanchon Bilbille

Clément Poirée nous immerge dans l’œuvre labyrinthique et troublée de Kafka avec bonheur et restitue avec son équipe les obsessions, simulacres, fantasmes, désirs et peurs de Josef K. Une partition musicale ponctue l’action avec subtilité (signée Stéphanie Gibert assistée de Farid Laroussi), et l’accompagne dans ses démêlés-fiction avec la justice.  « Et voilà que des forces neuves accourent. C’est justement ce qui s’appelle vivre… » écrivait aussi Kafka.

Brigitte Rémer, le 12 septembre 2026

Avec : Pascal Cesari, Joseph K – Jeanne Lepers, actrice, ELIZAVIETA BAM – Matthieu Marie, père de K – Riccardo Pedri, circassien – Lauren Pineau-Orcier, Léni, assistante avocat robe rouge – Nanténé Traoré, avocate – Aymeric Trionfo, garde – Julien Villa, garde, bloch. Collaboration à la mise en scène Sylvain Dufour – scénographie, accessoires, Erwan Creff assisté de Caroline Aouin – lumières Guillaume Tesson assisté d’Edith Biscaro – musiques, son Stéphanie Gibert assistée de Farid Laroussi – costumes Hanna Sjödin assistée de Camille Lamy – maquillages et perruques Pauline Bry-Martin – habillage Emilie Lechevalier et Solène Truong – vidéo Thomas Rathier – régie générale Yan Dekel – construction du décor Émilie Braun.

Du 11 septembre au 18 octobre 2026, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h – Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre. 75012. Paris – métro : Château de Vincennes, et navette du Théâtre – tél. : 01 43 28 36 36 – site : www. la-tempete.fr

À ce stade de la nuit

Texte Maylis de Kerangal – mise en scène Antoine Oppenheim – Avec Sophie Cattani et Peshawa Mahmood, par le Collectif Ildi ! eldi, au Théâtre de Belleville.

© Guillaume Bosson

Le récit est porté par la comédienne, Sophie Cattani, seule en scène, assise au coin d’une table. La radio qu’elle écoute rapporte le naufrage d’un bateau d’exilés près de l’île de Lampedusa. Un sonagramme dessine la courbe de la reconnaissance des sons, ceux de la mer, lancinante, autant que ceux des voix enfouies et disparues (musique Pierre Aviat). Trois-cent-cinquante absents ce jour-là. Sitôt son cœur chavire au fil de la voix et de l’information et son esprit s’évade.

Lampedusa l’amène au souvenir du film emblématique de Luchino Visconti, Le Guépard, sorti en 1963, qu’elle avait vu dans un cinéma de quartier. Le film parle du vacillement de l’aristocratie sicilienne, le film est issu de l’unique roman du taciturne aristocrate Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, seul roman qu’il écrivit et qui fut publié en 1958 à titre posthume. Burt Lancaster y interprète don Fabrizio Corbera, prince de Salina, un aristocrate sicilien dans le tourbillon révolutionnaire du Risorgimento cette période de transition qui mène de l’ordre ancien au nouvel ordre et jusqu’à l’unité italienne, dans la seconde partie du XIXème siècle.

© Guillaume Bosson

L’image de Lancaster et des extraits du Guépard envahissent l’écran de fortune sur lequel la présence de la mer demeure obsédante ainsi que dans la bande-son. On assiste au bal, une séquence monumentale qui conclut le film et montre le prince de Salina spectateur du déclin de son monde face à la bourgeoisie montante. Le bal est un chant du cygne et comme un naufrage.

D’un Lancaster l’autre, le récit nous mène ensuite dans le film de Frank Perry The Swimmer/Le Plongeon où l’acteur à nouveau, dans un tout autre registre, envahit l’écran. En errance, il parcourt un certain chemin initiatique, à sa manière. Certains extraits nous sont aussi donnés à voir de cette critique intimiste et vertigineuse de la vanité du rêve américain.

Le mécanisme de l’écriture de Maylis de Kerangal ne nous fait pourtant pas perdre de vue Lampedusa et le drame des exilés qui risquent leur vie pour un peu de liberté et une vie décente. Son écriture est précise et transparente, superposant les idées et les visions. La liste des noms des pays d’où viennent les migrants est longue dans ces parcours sinistres de maltraitance, au départ pleins d’espoirs. Le geste littéraire de Maylis de Kerangal, ses récits, parlent des déplacements, dans tous les sens du terme – on se souvient entre autres de Réparer les vivants, qu’elle avait écrit en 2014, texte porteur d’une histoire de mort et de vie et d’une course contre la montre pour une transplantation cardiaque, magnifiquement adapté et mis en théâtre par Sylvain Maurice en 2017 (cf. notre article du 30 juin 2017).

© Guillaume Bosson

Dans la mise en scène d’Antoine Oppenheim, après cette incursion en images au pays du cinéma et du rêve, la réalité nous rattrape. Il nous place face à elle par la présence de l’artiste kurde irakien Peshawa Mahmood, peintre, illustrateur, calligraphe et performeur, entré sur le plateau avec discrétion et comme par effraction. Lui-même arrivé en Europe par moultes chemins labyrinthiques risqués et qui dessine à la peinture noire, sous nos yeux, trait par trait, une foule de gens exilés qui nous fait face et nous regarde. On peut regretter son arrivée un peu tardive, même si cela n’enlève rien à la densité du texte porté et habité par la comédienne d’une part, par le trait qu’il pose pour reconstituer une fresque sur ses compagnons de voyage et d’errance, d’autre part.

© Guillaume Bosson

À ce stade de la nuit parle de l’état du monde d’aujourd’hui à travers un récit, celui de Maylis de Kerangal, monde proche de l’écroulement comme Le Guépard l’était, une présence, celle de Peshawa Mahmood, emblématique de ceux qui remettent tout en jeu pour marcher vers une vie libre, et une interprétation, celle de Sophie Cattani qui porte avec densité le récit dans ce va et vient entre l’imaginaire de l’auteure et l’âpre réalité de l’artiste plasticien comme témoin.

Brigitte Rémer, le 11 septembre 2026

Texte Maylis de Kerangal – mise en scène Antoine Oppenheim – avec Sophie Cattani et Peshawa Mahmood – musique Pierre Aviat – scénographie et lumières Cyril Meroni – régie générale et son Guillaume Bosson – création vidéo Antoine Oppenheim et Cyril Meroni – administration de production Charlotte Laquille (Bureau les collectives) – production collectif ildi ! eldi.

Du dimanche 6 au mardi 29 septembre 2026, lundi à 21h15, mardi à 19h15, dimanche à 17h, au Théâtre de Belleville, 16 Passage Piver. 75011- métro : Belleville, ou Goncourt – site : www.theatredebelleville.com – En tournée, du 8 au 11 et du 15 au 18 octobre, Théâtre des Marronniers à Lyon.

Les Aventures merveilleuses de l’inexistante Ayse (2)

Texte de Zeynep Kaçar – traduit du turc par Erica Letailleur – Jeu Olivia Lucidarme, compagnie La Réenchanterie (Antibes), à la Comédie Saint-Michel, Paris.

@ La Ré-enchanterie

Le titre du spectacle contient deux éléments antagonistes : Les aventures merveilleuses, qui relèvent du monde de l’enfance et qui semblent contredire un second élément arrivant en contrepoint, l’inexistante Ayse.

Le parcours de la narratrice, Ayse, n’a en effet rien de très merveilleux, surtout dans un pays, la Turquie, où naître au féminin entraîne d’emblée une dévaluation. C’est un garçon qu’il aurait fallu être – conditionnel passé – pour prétendre à une vie intéressante.

Le parcours est donc plein d’embûches et de rebonds d’espoirs en désespoirs. Olivia Lucidarme qui incarne Ayse, en prend possession dans sa robe verte, couleur espérance, renouveau, ou destin. Elle nous le livre dans la réalité de son personnage qu’elle feuillette et décrypte comme une symphonie désaccordée. Le pupitre est là, devant elle, portant sa partition et son fardeau.

@ La Ré-enchanterie

À travers une succession de saynètes, l’enfant, la jeune fille, puis la femme, découvrent la vie qui lui est réservée de manière toute tracée, une vie forcément « moyenne ». La voie n’est pas royale, seulement faite de frustrations, d’attentes, de l’envie d’être soi sans le pouvoir. Inutile de penser, ni de réfléchir, ni d’analyser, encore moins de critiquer, tout est vain, les figures sont imposées, rien ne peut / ne doit en déborder : l’école, les conventions sociales, sa place dans la famille. Son frère, né après elle, est accueilli en héros.

Sa mère lui lit des contes, le texte les mêle en une sorte de pot-pourri : Cendrillon, Le Petit Chaperon Rouge, La Belle au bois dormant, Blanche Neige et les Sept Nains, La Petite Fille aux allumettes, croisent poésie et naïveté, mélancolie et réalisme. Ayse suit ce chemin initiatique qui lui ouvre les yeux. Elle perçoit l’ambiguïté du voisin dans ses gestes déplacés, les mensonges de la maîtresse, les chansons qui se taisent, les questions qu’on ne pose pas, le monde qu’on ne rencontre pas, l’avenir dans lequel on ne se projette pas. Secrètement, Ayse voulait être chanteuse, elle s’est trouvée dans la colonne des bonnes à marier. Et quand adulte, le mariage la rattrape, le cauchemar de la nuit de noces rejoint Charles Perrault, du côté de Barbe bleue.

Erica Letailleur a vécu en Turquie et appris la langue, elle a traduit la pièce et interprété le rôle d’Ayse, nous en avons rendu compte dans un article publié le 21 juillet 2024. Olivia Lucidarme prend aujourd’hui le relais avec une grande sensibilité faisant sien ce conte féministe et cruel sur l’effacement des femmes et les violences parfois physiques, souvent morales, qui leur sont faites. Elle porte ce texte qui démonte les mécanismes culturels façonnant la condition féminine depuis l’enfance, avec brio, tendresse et ironie, avec humour et poésie. De désenchantement en désillusion elle dessine le portrait d’une femme lucide et douce-amère qui se glisse dans la peau du personnage sans envergure qu’on lui impose d’être. Théâtre pour théâtre, la vie s’en va la vie s’en vient.

Brigitte Rémer, le 10 septembre 2026

Les Aventures merveilleuses de l’inexistante Ayse, une pièce de Zeynep Kaçar – traduit du turc par Erica Letailleur – Jeu Olivia Lucidarme – compagnie La Réenchanterie (Antibes).

À partir du 3 septembre 2026, les jeudis à 19h45, à La Comédie Saint-Michel, 95 boulevard Saint-Michel. 75006. Paris – métro : Luxembourg – tél. : 01 55 42 92 97 – site : www.comediesaintmichel.fr – Contact : compagnie La Réenchanterie, Antibes – site : www.lareenchanterie.com – email : contact @lareenchanterie.com.

« L’Espace entre nous » dans la collection du Wilson Centre for Photography,

Exposition de cent-vingt photographies signés d’une quarantaine d’artistes où se mêlent des œuvres iconiques et d’autres moins connues des années 1920 à nos jours, réalisée avec le soutien du Wilson Centre for Photography – commissariat Diane Dufour, avec Julie Héraut – scénographie Cyril Delhomme – Le Bal, Paris – à l’occasion du Bicentenaire de la naissance de la photographie.

John Gutmann, Haussement d’épaules (1)

C’est une réflexion sur le photographe et son sujet que propose Diane Dufour, fondatrice et directrice artistique du Bal, à partir de la collection du Wilson Centre for Photography – fondé en 1998 par les collectionneurs Michael Wilson et son épouse, Jane – qui développe des activités de recherche consacrées à l’histoire, l’esthétique et la conservation de la photographie. Le Centre possède une des plus belles collections du XXème siècle, autour de 12000 tirages sur l’histoire photographique, Michaël et Jane Wilson ont travaillé avec les plus grands musées du monde.

Pour la première fois Le Bal consacre une exposition à une collection. En tant que commissaire, Diane Dufour dessine un parcours où les thèmes sont en correspondance et résonance, où la philosophie des photographes est mise en exergue. Pour elle, « entrer dans une collection c’est toujours un peu s’infiltrer sans carte en territoire inconnu, le royaume d’un autre. C’est concevoir les photographies qui la composent comme les fragments épars d’un puzzle appartenant à la même image, peu importe où elles ont été trouvées et si elles semblent de prime abord sans relation apparente les unes avec les autres ». L’exposition a nécessité trois ans de préparation et présente des œuvres iconiques des années 1920 à nos jours aussi bien que des oeuvres moins connues, dans un parcours sensible, nous menant d’un univers et d’une sensibilité à l’autre.

On y trouve la pionnière de la photographie sociale, Dorothea Lange et ses témoignages sur la pauvreté et la détresse, comme à travers Main et chapeau de travailleur (1938) où se lit la misère des petits fermiers et métayers à l’époque de la Grande Dépression américaine du début du XXème, ou encore comme Back, L’Homme de dos qui, par sa sueur à travers la chemise, laisse deviner un dur labeur. Du grand humaniste Walker Evans, sont présentées South Street (1942) où certains n’ont pour toute ressource que de dormir dans la rue et Les Mains de l’écrivain Hart Crane (1929/30) auteur qui admirait Rimbaud. Mark Cohen, radical dans sa pratique de la photographie de rue à Philadelphie, capte ses images au juger, sans mise au point, et les recadre en plaçant la focale sur un fragment qui l’intéresse. Les magnifiques clichés en noir et blanc du photographe chilien Sergio Larraín membre de l’agence Magnum, dans les bars, les rues et le port de Valparaíso dépeignent aussi la pauvreté. L’anecdote de sa rencontre à Paris avec Julio Cortázar, sera à l’origine de la nouvelle qu’il a écrite, Les Fils de la Vierge, et source du film de Michelangelo Antonioni, Blow-up où se mêlent mystère et réflexion sur la perception de la réalité.

A. Rodtchenko, Portrait de Maïakovski (2)

Deux photographies du peintre, sculpteur, graphiste et photographe soviétique, Alexandre Rodtchenko – Gathering for a demonstration et At the Lenine Library – fixant sur la pellicule le portrait du poète révolutionnaire Vladimir Maïakovski en 1924 sont au cœur de l’exposition. Les deux artistes s’étaient rencontrés dix ans auparavant à Kazan, au Tatarstan, lors d’une soirée autour du futurisme qu’il décrit comme « une attitude plutôt qu’une école ». Maïakovski était déjà connu et l’un des meneurs de l’avant-garde alors que Rodtchenko n’était encore qu’étudiant. Ils collaboreront à divers projets d’édition avant que Maïakovski se suicide, en 1930. L’ancien correspondant de guerre Horace Bristol, d’abord photographe du magazine Life, réalise ensuite à partir de 1938, des clichés des agriculteurs migrants de la vallée centrale de Californie en compagnie de l’écrivain John Steinbeck. Il est présent à travers plusieurs photographies prises au Japon où il a habité : Yoshimara Girl Looking out fom Curtain et Geisha Entering Gate (1947), ou encore Tattooing Skin on Wall (1946), un Yakuza – similaire aux grands mafieux – étant recouvert de tatouages corporels intégraux, dans une période où le Japon était occupé et dévasté. En 1941, il fut en effet recruté par l’Unité photographique de l’US Navy et réalisa des clichés de la Seconde Guerre mondiale en Afrique du Sud et au Japon où il s’installa et vécut en vendant ses photographies aux magazines internationaux.

Tomoko Sawada, Les débuts No.31 (3)

Du Japon, deux grandes figures sont présentées : Tomoko Sawada, photographe et performeuse féministe qui excelle dans l’art de l’autoportrait. Diplômée en design des médias puis en photographie, elle compose des séries thématiques où elle se métamorphose par le maquillage et les costumes, transformant radicalement son identité. Ainsi son image, Les débuts n° 31, la montre avec une épaisse couche de maquillage blanc comme pour une représentation de Kabuki, sur son visage rond comme une horloge où elle a peint les chiffres du cadran. Shoji Ueda, l’un des plus populaires dans son pays, fait preuve d’un art délicat de la mise en scène et travaille sur le thème des enfants. À travers ses Paysages de dunes il crée un univers de magie et de grâce et met en scène différents personnages dont des membres de sa famille dans les paysages naturels de sa région natale de Tottori, face à la mer du Japon. Son œuvre Quatre filles, réalisée en 1939, a fait le tour du monde et définit vraiment son style : il demande à quatre fillettes rencontrées sur la plage de poser, les unes à côté des autres, chacune à sa façon. Elles regardent dans des directions différentes, donnant presque l’impression de plans indépendants montés ensemble et remet ainsi en jeu les règles classiques de la composition. « Les dunes, c’est mon studio, dit le photographe… On ne peut pas trouver d’arrière-plan plus parfait, car l’horizon est étirable à l’infini. Je dirais que la dune est un paysage presque naturellement photographique. C’est la nature mais réduite à un fond unique. »

Shoji Ueda – Papa, maman et les enfants (4)

Tous les grands photographes du début du XXème sont présentés dans ce parcours finement combiné où souvent les images se répondent : d’Alvarez Bravo à Weegee et de Graham Smith à Francesca Woodman ; de Danny Lyon à Graham Smith et de Susan Meiselas à Gregory Crewdson, l’exposition abonde de chefs-d’œuvre – nous ne pouvons tous les citer, mais on peut passer beaucoup de temps en contemplation au creux de cette exposition.

Au sous-sol de la galerie nous voilà face à une photographie choc de Frida Kahlo qui montre son univers intime et blessé dans la Casa Azul, à partir de l’ouverture de sa salle de bains restée fermée depuis sa mort, en 1954, puis quinze ans de plus selon la demande de Diego Rivera, son époux, bien connu par ses peintures murales, au Mexique. Un espace tenu secret dans lequel pénètre la photographe Graciela Iturbide cinquante ans plus tard, tirant une série de vingt-huit photographies en noir et blanc qu’elle intitule El Baño de Frida montrant l’envers de la vie de l’artiste avec, dans la baignoire, sa prothèse, si parlante, si chargée. La photographe prend place dans cette baignoire se tenant à la place de la douloureuse Frida, comme un fantôme. L’écrivain Bertrand Schefer, dont les textes accompagnent le parcours de l’exposition, écrit : « Sur cette image, la seule où elle figure, Iturbide rejoue la toile célèbre de Frida Kahlo Ce que l’eau m’a donné (1938). Elle s’allonge dans la baignoire vide et pose ses pieds devant elle, de part et d’autre du robinet, dans la position exacte ou Kahlo s’était peinte elle-même, les pieds partiellement immergés dans cette même baignoire, le droit ensanglanté, au milieu d’un assemblage de visions étranges flottant dans l’eau du bain… »

Nicholas Nixon, Elm Street, East Cambridge (5)

En vis-à-vis se trouve une oeuvre de Tina Modotti, qui s’était liée d’amitié avec Frida Kahlo. D’abord mannequin, puis actrice, elle devient photographe en côtoyant Edward Weston qui la forme. C’est une militante et révolutionnaire italienne au destin hors du commun, qui consacre son énergie à montrer le mouvement de la vie saisi sur le vif. Elle a réalisé une célèbre série de photographies en 1929 intitulée Mains d’un montreur de marionnettes (ou Les Mains du marionnettiste). Son engagement politique lui vient du Mexique précisément où elle est restée un certain nombre d’années avant de s’installer à Berlin puis en Russie à partir de 1930. Elle y fait la connaissance de Vladimir Maïakovski, grand poète et chef de file des futuristes russes en même temps qu’elle comprend assez vite que son travail de photographe ne correspond pas aux exigences du réalisme socialiste stalinien. Elle prend alors ses distances avec la photographie pour se consacrer essentiellement à la lutte contre le fascisme et travaille pour le Secours rouge international.

David Goldblatt, George et Sarah Manyani (6)

Autre univers, celui de Bruce Davidson qui, entre 1966 et 1968, se pose chaque semaine dans un quartier du Harlem hispanique de New-York, El Barrio, délabré et mal famé  où il réussit à se faire adopter avec son matériel photographique : « Il se fait accepter, et durant deux ans il revient, semaine après semaine, prenant des photos à la chambre, un choix qui lui permet, une fois la visée effectuée sous le voile noir, de regarder dans les yeux ceux qu’il photographie au moment de la prise de vue… » Il rentre les développer chez lui et offre les tirages à ceux qu’il photographie. Avec George et Sarah Manyani (1972) David Goldblatt montre le fractionnement de l’espace dans une maison de Soweto qui n’est pas sans faire référence à l’apartheid. Le photographe a témoigné pendant des décennies et observé le paysage politique ségrégationniste d’Afrique du Sud. L’image montre un couple qu’une cloison sépare, où le discret reflet du photographe devient comme un trait d’union entre l’homme et la femme. ». Il y a aussi le Haussement d’épaule de John Gutmann et le Nude (Pliée) d’Imagen Cunningham, l’auteure du Manifeste Photographie, une Profession pour les Femmes, écrit en 1913 comme autant de propositions.

Cyril Delhomme signe la scénographie de l’exposition et a su dessiner les correspondances entre des univers photographiques multiples, créant une chorégraphie d’images ponctuée par les textes de Bertrand Schefer qui balisent le chemin. Cette riche exposition « L’Espace entre nous » dans la collection du Wilson Centre for Photography, montre la clairvoyance et l’exigence des collectionneurs, Michael et Jane Wilson. Leurs photographies font ici récit du XXème siècle tant au plan esthétique qu’historique et philosophique et marque de façon lumineuse le Bicentenaire de la naissance de la photographie pour laquelle Le Bal a reçu ce label. « La photographie n’a cessé de se redéfinir comme l’espace d’une rencontre entre le photographe, le sujet photographié et le regardeur. Comment affirmer un point de vue tout en laissant au sujet sa part de mystère et au regardeur sa liberté d’interprétation ? » telle est la problématique posée par la commissaire de l’exposition, Diane Dufour, qui nous place avec virtuosité au coeur de la diversité des points de vue et des esthétiques.

Brigitte Rémer, le 8 septembre 2026

Visuels(1) John Gutmann, Haussement d’épaules, 1935 © Center for Creative Photography, Arizona Board of Regents, Courtesy Wilson Centre for Photography – ( 2 ) Alexandre Rodtchenko, Portrait de Vladimir Maïakovski (1924) – MoMA – Gelatin silver print – (3) Tomoko Sawada, Les débuts No.31, 1997 © Tomoko Sawada Courtesy of Rose Gallery / Wilson Centre for Photography – (4) Shoji Ueda, Papa, maman et les enfants, 1947 © Photo Shoji UEDA, Courtesy Wilson Centre for Photography – (5) Nicholas Nixon, Elm Street, East Cambridge, 1981 © Nicholas Nixon. Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco / Wilson Centre for Photography – (6) David Goldblatt, George et Sarah Manyani, 3153 Emdeni Extension. Août 1972, 1972 © David Goldblatt, Courtesy Marian Goodman, Johannesburg / Wilson Centre for Photography – (7) Chris Killip, Jeune sur un mur, Jarrow, Tyneside, 1976 © Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos, Courtesy Wilson Centre for Photography

Chris Killip, Jeune sur un mur, Jarrow, Tyneside (7)

Président du Bal, Philippe Wahl – direction Diane Dufour, fondatrice, directrice artistique – Christine Vidal, directrice – Julie Héraut, directrice adjointe – Production Oriana Falala, chargée de production avec Constance Curtil, assistante – scénographie Cyril Delhomme – Pauline Broquet, responsable communication et partenariats – Chiara Serena Froldi, chargée communication et partenariats – Anne-Claire Monot, chargée communication et relations presse avec Bianca Marcuzzi, assistante communication – La programmation du Bal reçoit le soutien de la Ville de Paris, de la Région Île-de-France et du ministère de la Culture – Une publication, L’Espace entre nous, retrace le parcours de l’exposition, sur des textes de Bertrand Schefer, Jean-Christophe Bailly et Diane Dufour, coédition Atelier EXB et Le Bal (prix : 55 euros) – Un colloque de l’EHESS sur le statut de l’image se tiendra au mois d’octobre.

L’Espace entre nous, dans la collection du Wilson Centre for Photography, exposition, du 19 juin 2026 au 3 janvier 2027 – Le Bal, 6 Impasse de la Défense. 75018 Paris, métro Place de Clichy, lignes 2 et 13 – Mercredi 12h/20h (nocturne), jeudi 12h/19h, vendredi, samedi, dimanche 12h/19h. Fermé les lundi et mardi – tél. : 01 44 70 75 50 – site : www.lebal.fr

Le Schpountz ou La Fausse vocation

Comédie de Marcel Pagnol, adaptation Arthur Cachia – mise en scène Delphine Depardieu et Arthur Cachia – Le Théâtre des Criques, au Théâtre du Lucernaire.

© Ville d’Aubagne

On est dans l’épicerie de l’oncle Baptiste, au pays des calanques et ça s’entend dans l’accent chantant. Sur un coin de table côté jardin, la boutique. L’oncle est assisté de ses deux neveux, Irénée et Casimir Fabre qu’il élève depuis la mort de son frère, leur père. Dans sa boutique, la mieux placée pour la vente des anchois des tropiques, ça va et vient, on y revient ! Mais Irénée, le plus paresseux d’après l’oncle, « mauvais en tout », a des rêves secrets, et surtout dit-il, un « don de Dieu », qu’il annonce secrètement à son frère : jouer la comédie et devenir vedette de cinéma. Il n’a pas l’intention de rester dans l’épicerie et croit ferme en son talent.

Séquence numéro deux, côté cour, un bistrot où se réunit l’équipe d’un film en repérage, un garçon de café qui ressemble à Fernandel et se prend pour Raimu, deux grands acteurs emblématiques du sud. Le réalisateur ayant besoin d’une casserole court à l’épicerie en chercher une, Irénée d’emblée pense que son heure (la bonne) a sonné et se présente à lui en tant que futur talent, avec une grande assurance et un zeste d’arrogance.

© Ville d’Aubagne

Rendez-vous pris, Irénée se prépare à passer une audition. On lui propose un contrat, il ne touche plus terre. On assiste, au fil de la représentation, à de savoureuses séquences où dans son rôle du grand naïf, Irénée se fait flouer. La proposition de tournage autant que le contrat, sont montés de toute pièce et il devient la risée de tous,. On le surnomme « l’andouille des tropiques ». Dans ce contrat proposé tout est bidon et ridicule mais Irénée n’y voit que du feu et s’obstine. Il monte à Paris pour le tournage malgré la mise en garde de Françoise, la monteuse du film qui lui dévoile la supercherie, et malgré celle de son oncle, choqué de sa naïveté et qui lui reproche un « ramollissement de la cervelle ». On est dans la même situation que dans Le Dîner de cons, le film que Francis Veber avait tourné en 1998, dans lequel un grand éditeur organise tous les mercredis un dîner où chacun doit venir accompagné d’un bouc émissaire de choix, un con, qui deviendra la cible des moqueries, mais qui l’ignore.

© Ville d’Aubagne

Bille en tête, Irénée ne croît qu’en sa chance, prend congé de son oncle en lui parlant de son don et de son contrat, auquel il continue à croire mordicus. À Paris il rejoint l’équipe du film et le voilà devenu un objet encombrant et roi de la gaffe. On le déguise en soldat et on se sert de lui pour perturber la scène de tournage d’un grand acteur interprétant Napoléon, qui se met très en colère. Il se prend aussi pour un grand, décline même un rôle qu’on lui aurait proposé. Comme un alpiniste qui dévisse, de rebonds en glissades et de bévues en quiproquos, derrière ce qu’il dit être son don, il se qualifie aussi de « bon à rien » ce qu’il a peut-être entendu toute sa vie. Pourchassé et humilié il finit par se réveiller enfin, se rendant compte qu’on s’était joué de lui. Pour garder un peu de son honneur sauf, il tente de faire croire qu’il n’était pas dupe et se savait le schpountz de service, autrement dit un jobard qui se prenait pour un artiste. Pourtant, derrière tous ses déboires, la tendresse se glisse et Irénée apprend la vie en même temps qu’il découvre l’amour auprès de Françoise, émue devant ce drôle d’oiseau. Il finit par ouvrir les yeux et décide de retourner chez son oncle, dont il comprend un peu mieux la réalité. On assiste à leurs émouvantes retrouvailles et à la présentation de Françoise qu’il a épousée, juste retour pour la construction de sa carrière dont elle est à la source.

© Ville d’Aubagne

De cet argument de comédie Marcel Pagnol réalise un film en 1938, avec Fernandel dans le rôle-titre et Orane Demazis dans celui de Françoise. Né à Aubagne en 1895 mort à Paris en 1974, Pagnol est fils d’un instituteur athée et républicain et d’une mère couturière. Sa pièce Topaze, sur un instituteur justement, créée en Allemagne en 1927 puis présentée en France en octobre 1928, lui apporte la célébrité. Il fonde à Marseille en 1934 sa société de production et ses studios de cinéma et réalise de nombreux films avec les grands acteurs de l’époque dont Raimu, Fernandel et Pierre Fresnay – Angèle en 1934, Regain en 1937, La Femme du boulanger en 1938. Il tourne Le Schpountz ou La Fausse vocation la même année. En 1946 il est élu à l’Académie Française puis à partir de 1956, s’éloigne du cinéma et du théâtre pour entreprendre la rédaction de ses Souvenirs d’enfance – La Gloire de mon père et Le Château de ma mère en 1957 suivi en 1960 de Le Temps des secrets. Le dernier opus, Le Temps des amours, sera publié après sa mort.

Les six comédiens interprètent treize personnages, tous savoureux et hauts en couleurs, à partir d’une adaptation du film contexte années 40 (costumes Marion François). Sur eux reposent la pièce astucieusement menée et mise en scène par Delphine Depardieu et Arthur Cachia. Ce dernier interprète superbement le rôle-titre dans une vaste palette de sentiments et d’exaltation, de chansonnette à conquête du milieu artistique et du monde (musique de Polérik Rouvière). Il monte au combat, prêt à en découdre dans un don de pure invention et grande certitude. Une toile peinte scindée en deux reproduit le cadre de vie, l’épicerie et le café d’Aubagne, puis Paris, sorte de castelet ouvrant aussi sur le monde du spectacle (scénographie Emmanuel Charles, lumières Didier Brun).

Derrière l’aspect léger lié aux situations, Pagnol pose une réflexion sur la question du comique, de la dérision et du rire. Il évoque pour celui qui regarde, la distance existant entre l’homme et l’acteur qui tient le rôle du crétin. « L’acteur n’est pas l’homme » pose-t-il de manière rassurante. Et le sociologue Jean Duvignaud dans son essai sur Le propre de l’Homme-Histoires du rire et de la dérision, écrit : « Cependant il est vain d’attribuer le comique à quelque situation sociale : partout le riche bafoue le pauvre et le pauvre le riche, le dominateur le dominé et le misérable le puissant, l’homme la femme et la femme l’homme, le croyant l’impie et le mécréant le bigot. Le rire n’a pas de frontières sociales et se gausse de tout : voilà qui commande la prudence. Prudence qui conduit à se demander à quelle région de la vie commune ressortit le comique… »

Brigitte Rémer, le 4 septembre 2026

© Ville d’Aubagne

Avec : Axel Blind (L’oncle Fabre et M. Meyerboom ) – Arthur Cachia (Irénée Fabre (Le Schpountz) – Patrick Chayriguès (Mme Fenuze, Le Barman, Galubert, L’Accessoiriste et le Portier) – Simon Gabillet (Casimir, Charlet) – Milena Marinelli (Françoise et Rita Camelia) – Jean-Benoît Souilh (Astruc). Musique Polérik Rouvière, assisté de Loïc de Oliveira – lumières Didier Brun – costumes Marion François – scénographie Emmanuel Charles.

Du 2 septembre 2026 au 10 janvier 2027, à 19h du mercredi au samedi, le dimanche à 16h – 53 rue Notre-Dame-des-Champs. 75006 Paris – tél. : 01 42 22 66 87 – site : www.lucernaire.fr