Archives mensuelles : août 2026

Tenir le temps

Conception et chorégraphie Rachid Ouramdane – musique Jean-Baptiste Julien – avec le Ballet de l’Opéra de Tunis, à Chaillot-Théâtre National de la Danse, dans le cadre de la Saison Méditerranée.

© Patrick Imbert

Le chorégraphe et directeur de Chaillot-Théâtre National de la Danse, Rachid Ouramdane, avait créé la pièce Tenir le temps en 2015, au Festival Montpellier Danse. Il la recrée aujourd’hui avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Tunis. Comme dix ans auparavant, sa quête reste la question du collectif qu’il interroge, et du mouvement dans ce collectif.

La soirée est construite en trois parties, il vient lui-même présenter le parcours, basé sur les concepts qu’il met en œuvre à Chaillot depuis plusieurs années : le travail de transmission, revisiter le répertoire avec les grands ensembles, présenter les premières pièces des danseurs – ici danseurs de l’Opéra de Tunis – un programme qui se modifie et se recompose chaque soir, inscrire les formes dansées et ses prises de position dans un Chaillot solidaire, fait de diversité et d’hospitalité avec les artistes, les associations, les publics, et dénonçant toutes les formes d’inégalités et d’agression.

Tassaouef  d’Hazem Chebbi © Friche La Belle de Mai

La première partie ce soir-là présentait Tassaouef d’Hazem Chebbi, originaire de Tozeur, ville-oasis du sud-ouest de la Tunisie, aux portes du désert. Le danseur a appris la danse de manière autodidacte au départ avant de la perfectionner au sein de la compagnie Sybel Ballet Théâtre, dirigée par Syhem Belkhodja, figure-phare de la danse contemporaine en Tunisie. Il a ainsi étendu son vocabulaire passant du hip hop et des cultures urbaines à toutes les formes de danse. En 2020, Hazem Chebbi a rejoint le ballet de l’Opéra de Tunis, tournant majeur dans son parcours et c’est au sein de la troupe qu’il découvrait deux ans plus tard le travail de Maguy Marin invitée par le Sybel Ballet Théâtre à Tunis, dont il s’est emparé. En 2025 il crée Tassaouef, une performance enracinée dans la culture Amazigh de sa grand-mère, à qui il rend hommage. Tissus et kilims sont au sol, la bande son composée par le musicien Jihed Khmiri mêle musiques, bribes de conversation, prières et percussions dans un incessant flux et reflux. Le geste est balancement, rythme, douceur et violence. La scène se teinte de turquoise et l’écran montre le beau visage de cette grand-mère qui se met à chanter, moment très émouvant de ce rituel berbère.

© Patrick Imbert

Le solo syncopé d’une danseuse ouvre la seconde séquence de la soirée, Tenir le temps, avant que les quinze autres danseurs-danseuses n’entrent sur la scène, un à un, au son du piano-percussion. Puis les musiques se superposent les lignes se forment, se regardent, les diagonales se dessinent, les duos dansent, la dynamique s’installe et les figures se constituent, géométriques ou débridées, dans l’ordre ou dans une sorte de désordre apparent. Tous se suspendent puis redémarrent, à l’écoute, costumes couleur terre sur tapis blanc, à l’épreuve de l’ensemble. Ils courent en une ronde effrénée, font des sauts et des roulades, lancent des étirements, bras, jambes, mains qui se tiennent et s’accrochent. L’énergie est latente et se décuple selon les propositions musicales de Jean-Baptiste Julien et les fils se tendent, des uns vers les autres, comme des liens invisibles. L’ensemble est une sorte d’abstraction et procède par petites touches où se trouvent la vie, sa fragilité et l’art de la rencontre. On a tantôt l’impression d’une foule, tantôt le sentiment de la solitude et chaque danseur construit son vocabulaire, qui s’imbrique dans un ensemble.

© Patrick Imbert

Dans la troisième partie c’est le piano qui appelle et invite les danseurs en une marche ininterrompue, dans l’obsession du temps qui s’exprime en accéléré. Avec Tenir le temps, métaphore du monde contemporain, s’exprime le foisonnement des gestes dans une spontanéité contrôlée. L’intensité portée par les danseurs dans leur manière d’être ensemble sur scène imprègne la pièce et donne du temps ce reflet d’immortalité et d’éternité, belle rencontre entre Rachid Ouramdane et le Ballet de l’Opéra de Tunis.

Brigitte Rémer le 31 juillet 2026

Avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Tunis. Lumière Stéphane Graillot – décor Sylvain Giraudeau – costumes La Bourette – lumière Stéphane Graillot – décor Sylvain Giraudeau – costumes Ateliers de l’Opéra de Tunis – assistante chorégraphique Mayalen Otondo et Sébastien Ledig. Production : Théâtre de l’Opéra de Tunis – soutien : ministère des Affaires culturelles de Tunisie. Coproduction à la création : Bonlieu Scène nationale d’Annecy, Festival Montpellier Danse 2015, dans le cadre d’une résidence à l’Agora/Cité internationale de la danse, Théâtre de la Ville/Paris, MC2 Grenoble. Avec le soutien du Centre national de la danse contemporaine d’Angers et du Centre chorégraphique national de Grenoble dans le cadre de l’Accueil studio 2015 et de la Ménagerie de verre dans le cadre du Studiolab. Avec le soutien de l’Adami et de la Spedidam.

10 – 14 juin Rachid Ouramdane et le Ballet de l’Opéra de Tunis, à Chaillot-Théâtre National de la Danse, 1 place du Trocadéro. 75116. Paris – tél. : 01 53 65 30 00 – site : theatre-chaillot.fr

Theatre of Dreams

Chorégraphie et musique Hofesh Shechter – lumières Tom Visser – costumes Osnat Kelner – direction artistique/adjoint Bruno Guillore – collaboration musicale Yaron Engler – collaboration scénographique Niall Black – au Théâtre de la Ville / Sarah Bernhardt.

© Tom Visser

Le Théâtre de la Ville reprend la création remarquée du chorégraphe présentée en 2024 dans ce même théâtre, Theatre of Dreams, chorégraphie de haute tension et attention pour douze danseurs et trois musiciens.

Au début du spectacle, d’intrigants rideaux noirs comme scénographie composent notre horizon. Un homme en costume sorte de M. Loyal tire le premier, qui s’ouvre sur un second, qui s’ouvre sur un autre. Le velours se fend par surprise pour laisser filtrer un geste, une lumière, ou faire apparaître et disparaitre un danseur, une danseuse, comme dans un flash. On plonge dans le rêve, ou dans un mirage, dans l’imaginaire ou dans l’expression de l’inconscient, par fragmentation et dans la diversité des styles proposés.

© Tom Visser

La chorégraphie très élaborée d’Hofesh Shechter – qui signe aussi la musique – toute de sensualité et d’émotion, d’étrangeté aussi, est réglée au cordeau. Elle nous fait traverser des plaines et des montagnes, des déserts et des souterrains, du collectif et de la solitude, des rythmes, éclatants ou émouvants, scintillants ou effacés, dans la plus grande diversité. Les costumes et le plateau dans leurs tonalités bleu délavé apportent une subtilité de déclinaisons sublimement éclairées (lumières de Tom Visser) donnant à l’ensemble l’idée d’un tableau en mouvement. La métamorphose qui se joue en permanence dans la flexibilité et l’élégance de l’ensemble, est portée par la composition musicale signée du chorégraphe en la présence de trois musiciens in situ (Yaron Engler, Sabio Janiak, Alex Paton).

Du rêve à la réalité il n’y a qu’un pas que certains spectateurs franchissent quand les danseurs les invitent à se joindre à eux et que, du public, certains descendent partager un petit moment collectif dansé avant de regagner sagement leur place.

Le voyage se poursuit, récit collectif de liberté, rêve rythmé et syncopé, rapide et lent, de grande intensité, comme un champ magnétique et l’amplification d’émotions qui se démultiplient à l’infini. Dans cette chambre d’écho de l’inconscient qu’est la scène ces émotions s’ouvrent et se ferment, inspirent et expirent, s’exposent et se protègent dans un rapport au cosmos plus grand que soi.

© Todd MacDonald

Le langage chorégraphique d’Hofesh Shechter se tisse entre l’énergie du rêve et celle du cauchemar, et dans ces entre-deux paraissent des figures de danses populaires et traditionnelles, comme lambeaux de la mémoire. Une nouvelle matière vive se crée née de la mêlée du geste et du son formant comme un matériau commun. Les corps sautent ou s’inclinent avec expressivité, luttent ou trépignent, s’enracinent, s’étirent bras en adoration, tête renversée vers le ciel comme en hommage, recherche des extrêmes entre suspension et accélération.

Les danseurs forment communauté, comme les Shechter II dans In the brain créé au Théâtre de la Ville/Abbesses en mars dernier et qui a obtenu le Prix de la meilleure compagnie décerné par le Syndicat de la critique (cf. notre article du 16 avril 2026). Du cerveau aux rêves, Hofesh Shechter se met aux commandes de langages et mouvements, de l’intelligence et du subconscient, de la mémoire, des pensées et perceptions, dans une multiplicité de propositions et d’images. Dans Theatre of Dreams il se fait capteur de rêves, barrant la route aux peurs et aux angoisses des mauvais rêves. Son univers de gestes et de sons apporte du rituel et du magique, de l’énergie et des fantasmes, des pensées éveillées, une musique intérieure douce et sauvage, de l’onirisme,

Tous ses spectacles ont été présentés au Théâtre de la Ville depuis 2010, un bel accompagnement de ce théâtre parisien phare qui a toujours joué la fidélité à l’égard des chorégraphes, devenus les plus grands.

Brigitte Rémer, le 22 juillet 2026

© Tom Visser

Avec : Tristan Carter, Robinson Cassarino, Frédéric Despierre, Rachel Fallon, Cristel de Frankrijker, Mickaël Frappat, Justine Gouache, Zakarius Harry, Alex Haskins, Keanah Faith Simin, Juliette Valerio, Chanel Vyent et les musiciens : Yaron Engler, Sabio Janiak, Alex Paton.

Du 25 juin au 11 juillet 2026, à 20h, mardi 30 juin à 21h, au Théâtre de la Ville/Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet. 75004. Paris – site : www.theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77 – En tournée : Mulhouse : 25 et 26 septembre 2026 à La Filature – Cavaillon : 5 et 6 octobre 2026 au Théâtre de Cavaillon/La Scène Nationale – Colombes : 7 et 8 novembre 2026 à L’Avant-Seine/Théâtre de Colombes – Saint-Quentin-en-Yvelines : 11 et 12 novembre 2026 au Théâtre de St Quentin en Yvelines – Suresnes : 14 et 15 novembre 2026 au Théâtre Jean Vilar de Suresnes – Lorient : 18 et 19 novembre 2026 au Grand théâtre de Lorient – Saint-Michel-sur-Orge : 24 et 25 novembre 2026 à l’Espace Marcel-Carné/EMC – Villejuif : 28 et 29 novembre 2026 au Théâtre Romain Rolland – Annemasse : 11 et 12 décembre 2026 à Château Rouge.