Archives mensuelles : août 2026

Quatrevingt-treize 

Adapté du roman de Victor Hugo et mis en scène par Marion Bierry – scénographie Arthur Vlad, lumières Stéphane Balny, costumes Nora Scheidl – au Théâtre Poche Montparnasse.

© Sébastien Toubon

Paru en 1874, le dernier roman de Victor Hugo, Quatrevingt-treize a pour toile de fond les années dites de La Terreur, 1793/1794 où l’état d’exception fait régner la violence et la haine, quatre ans après la Révolution Française. Robespierre, qui vise le pouvoir, passe à l’action avec ses acolytes au moment où les Montagnards, qui occupent les gradins les plus élevés de la Convention, renversent les Girondins, aux origines bourgeoises et provinciales, dont les principaux leaders seront guillotinés.

À peine un siècle plus tard, Victor Hugo (1802-1885) se glisse dans l’Histoire au moment où le pays traverse une autre insurrection, celle de La Commune dont il est le témoin. Tout au long de sa vie l’auteur s’engage : contre la peine de mort dès 1829, avec la publication du Dernier Jour d’un condamné, un livre qu’il ne signe pas, suivi en 1834 du récit d’un détenu, Claude Gueux, à travers lequel il dénonce les conditions de détention au XIXème siècle, ainsi que la disproportion des délits et des peines prononcées. Il s’engage pour la justice sociale et donne à entendre la voix des exclus, comme dans Les Misérables. Tour à tour royaliste, républicain et socialiste il plaide pour l’instruction laïque, le suffrage universel et l’égalité des sexes.

© Sébastien Toubon

Dans Quatrevingt-treize, on retrouve ces idées humanistes d’Hugo qui nous mène dans la Vendée de 1793 où trois personnages s’affrontent : l’aristocrate Lantenac, fidèle à son passé (Stéphane Bierry) – « Qu’est-ce que vous chantez avec vos droits ? Droits de l’homme ! droits du peuple ! Cela est-il assez creux, assez stupide, assez imaginaire, assez vide de sens ! » – Son petit-neveu, Gauvain, tourné vers l’avenir et la République qui, plus tard, saura lui répondre (Alexandre Bierry) – « Tu as voulu me tuer au nom du roi. Je te fais grâce au nom de la République ! » – Le conventionnel Cimourdain, révolutionnaire inflexible, ancien prêtre et qui fut le précepteur de Gauvain, petite ressemblance avec Robespierre) et menant son neveu jusqu’à la guillotine (Thomas Cousseau ou Julien Rochefort) – « Accusé, soyez attentif. Vous avez devant vous la loi. La sentence sera rendue à la majorité simple. Chaque juge opinera à son tour, à haute voix, en présence de l’accusé, la justice n’ayant rien à cacher… Faites choix d’un défenseur… » Et Gauvain lui lancera en réponse avec détermination : « Je me défendrai moi-même ! »

© Sébastien Toubon

Le point de départ de Quatrevingt-treize est une corvette de la Royal Navy mise à la disposition d’émigrés royalistes français qui transporte le marquis de Lantenac, chargé de soulever la Bretagne contre la République, et de prendre la tête de la révolte contre-révolutionnaire de Vendée. Une canonnade conduit au naufrage du bateau, Lantenac est sauvé in extrémis par Halmalo, le frère du canonnier (Mathurin Voltz) qu’il a pourtant tué. Traqué par les révolutionnaires il prend le commandement des paysans royalistes et se conduit en chef de guerre impitoyable faisant massacrer les soldats républicains et capturer les femmes – vivandières comme femmes du peuple. L’une d’elle, Michelle Fléchard, parmi les plus déshéritées et mère de trois jeunes enfants, est invitée par le Sergent Radoub à suivre le détachement : « T’es de quel parti ? – Je ne sais pas – Avec les Bleus, avec les Blancs, avec qui es-tu ? – Je suis avec mes enfants… » Mais Lantenac l’arrête et la sépare des enfants, emmenés comme otages par les paysans. Sortie de son cachot, blessée et soignée par un mendiant, elle part à la recherche de ses enfants au milieu de mille périls.

© Sébastien Toubon

En contrepoint à la dureté de Lantenac, finalement prisonnier et condamné à mort, l’esprit humaniste et empathique de Gauvain devenu un républicain idéaliste fait pencher la balance du côté des justes. Il pardonne à son oncle et l’aide à s’enfuir. Cela lui vaut un simulacre de procès et une condamnation à mort, malgré la véhémence de la défense du Sergent Radoub (Benjamin Boyer). C’est ce dernier et Michelle Fléchard qui énoncent la fin du récit, après le « Vive la République ! » de Gauvain : « On mit cette tête charmante dans le collier… Le bourreau lui releva doucement les cheveux. Puis on entendit le bruit hideux. Au même instant, Cimourdain saisit son pistolet et se tira une balle en plein coeur. » Obsédé par la peine de mort, châtiment barbare et inutile, Victor Hugo est en avance sur son temps. Ses prises de position marquent la marche vers l’abolition qui sera actée un siècle après, en octobre 1981, par Robert Badinter.

L’adaptation du roman d’Hugo par Marion Bierry qui signe aussi la mise en scène est remarquablement faite, dans le style et l’esprit hugolien, et la scène recompose avec vie et passion l’Histoire, sans excès ni caricature, avec une équipe d’acteurs et d’actrice flamboyante. Chacun est un personnage-titre en même temps que la plupart interprètent tour à tour différents personnages. La scénographie est bien pensée et conçue pour le petit plateau du Poche-Montparnasse, des panneaux pivotants et qui permettent de développer l’action, de la canonnade sur mer du début aux poursuites dans la campagne française, un horizon de ciels et nuages, dans la gamme des bleus et des gris, peints sur les panneaux ainsi que mobiles, sur l’écran (scénographie, Arthur Vlad – peintures, Marguerite Danguy Des Déserts – construction du décor, Brock), scénographie joliment éclairée entre chien et loup par les lumières de Stéphane Balny. Les costumes de Nora Scheidl s’inscrivent dans l’époque, simplement et efficacement.

© Sébastien Toubon

Hugo avait le projet d’écrire une trilogie politique dont L’Homme qui rit traitant de l’aristocratie était le premier opus et Quatrevingt-treize sur la Révolution, le dernier et qui concentre tout l’univers hugolien, dans l’Histoire et le style. Le second devait traiter de monarchie, il n’a pas été écrit. « Ouvrez des écoles vous fermerez des prisons » prônait-il haut et fort dans un esprit de justice et d’égalité des chances. « La liberté commence où l’ignorance finit » écrivait-il dans sa marche contre la peine de mort.

Brigitte Rémer, le 29 août 2026

© Sébastien Toubon

Avec : Pamela Ravassard ou Marine Montaut* Benjamin Boyer, Stéphane Bierry Thomas Cousseau ou Julien Rochefort, Alexandre Bierry, Mathurin Voltz. Scénographie, Arthur Vlad – peintures, Marguerite Danguy Des Déserts – construction du décor, Brock – lumières, Stéphane Balny – costumes, Nora Scheidl – voix de Brise-Bleu Brock et Garlan le Martelot – (* (les 24, 25, 26, 29 et 30 septembre, 1er, 2, 3, 21, 22, 23, 24, 25, 27, 28, 29, 30, 31 octobre et 1er, , 5, 13, 14, 15, 17, 20, 27 novembre et le 4 et 18 décembre 2026).

À partir du 27 octobre 2026, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h, au Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse. 75006. Paris – métro : Montparnasse-Bienvenue – Tél. : 01 45 44 50 21 – site : www.theatredepoche-montparnasse.com

 Les Vieilles Filles

Texte dramatique d’Ali Shams, traduit du persan par Fahimeh Najmi, publié par les éditions L’Espace d’un instant / Maison d’Europe et d’Orient. Rencontre au Petit Odéon / Odéon-Théâtre de l’Europe.

À l’occasion de la publication en France de la pièce d’Ali Shams, Les Vieilles Filles, Dominique Dolmieu, fondateur de la Maison d’Europe et d’Orient et directeur artistique des éditions avait organisé le 27 avril 2026 une présentation et lecture d’extraits de la pièce. Autour de lui Fahimeh Najmi, traductrice de la pièce, enseignante à Paris 3 Sorbonne nouvelle et chercheuse associée à l’Université Paris 8 ; Jonathan Châtel, professeur en études théâtrales à l’Université de Louvain, signataire de la Préface ; Michel Simonot, sociologue, auteur dramatique et metteur en scène ; Franck Lacroix, acteur.

L’auteur, Ali Shams, est Iranien, né en 1985 à Arak, capitale industrielle située au centre du pays. Journaliste un temps, il obtient une bourse pour se former à Rome, à l’Université Sapienza et revient diplômé en cinéma, théâtre et arts du spectacle. Il a écrit plus d’une quinzaine de pièces qu’il a mises en scène pour la plupart et est aussi romancier, traducteur et réalisateur, il a tourné plusieurs courts métrages. Consigné au pays depuis plus de trois ans – ses textes ayant été publiés en omettant de passer par le bureau de la censure – il a fondé la Maison du Théâtre Shams, un lieu de répétition, dans un quartier populaire de Téhéran et poursuit son travail. On le connaît à Paris pour avoir présenté Odyssée persane il y a deux ans, pièce qu’il avait dirigée à distance et qui raconte l’histoire d’un couple d’acteurs iraniens, qui, après l’interdiction de se produire sur scène dans leur pays, trouvent refuge dans leurs rêves.

Ali Shams @ Hasan Hendi

Après l’introduction de Dominique Dolmieu, la soirée commence par la lecture d’une scène des Vieilles filles par l’acteur Franck Lacroix, suivie d’une présentation de l’auteur et de la pièce par sa traductrice, Fahimeh Najmi. Ali Shams avait écrit un premier texte, non publié, Quand le coq chante faux, en 2016 et trois de ses textes ont été traduits, dont l’un fut publié en 2017 en Italie. Il travaille par métaphore… et pour cause… Il a écrit Les Vieilles filles, pièce pour trois comédiennes, en une dizaine de jours, comme si le temps lui était compté.

Nous sommes dans une maison dans laquelle trois sœurs vivent quasi recluses, une maison où le temps s’est arrêté. Une description introductive de l’auteur, longue didascalie, place le décor et l’ambiance mortifère qui plane : « Une maison dont l’évier de la cuisine – que nous ne voyons pas mais que nous devinons – est recouvert de graisse et dont la surface de la cuisinière est plus noire que mon destin… » Une maison où tout est délabré, déréglé et crasseux, dans laquelle le jour ne ressemble pas à la nuit et où les personnages se livrent à des rituels immuables pour entrer en contact avec leurs disparus. Parmi eux, le Père Chéri, figure-type du patriarcat, pourtant mort depuis plus de vingt ans. Elles ont un rendez-vous annuel avec lui, pour son anniversaire. Mais les trois sœurs ne sont pas seules, elles convoquent aussi leur Défunte sœur, la quatrième de la fratrie, poétesse qui se serait suicidée trente-trois ans plus tôt. Cette dernière s’était enregistrée avant de passer à l’acte – contrainte ou forcée – donnant les raisons de son geste, vrai ou faux…

Table ronde, Odéon-Théâtre de l’Europe © B. Rémer (*)

Autre type d’enregistrement dans la pile de cassettes stockées dans la maison, des leçons de convenances que le père leur remet en mémoire, alors que, frappé par la maladie d’Alzheimer, il ne se souvient pas même de la mort de l’une d’elle. Dans cet huis-clos parfaitement anxiogène où ces trois femmes solitaires meurent à petit feu, le trouble est partout : dans les temps qui se superposent et qui s’oublient, dans la mêlée entre la vie et la mort et le manque de repères, dans le labyrinthe des mots exprimant l’absence, la frustration, la jalousie, dans la manipulation de l’homme, le père, puis l’amant-marionnette sorti du congélateur, dans une situation grotesque et pathétique. Car la pièce jongle entre le tragique et l’absurde.

Table ronde, Odéon-Théâtre de l’Europe

La soirée est émaillée de lectures et les points de vue s’échangent entre les intervenants. Fahimeh Najmi met l’éclairage sur cet aspect marionnettique du théâtre iranien, ici par le côté de manipulé/manipulable des personnages ainsi que sur la question du temps qui s’étire dans cette histoire-labyrinthe. La place accordée aux femmes est aussi en jeu dans ce texte où elles sont comme captives mais où les hommes, pire, sont des cadavres. Michel Simonot élargit la question de la nécessité de l’art, pourtant vitale, de la liberté artistique et des formes de résistance, de la langue comme instrument de liberté et tous s’expriment sur la notion de représentation en Iran où l’on doit contourner les sujets tabous – et le suicide en est un. Ali Shams dessine une allégorie de son pays et décrit, à travers l’extravagance des personnages, l’air de rien, une situation parfaitement figée.

À travers la Maison d’Europe et d’Orient, association reconnue d’intérêt général principalement financée par la Ville de Paris, Dominique Dolmieu poursuit son travail de coureur de fond. Il édite à L’Espace d’un instant des pièces venant d’un vaste espace géographique où l’art n’a pas toujours droit de cité, à moins qu’il ne soit sous contrôle. Ces pièces, souvent méconnues dans leurs pays et pour certaines écrites sous le manteau, passent pourtant les frontières, venant entre autres d’Afghanistan, Arménie, Géorgie, Iran, Irak, Kurdistan, Macédoine, Turquie, Ukraine. Leur publication est vitale pour les artistes qui les pensent et les écrivent et pour qu’un jour, dans une mêlée des cultures, elles soient représentées.

Brigitte Rémer, le 20 août 2026

Les Vieilles Filles / Pirdokhtarhâ, Téhéran 2023, d’Ali Shams, traduit du persan par Fatimeh Najmi, avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, préface de Jonathan Châtel, est publié aux éditions L’Espace d’un instant à l’initiative de la Maison d’Europe et d’Orient, avec le soutien du Centre National du Livre. Janvier 2026. Cette rencontre s’est déroulée le 27 avril 2026, au Petit Odéon/Odéon-Théâtre de l’Europe. *Table ronde, Odéon-Théâtre de l’Europe. 75006. Paris © B. Rémer, de droite à gauche : Dominique Dolmieu, Jonathan Châtel, Fatimeh Najmi, Michel Simonot

Éditions L’Espace d’un instant / Maison d’Europe et d’Orient, siège social 100 rue de Charenton. 75012. Paris – Production Théâtre dans la forêt. 34520. Parlatges – tél. : +33 9 75 47 27 23 – email : agence@parlatges.org – site htttp://parlatges.org

Ici grand ouvert 

Exposition de Smith – Commissariat général Nicolas Surlapierre – Commissaire de l’exposition Franck Lamy, assisté de Julien Blanpied – au Mac Val, musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine.

SMITH, Paris 2024 © DR (1)

C’est une exposition passionnante et singulière que celle de Smith au Mac Val, émaillée de nombreuses références philosophiques allant de Jean-Luc Nancy, professeur de philosophie à l’université de Strasbourg et membre du Collège international de philosophie et Jacques Derrida leader de la pensée dite de la déconstruction, au cosmologiste Jean-Philippe Uzan, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique et Lucien Raphmaj auteur notamment de Capitale songe. Smith est aux aguets, en quête de sens, il pose la question de l’environnement idéologique et artistique de son travail.

© Dami/Fulmen © traumsmith (2)

Né en 1985 Smith est un artiste chercheur qui voyage entre la photo, l’image animée, l’installation, la sculpture et la performance, et se plaît à déplacer les frontières. Le titre de son exposition, Ici Grand Ouvert, fait référence aux notions d’accueil et d’hospitalité, à la poétique de la transition. Une atmosphère fantomatique et stellaire compose l’esprit du lieu où l’artiste nous emmène et nous perd dans son rêve éveillé. La douceur, la violence et la mélancolie l’habitent.

Son travail s’ancre dans une expérience du monde entre l’intime et le collectif, loin de tout académisme. Sa méthode remet en cause les outils de l’histoire de l’art. Ici grand ouvert est une rétrospective qui montre vingt ans du travail de Smith avec arrêt sur image, tout autant qu’une rétro-prospective immersive et évolutive. « Cette forme m’intéresse pour sa puissance de repli du temps qui autorise une temporalité non linéaire, faite de plis, de retours et de voisinages inattendus entre strates éloignées… » Au fil des neuf mois au cours desquels les oeuvres et performances sont présentées l’exposition évoluera, au fil des grandes et petites mues qu’il organise *. Smith fait bouger les lignes et évoluer ses positions esthétiques et philosophiques au fil des commentaires entendus et des échanges, qui lui permettent de se réorienter et se ré-inventer. Dans une posture personnelle il déconstruit la chronologie et travaille dans une « pensée du temps oblique, de l’ordre de l’annonciation. »

Dami/Travelogue © traumsmith (3)

Après un Master en philosophie à la Sorbonne, Smith a commencé ses apprentissages en passant par les écoles de photographie d’Arles puis du Fresnoy, cherchant à jouer et déjouer les questions conceptuelles – la photographie est aussi une question de point de vue. En 2022 il soutient une thèse en recherche-création à l’UQAM de Montréal. Pour lui « l’exposition est un terreau en même temps qu’un rhizome » et il parle de fermentation en train de se faire. Dans sa narration il montre l’art et l’artiste en mutation et métamorphose, et travaille par cycles.

Il montre ainsi ses œuvres, séries et projets tels que CH19H2802 (Agnès) (2010-2011), une série de cinq vidéos composée d’écrans où des comédien.nes, transgenres et cisgenres, interprètent l’expérience d’Agnès, accompagnée d’une sculpture en silicone, PVC et paillettes – Spectrographie (2010-2014), est une série de photographies qui « défait » le corps et réhabilite la spectralité, il partage alors ses expériences réalisées avec l’aide d’une caméra thermique, cet outil militaire créé par l’armée américaine pendant la guerre froide. Il évoque aussi l’intelligence artificielle et réfléchit autour de la perception – Saturnium (2015-2018) mêle la radioactivité qu’utilisait Marie Curie dans ses expériences aux inquiétudes écologiques d’aujourd’hui, à partir de tirages photographiques sur surface métallique.

L’extase de M. Patate © traumsmith (4)

TRAUM (2016) extrait d’un spectacle chorégraphique accompagné de la Robe de Vlad, percute « lorsque l’instant de la mort cesse d’être une fin et devient l’ouverture d’une autre modalité d’existence » – Löyly (2007-2012), est un « travail photographique né de l’attention portée aux transitions de ma communauté d’ami·es proches, créé à une époque où ces questions circulaient encore peu dans la conversation publique » – Dami (2024), avec Fulmen, thermogrammes sur aluminium brossé, et Photino/Autoportrait,  thermogrammes sur aluminium brossé, bois brûlé Yakisugi et sculpture verre et néon, l’oeuvre construit « une traversée intérieure et la pratique d’états de conscience modifiés » L’extase de Monsieur Patate, cet humanoÏde aux membres ramifiés en tubercules  plane au-dessus de nos têtes comme l’ange descend du toit de la cathédrale, à Brasilia – Désidération(s) (2016-2021) dont Komplex une micro architecture designée par l’agence Diplomates, « élargit l’écologie au cosmos, cherchant une manière de traverser la turbulence du présent en déplaçant le point de vue. » C’est aussi, à l’étage supérieur de l’exposition, le studio de l’artiste et son lieu de fabrication et de recherche lui permettant de poursuivre ses Work in Progress.

Le rez-de-chaussée est conçu avec l’architecte finnois-norvégien Sami Rintala, dans une forme-forêt structurée « en clairières, zones denses, sous-bois et gradients lumineux, où l’on circule par ramification et bifurcation, avec des retours possibles et une attention qui se recompose au fil de la visite » parmi néons, musiques et vidéos. Dans cette crise de la sensibilité, pour Smith l’œuvre aide à penser, entre un vol en gravité zéro avec internaute, compost, transe et états de conscience élargie, projections dans le futur, frontières qui s’effacent et hybridations. Le parcours est brillant, poétique, ingénieux et exigeant.

Désidération © traumsmith (5)

Franck Lamy, commissaire d’Ici grand ouvert, fait la synthèse de l’exposition dans la singularité de l’univers de Smith : « Pensée comme un labyrinthe, un faisceau, une forêt de parcours initiatiques et de gestes transformatifs, l’exposition affirme sa dimension de laboratoire. Quelque chose est en cours… » L’environnement est tarkovskien, combinant des éléments de science-fiction et de fantastique, où se mêlent des thèmes philosophique, psychanalytique, mystique et métaphysique. Comme ce chasseur furtif et silencieux, Stalker, ce rôdeur, Smith nous guide sur les sentiers de sa mélancolie à travers terrains vagues et zones interdites, à la recherche du Graal ou en quête du Simorgh, l’oiseau fabuleux et immortel de la mythologie perse souvent comparé au Phénix, symbole du cycle de mort et de résurrection, ou encore Oiseau de feu. En écho, j’entends ce vieux derviche de la Conférence des Oiseaux de Farid-ud-Din Attar œuvre initiatique à laquelle l’exposition me fait penser, disant à l’instant de mourir : « Je suis pour mon dernier voyage comme un misérable mendiant. Je n’ai pu que pétrir une poignée d’argile mouillée par la sueur de mes hontes subies. Voyez, j’en ai fait une brique. Posez-moi la tête dessus. J’ai rempli un flacon de pleurs, j’ai pour linceul quelques haillons… »

Brigitte Rémer le 18 août 2026

Dami/Fulmen © traumsmith (6)

Visuels : (1) Smith, Paris, décembre 2024 © DR – (2) Smith, Sans titre, in « Dami (Fulmen) » , 2024. Image réalisée dans le cadre de la résidence Instants « Château Palmer x Leica ».  Thermogramme sur aluminium brossé. Courtesy Galerie Christophe Gaillard. Courtesy Galerie Loevenbruck, Paris – (3) Smith, Sans titre, in « Dami (Travelogue) », 2024. Tirage sur aluminium brossé. Courtesy Galerie Christophe Gaillard / Modds – (4) Smith,  « L’extase de M. Patate », 2024. Vue d’installation. Courtesy Galerie Christophe Gaillard –  (5) Smith, Sans titre, in « Désidération (Prologue) », 2019. Tirage sur aluminium brossé. Courtesy Galerie Christophe Gaillard / Modds –  (6) Smith, Sans titre, in « Dami (Fulmen), 2023 ». Thermogramme sur aluminium brossé. Courtesy Galerie Christophe Gaillard.

Exposition réalisée en collaboration et avec le soutien de la Galerie Christophe Gaillard – avec le soutien de Picto et Am Art. La scénographie de l’exposition est pensée avec la complicité des architectes et designer Mathieu Prat (Diplomates) et Sami Rintala, assisté de Toni Lozano – *Tous les premiers dimanches du mois sont programmées des rencontres, projections ou visites dans l’espace de l’exposition, Les petites mues : dimanches 7 juin, 8 juillet, 2 août, 6 septembre, 4 octobre, 1er novembre et 6 décembre 2026, 3 janvier 2027. Les grandes mues auront lieu à l’occasion du vernissage, samedi 23 mai 2026, dimanche 28 juin pour le Pic Nic au Mac Val, samedi 19 et dimanche 20 septembre lors des Journées européennes du Patrimoine, samedi 17 octobre 2026 en écho avec les Journées nationales de d’architecture et dimanche 31 janvier 2027 pour le dernier jour de l’exposition.

Ici grand ouvert, exposition de Schmidt, du 23 mai 2026 au 31 janvier 2027, au Mac Val, musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne, du mardi au dimanche et jours fériés, de 11h à 18h – Place de la Libération, 94400. Vitry-sur-Seine – T3 ou métro ligne 7, arrêt Porte de Choisy  puis T9, arrêt Mac Val – tél. : 01 43 91 64 20 – email : contact@macval.fr – site : www. macval.fr

Ukraine – Kyïv, l’autre berceau de l’Europe

Ouvrage écrit par Oxana Melnychuk-Viktorsvit, publié aux Éditions du Dauphin, en février 2026.

Couverture (1)

Le texte est adressé pour tous ceux qui veulent comprendre et commence par les mots suivants : « Ce livre est la voix matérialisée de mon pays, une nation qui aspire si ardemment à la justice ! »

Oxana Melnychuk-Viktorsvit est née à Kyïv à l’époque soviétique. Elle est diplômée en Histoire, Archéologie et Ethnologie de l’Université Tarass Chevtchenko et a présenté son DEA à l’Université Paris 7 Denis Diderot en 2000, sur le thème La Domination russe et la résistance ukrainienne, exacte illustration de ce qu’il est advenu vingt ans plus tard.

Exilée en France depuis 2022, peu après le déclenchement de la guerre par les Russes, elle est devenue activiste, comme elle l’était déjà sur place au moment des événements de Maïdan, en février 2014. Très détaillée, la table des matières de l’ouvrage, Ukraine – Kyïv, l’autre berceau de l’Europe, impressionne. Le livre déconstruit le mythe de puissance de la Russie montrant qu’il n’est qu’illusion et illustre la résistance acharnée de l’Ukraine au fil des siècles, luttant contre un effacement imposé et une dépossession de nombre de ses grands hommes et personnalités intellectuelles et artistiques. Il est construit en quatre parties : Les étapes clés de l’histoire du peuple ukrainien ; la déconstruction des mythes géopolitiques tenaces au sujet de l’Ukraine ; Mieux comprendre La Rossiya ou l’illusion d’une grandeur magnifiée ; Mieux comprendre l’Ukraine ou les sources d’une résilience millénaire.

Portrait du Kobzar… (2)

Avec Oxana Melnychuk-Viktorsvit pour guide on refait le parcours historique à la recherche de l’identité ukrainienne dès avant notre ère. Une centaine de pages composent la première partie de l’ouvrage, donnant Les étapes clés de l’histoire du peuple ukrainien, de sa genèse à la Rous’ de Kyïv avant sa fragmentation, entre le Vème et le XIIème siècle, regardant le XIIIème siècle comme un tournant majeur entre invasion mongole et cosaquerie zaporogue – comment ne pas penser à Apollinaire dans sa Chanson du mal-aimé : « Je suis le Sultan tout-Puissant Ô mes Cosaques Zaporogues Votre Seigneur éblouissant… » avec la destruction de Kyïv en 1240, et la constitution de la Retch Pospolita / République des trois Nations qui réunit du XVIè au XVIIIè siècles la Pologne, la Lituanie et l’actuelle Ukraine (alors appelée le pays Ruthène).

Au XVIIIème siècle, l’agression rossiyenne bat son plein et de nombreux décrets émis par Pierre Ier de Russie, puis par les impératrices Anne Ivanovna sa nièce et Catherine II visent à éradiquer la langue et l’identité ukrainiennes. Différents actes d’une cruauté et injustice parfaites illustrent cette haine viscérale entre Russie et Ukraine dans le déséquilibre du rapport de force : Staline utilisa le prétexte d’un congrès pour réunir à Kharkiv en 1933 les bardes, ces chanteurs errants détenteurs des récits traditionnels dont la transmission se fait oralement, les Kobzars, pour les exterminer et effacer ainsi la mémoire vivante de l’Ukraine (3). La même année Staline affame le peuple ukrainien en faisant régner la famine dans le pays après s’être débarrassé de la résistance des paysans ukrainiens, c’est l’Holodomor, un génocide internationalement reconnu. Il est suivi, dans les années 1920/1930 par l’exécution d’une partie de la brillante intelligentsia ukrainienne tels qu’écrivains, artistes, poètes, scientifiques, professeurs, etc.

L’Orante de l’Indépendance (4)

La déconstruction des mythes géopolitiques tenaces au sujet de l’Ukraine permet de désamorcer cette fausse fraternité qu’on a longtemps fabriquée et le mythe de la restitution des terres dites originellement russes. Oxana Melnychuk-Viktorsvit donne de nombreux exemples et montre toute la complexité des discours détournés, manipulés et mensongers qui visent à l’écrasement de l’identité ukrainienne. Et elle désamorce les trois mensonges les plus exportés sur l’Ukraine : la traîtrise, l’antisémitisme et le nationalisme/nazisme basés en grande partie sur la propagande ennemie. Le premier, la traîtrise, véhiculé entre autres par Ivan Mazepa, hetman des Cosaques d’Ukraine au XVIIIème, proche conseiller du tsar Pierre Ier. Le second, l’antisémitisme à partir de la figure de Symon Petlioura, figure majeure du mouvement pour l’indépendance ukrainienne, faussement présenté par Moscou comme un antisémite responsable de pogroms alors qu’il a fait partie de ceux qui les dénonçaient. Il fut le commandant suprême de l’armée et le troisième Président de la République populaire ukrainienne. Le troisième, le nationalisme et le nazisme, autre mystification moscovite visant à la destruction de l’identité ukrainienne avec le colportage des revirements politiques de Bandera, symbole diabolisé de la résistance ukrainienne assassiné par un agent du KGB avant d’être réhabilité.

La troisième partie, Mieux comprendre La Rossiya ou l’illusion d’une grandeur magnifiée démontre à quel point deux visions du monde s’affrontent et à quel point l’ogre russe dans son ambition expansionniste a toujours développé un désir de main mise absolue sur l’Ukraine dans un rapport néo-colonial et néo-impérialiste. Avec la quatrième partie, Mieux comprendre l’Ukraine ou les sources d’une résilience millénaire on entre dans les codes et symboles de la nation ukrainienne à commencer par L’Arbre de vie, présent dans toutes les maison et sur toutes les broderies, notamment lors des cérémonies ; la khata ou l’âme des ancêtres, en fait la maison avec ses rituels d’accueil ; la vyshyvanka cette chemise brodée qui a valeur de talisman ; le drapeau et le blason, les valeurs spirituelles, ainsi que la Pyssanka, cet œuf primordial comme compréhension de l’univers.

Et la conclusion revient sur le présent et cette guerre qui s’étire, au sujet de laquelle Oxana Melnychuk-Viktorsvit reconnaît : « L’illusion de la coexistence pacifique entre un empire despotique et une démocratie éprise de liberté est la cause de la guerre actuelle. » Et plus loin elle réaffirme « Nous ne nous battons pas pour le territoire, nous nous battons pour une manière de penser, pour notre vision du monde. »

De nombreuses images accompagnent ce voyage initiatique tant archéologique qu’anthropologique et culturel – cartes, gravures, écritures, peintures, photographies – et nous initie à travers le temps, jusqu’aux codes et symboles d’aujourd’hui et qui viennent de bien loin.

Anne de Kyïv (5)

Le grand poète ukrainien Taras Chevtchenko écrivit à la fin de sa courte vie : « L’histoire de ma vie constitue une part de l’histoire de mon pays » concluant  un recueil de ses poèmes publiés par Seghers en avril 2022 sous le titre Notre âme ne peut pas mourir, dans une traduction et une introduction de Guillevic, reprise d’une première édition parue en 1964 chez ce même éditeur. Le remarquable avant-propos d’André Markowicz, qui présente le contexte de sa vie, place en filigrane toute l’histoire de l’Ukraine que déroule Oxana Melnychuk-Viktorsvit. Nous le citons : « Né serf en 1814, racheté à son propriétaire par deux des plus grands artistes russes de l’époque (le peintre Karl Brioullov et le poète Vassili Joukovski), envoyé pourrir comme soldat aux confins de l’empire pendant près de dix ans par Nicolas Ier (qui avait donné l’ordre personnel de l’empêcher de dessiner et d’écrire), mort d’épuisement en 1861 à la suite des épreuves qu’il avait endurées, il a été l’un des plus grands créateurs en langue ukrainienne, auteur d’une œuvre titanesque dans les genres les plus divers, depuis la chanson populaire jusqu’à l’épopée, du poème lyrique à la satire la plus mordante, inventant pour chacune de ses œuvres sa propre forme et quasiment sa propre langue. » Slava Ukraini ! Gueroyam Slava ! – Gloire à l’Ukraine ! Gloire aux héros !

Brigitte Rémer, le 15 août 2026

Ukraine – Kyïv, l’autre berceau de l’Europe, écrit par Oxana Melnychuk-Viktorsvit, publié aux Éditions du Dauphin, en février 2026 (43/45 rue de la Tombe-Issoire. 74014) – Maquette de l’ouvrage Caroline Fresnais – Site : www.editionsdudauphin.com – Pour contacter l’auteure : ukrainetv.utv@gmail.com.

(1) – © Ingo Menhard, Adobe Stock (carte) et © Laurent Pascal (photo d’Oxana Melnychuk). (2) – Portrait du kobzar Opanas Hovtvan par O. Slastion, 1909, Bibliothèque nationale d’Ukraine. (3) – Le film ukrainien Le Guide, du réalisateur Oles Sanin traite de ces crimes. (4) L’Orante de l’Indépendance. Maïdan, place de l’Indépendance à Kyïv. (5) – Anne de Kyïv, reine de France couronnée à Reims en 1051, épouse d’Henri Ier © Falkensteinfoto, Alamy. (6) Notre âme ne peut pas mourir, recueil de poèmes de Taras Chevtchenko, traduit et préfacé par Guillevic, avant-propos d’André Markowicz, éditions Seghers 2022.

Byblos, Cité millénaire du Liban

© Philippe Maillard (1)

Exposition organisée par l’Institut du monde arabe et le ministère libanais de la Culture/Direction générale des antiquités (DGA), avec la collaboration du musée du Louvre, à l’Institut du Monde Arabe, Paris. Commissariat général Dr Tania Zaven, archéologue, directrice du site de Byblos – Derniers jours.

Byblos est une des villes parmi les plus anciennes au monde qui a connu une apogée durant la période néolithique. Des fouilles archéologiques y sont entreprises depuis les années 1860. En 2018, on retrouve plusieurs puits et chambres funéraires, les hypogées, qui constituent une nécropole quasi intacte remontant à 4000 ans. De nombreux objets présentés dans l’exposition proviennent des tombes des rois de Byblos, même si la ville n’a pas encore livré tous ses secrets.

© Philippe Maillard (2)

L’exposition a eu des difficultés pour arriver jusqu’à Paris. Une première fois en 2024 elle avait été reportée, à la suite de l’escalade du conflit entre Israël et le Hezbollah et des bombardements subis. Elle a finalement débuté en mars 2026 et se termine à la fin du mois d’août. La Commissaire générale en est Dr Tania Zaven, archéologue, directrice du site de Byblos du Mont-Liban nord et du programme Byblos Hypogeum à la Direction Générale des Antiquités du Liban. Elle est assistée de Dr Martine Francis-Allouche – pour la section Byblos et la mer – archéologue au Collège de France, co-directrice du programme de recherche Byblos ; et du Dr Julien Chanteau – pour la sous-section Les dernières découvertes – archéologue au département des Antiquités orientales du musée du Louvre, directeur des fouilles du programme Byblos Hypogeum.

À travers cette Cité millénaire du Liban, Byblos, inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, c’est 9000 ans de l’histoire du Liban qui nous sont racontés. Quatre cents pièces sont présentées dont certaines n’étaient jamais sorties du pays, dont d’autres sont absentes pour raison de guerre n’ayant pu être acheminées jusqu’à Paris, leur place est réservée. L’exposition est conçue dans la chronologie des civilisations qui ont marqué la ville et dévoile les trésors découverts dans la nécropole royale et les temples de Byblos – poteries et céramiques, vaisselle d’or et d’argent, amphores, amulettes, parures en or incrustées de pierres fines, armes d’apparat, miroirs…

On peut y comprendre Byblos durant le Néolithique, à partir des vestiges de trois villages d’agriculteurs-éleveurs et de pêcheurs, parmi lesquels l’outillage et la poterie ; observer le développement de la ville et de son système portuaire à l’âge du bronze (IIIème millénaire avant J.-C.) quand Byblos devient un carrefour terrestre et maritime pour les échanges commerciaux avec les empires successifs égyptien, hittites d’Anatolie, assyrien, babylonien, perse, grec et romain ; suivre les interactions avec l’Égypte, notamment dans le commerce du cèdre et les échanges avec les Pharaons, Amenemhat III et IV qui avaient choisi ce bois pour la construction des Pyramides, mais aussi pour ses senteurs, ses résines utilisées pour la momification et la fabrication des barques sacrées ; suivre l’apparition de l’écriture dans ce centre du commerce du papyrus où on trouve les plus anciennes inscriptions en langue phénicienne et l’élaboration de l’alphabet donc les Grecs et les Romains seront les héritiers.

© Brigitte Rémer (3)

L’exposition débute dans une grande salle où une installation impressionnante d’une trentaine d’ancres en pierre, retrouvées au fond de la mer, ont été posées comme dans un cimetière marin. Ces ancres se trouvaient dans les temples et avaient un rôle utilitaire et symbolique, certaines étaient offertes comme ex-votos. Piquées dans le sable elles ressemblent à des pierres tombales et c’est magnifiquement réalisé. Autour, les traces des échanges commerciaux notamment avec l’Égypte, et Byblos comme plaque tournante du commerce autour de ses activités portuaires.

© Brigitte Rémer (4)

Puis on pénètre dans la Nécropole de Byblos – autre très grande salle – qui contenait plus de deux mille tombes, dans ses rites et cérémonies funéraires pendant l’âge de bronze. La plupart étaient des inhumations dans des jarres contenant une grande variété d’objets funéraires tels que des poteries dont certaines aux motifs géométriques et céramiques, ivoire, os, pierre, métal, des éléments de parure en cornaline, en cristal de roche et en coquille d’autruche. Une hiérarchisation sociale s’établissait sur la base du mobilier funéraire. Des figurines en faïence tels qu’hippopotames, singes, bélier, chat, et personnages, une obélisque portant une inscription hiéroglyphique au nom d’Abishemou prince de Byblos, un bracelet et une bague en or décorée d’un scarabée en améthyste, des haches fenestrées à manche décoré ou à décor animalier, une jarre à bec verseur importée de Crète, un ensemble de figurines en bronze parfois rehaussées d’or, découvertes sur toute l’acropole du site et des statuettes anthropomorphes et zoomorphes réalisées en bronze, en argent et en or vraisemblablement des ex-votos sont autant d’objets remarquables présentés dans l’exposition.

On traverse une installation vidéo immersive du réalisateur libanais Vatche Boulghourjian, qui nous plonge au cœur des fouilles et c’est fascinant d’observer ce minutieux travail, avant d’arriver du côté des écritures phéniciennes et de l’évolution des transcriptions, avec ces nombreuses inscriptions phéniciennes découvertes, notamment sur le sarcophage du roi de Byblos, Ahiram, datant du 1er millénaire avant J.-C. et qui sont à l’origine de nos alphabets. Les tablettes en argile qui en attestent et font fonction de lettres adressées sont très émouvantes. Une des pièces maitresses de l’exposition est aussi la mosaïque de L’enlèvement d’Europe, datant de la fin du IIe / début du IIIe siècle après J.-C. qui illustre le mythe fondateur où Zeus métamorphosé en taureau blanc enlève la princesse phénicienne Europe pour l’emmener vers la Crète.

© Philippe Maillard (5)

Tous ces objets sont magnifiquement mis en valeur dans différents types de vitrines, accompagnés des cartels qui guident le visiteur à travers les époques. Byblos, Cité millénaire du Liban nous place au coeur de ce pays carrefour du Moyen-Orient, par la lecture qui est donnée des fouilles entreprises depuis un siècle et demi. Le parcours est passionnant. Ce passage d’un simple village de pêcheurs au néolithique devenu premier port maritime international au monde dans les périodes suivantes, témoigne d’un art de vivre à Byblos, par les objets du quotidien autant que d’un grand raffinement à travers les rites funéraires et objets de la mort.

Plusieurs institutions ont prêté leur concours à la mise en œuvre de cet événement culturel magnifiquement présenté – nous ne pouvons toutes les citer – et résultat d’un fructueux échange entre et le ministère libanais de la Culture/Direction générale des antiquités (DGA), en collaboration avec le musée du Louvre et l’Institut du Monde Arabe. Le Commissariat général par Dr Tania Zaven, archéologue, directrice du site de Byblos et ses équipes ont magnifiquement travaillé pour que vivent ces œuvres quelques mois à Paris, on ne peut que les remercier.

Brigitte Rémer, le 3 août 2026

Visuels : (1) – Figurines divines, Byblos, temple aux Obélisque, âge du Bronze, bronze et feuille d’or Beyrouth,  Ministère de la Culture / Direction Générale des Antiquités du Liban © Philippe Maillard. (2) –Plaque avec inscription gravée en écriture pseudo-hiéroglyphique, Byblos, 2e millénaire av. J.-C., Alliage de cuivre, Beyrouth, Ministère de la Culture / Direction Générale des Antiquités du Liban © Philippe Maillard. (3) – Première salle de l’exposition avec l’installation des Ancres votives, âge du bronze, calcaire, Byblos, et environnement audiovisuel © Brigitte Rémer. (4) – Vitrine avec Mobilier d’accompagnement, pots, cruches, vases, bols, Byblos, période chalcolithique,  terre cuite © Brigitte Rémer – (5) – Mosaïque représentant l’enlèvement d’Europe, Byblos, époque romaine, fin IIe- début IIIe siècle, Beyrouth Ministère de la Culture / Direction Générale des Antiquités du Liban © Philippe Maillard. (6) – Marquage de l’emplacement des objets qui n’ont pu être acheminés à Paris pour raison de guerre © Brigitte Rémer.

© Brigitte Rémer (6)

Byblos, Cité millénaire du Liban est présentée du 24 mars au 23 août 2026 à l’Institut du monde arabe – Salles d’expositions temporaires (niveaux 1 et 2) – du mardi au vendredi de 10h à 18h, samedi, dimanche et jours fériés de 10h à 19h – Horaires d’été à partir du 1er juillet 2026 : du mardi au vendredi de 11h à 19h, le samedi de 11h à 20h, dimanche de 11h à 19h (Fermeture des caisses 45 minutes avant – fermé le lundi) – Le catalogue est publié sous la direction de Tania Zaven aux éditions Sans Égal (30 euros).

IMA – 1, rue des Fossés-Saint-Bernard, Place Mohammed V, 75005. Paris – métro : Jussieu, Cardinal-Lemoine, Sully-Morland – tél. : +33(0) 1 40 51 38 38 – site : www.imarabe.org

Tenir le temps

Conception et chorégraphie Rachid Ouramdane – musique Jean-Baptiste Julien – avec le Ballet de l’Opéra de Tunis, à Chaillot-Théâtre National de la Danse, dans le cadre de la Saison Méditerranée.

© Patrick Imbert

Le chorégraphe et directeur de Chaillot-Théâtre National de la Danse, Rachid Ouramdane, avait créé la pièce Tenir le temps en 2015, au Festival Montpellier Danse. Il la recrée aujourd’hui avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Tunis. Comme dix ans auparavant, sa quête reste la question du collectif qu’il interroge, et du mouvement dans ce collectif.

La soirée est construite en trois parties, il vient lui-même présenter le parcours, basé sur les concepts qu’il met en œuvre à Chaillot depuis plusieurs années : le travail de transmission, revisiter le répertoire avec les grands ensembles, présenter les premières pièces des danseurs – ici danseurs de l’Opéra de Tunis – un programme qui se modifie et se recompose chaque soir, inscrire les formes dansées et ses prises de position dans un Chaillot solidaire, fait de diversité et d’hospitalité avec les artistes, les associations, les publics, et dénonçant toutes les formes d’inégalités et d’agression.

Tassaouef  d’Hazem Chebbi © Friche La Belle de Mai

La première partie ce soir-là présentait Tassaouef d’Hazem Chebbi, originaire de Tozeur, ville-oasis du sud-ouest de la Tunisie, aux portes du désert. Le danseur a appris la danse de manière autodidacte au départ avant de la perfectionner au sein de la compagnie Sybel Ballet Théâtre, dirigée par Syhem Belkhodja, figure-phare de la danse contemporaine en Tunisie. Il a ainsi étendu son vocabulaire passant du hip hop et des cultures urbaines à toutes les formes de danse. En 2020, Hazem Chebbi a rejoint le ballet de l’Opéra de Tunis, tournant majeur dans son parcours et c’est au sein de la troupe qu’il découvrait deux ans plus tard le travail de Maguy Marin invitée par le Sybel Ballet Théâtre à Tunis, dont il s’est emparé. En 2025 il crée Tassaouef, une performance enracinée dans la culture Amazigh de sa grand-mère, à qui il rend hommage. Tissus et kilims sont au sol, la bande son composée par le musicien Jihed Khmiri mêle musiques, bribes de conversation, prières et percussions dans un incessant flux et reflux. Le geste est balancement, rythme, douceur et violence. La scène se teinte de turquoise et l’écran montre le beau visage de cette grand-mère qui se met à chanter, moment très émouvant de ce rituel berbère.

© Patrick Imbert

Le solo syncopé d’une danseuse ouvre la seconde séquence de la soirée, Tenir le temps, avant que les quinze autres danseurs-danseuses n’entrent sur la scène, un à un, au son du piano-percussion. Puis les musiques se superposent les lignes se forment, se regardent, les diagonales se dessinent, les duos dansent, la dynamique s’installe et les figures se constituent, géométriques ou débridées, dans l’ordre ou dans une sorte de désordre apparent. Tous se suspendent puis redémarrent, à l’écoute, costumes couleur terre sur tapis blanc, à l’épreuve de l’ensemble. Ils courent en une ronde effrénée, font des sauts et des roulades, lancent des étirements, bras, jambes, mains qui se tiennent et s’accrochent. L’énergie est latente et se décuple selon les propositions musicales de Jean-Baptiste Julien et les fils se tendent, des uns vers les autres, comme des liens invisibles. L’ensemble est une sorte d’abstraction et procède par petites touches où se trouvent la vie, sa fragilité et l’art de la rencontre. On a tantôt l’impression d’une foule, tantôt le sentiment de la solitude et chaque danseur construit son vocabulaire, qui s’imbrique dans un ensemble.

© Patrick Imbert

Dans la troisième partie c’est le piano qui appelle et invite les danseurs en une marche ininterrompue, dans l’obsession du temps qui s’exprime en accéléré. Avec Tenir le temps, métaphore du monde contemporain, s’exprime le foisonnement des gestes dans une spontanéité contrôlée. L’intensité portée par les danseurs dans leur manière d’être ensemble sur scène imprègne la pièce et donne du temps ce reflet d’immortalité et d’éternité, belle rencontre entre Rachid Ouramdane et le Ballet de l’Opéra de Tunis.

Brigitte Rémer le 31 juillet 2026

Avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Tunis. Lumière Stéphane Graillot – décor Sylvain Giraudeau – costumes La Bourette – lumière Stéphane Graillot – décor Sylvain Giraudeau – costumes Ateliers de l’Opéra de Tunis – assistante chorégraphique Mayalen Otondo et Sébastien Ledig. Production : Théâtre de l’Opéra de Tunis – soutien : ministère des Affaires culturelles de Tunisie. Coproduction à la création : Bonlieu Scène nationale d’Annecy, Festival Montpellier Danse 2015, dans le cadre d’une résidence à l’Agora/Cité internationale de la danse, Théâtre de la Ville/Paris, MC2 Grenoble. Avec le soutien du Centre national de la danse contemporaine d’Angers et du Centre chorégraphique national de Grenoble dans le cadre de l’Accueil studio 2015 et de la Ménagerie de verre dans le cadre du Studiolab. Avec le soutien de l’Adami et de la Spedidam.

10 – 14 juin Rachid Ouramdane et le Ballet de l’Opéra de Tunis, à Chaillot-Théâtre National de la Danse, 1 place du Trocadéro. 75116. Paris – tél. : 01 53 65 30 00 – site : theatre-chaillot.fr

Theatre of Dreams

Chorégraphie et musique Hofesh Shechter – lumières Tom Visser – costumes Osnat Kelner – direction artistique/adjoint Bruno Guillore – collaboration musicale Yaron Engler – collaboration scénographique Niall Black – au Théâtre de la Ville / Sarah Bernhardt.

© Tom Visser

Le Théâtre de la Ville reprend la création remarquée du chorégraphe présentée en 2024 dans ce même théâtre, Theatre of Dreams, chorégraphie de haute tension et attention pour douze danseurs et trois musiciens.

Au début du spectacle, d’intrigants rideaux noirs comme scénographie composent notre horizon. Un homme en costume sorte de M. Loyal tire le premier, qui s’ouvre sur un second, qui s’ouvre sur un autre. Le velours se fend par surprise pour laisser filtrer un geste, une lumière, ou faire apparaître et disparaitre un danseur, une danseuse, comme dans un flash. On plonge dans le rêve, ou dans un mirage, dans l’imaginaire ou dans l’expression de l’inconscient, par fragmentation et dans la diversité des styles proposés.

© Tom Visser

La chorégraphie très élaborée d’Hofesh Shechter – qui signe aussi la musique – toute de sensualité et d’émotion, d’étrangeté aussi, est réglée au cordeau. Elle nous fait traverser des plaines et des montagnes, des déserts et des souterrains, du collectif et de la solitude, des rythmes, éclatants ou émouvants, scintillants ou effacés, dans la plus grande diversité. Les costumes et le plateau dans leurs tonalités bleu délavé apportent une subtilité de déclinaisons sublimement éclairées (lumières de Tom Visser) donnant à l’ensemble l’idée d’un tableau en mouvement. La métamorphose qui se joue en permanence dans la flexibilité et l’élégance de l’ensemble, est portée par la composition musicale signée du chorégraphe en la présence de trois musiciens in situ (Yaron Engler, Sabio Janiak, Alex Paton).

Du rêve à la réalité il n’y a qu’un pas que certains spectateurs franchissent quand les danseurs les invitent à se joindre à eux et que, du public, certains descendent partager un petit moment collectif dansé avant de regagner sagement leur place.

Le voyage se poursuit, récit collectif de liberté, rêve rythmé et syncopé, rapide et lent, de grande intensité, comme un champ magnétique et l’amplification d’émotions qui se démultiplient à l’infini. Dans cette chambre d’écho de l’inconscient qu’est la scène ces émotions s’ouvrent et se ferment, inspirent et expirent, s’exposent et se protègent dans un rapport au cosmos plus grand que soi.

© Todd MacDonald

Le langage chorégraphique d’Hofesh Shechter se tisse entre l’énergie du rêve et celle du cauchemar, et dans ces entre-deux paraissent des figures de danses populaires et traditionnelles, comme lambeaux de la mémoire. Une nouvelle matière vive se crée née de la mêlée du geste et du son formant comme un matériau commun. Les corps sautent ou s’inclinent avec expressivité, luttent ou trépignent, s’enracinent, s’étirent bras en adoration, tête renversée vers le ciel comme en hommage, recherche des extrêmes entre suspension et accélération.

Les danseurs forment communauté, comme les Shechter II dans In the brain créé au Théâtre de la Ville/Abbesses en mars dernier et qui a obtenu le Prix de la meilleure compagnie décerné par le Syndicat de la critique (cf. notre article du 16 avril 2026). Du cerveau aux rêves, Hofesh Shechter se met aux commandes de langages et mouvements, de l’intelligence et du subconscient, de la mémoire, des pensées et perceptions, dans une multiplicité de propositions et d’images. Dans Theatre of Dreams il se fait capteur de rêves, barrant la route aux peurs et aux angoisses des mauvais rêves. Son univers de gestes et de sons apporte du rituel et du magique, de l’énergie et des fantasmes, des pensées éveillées, une musique intérieure douce et sauvage, de l’onirisme,

Tous ses spectacles ont été présentés au Théâtre de la Ville depuis 2010, un bel accompagnement de ce théâtre parisien phare qui a toujours joué la fidélité à l’égard des chorégraphes, devenus les plus grands.

Brigitte Rémer, le 22 juillet 2026

© Tom Visser

Avec : Tristan Carter, Robinson Cassarino, Frédéric Despierre, Rachel Fallon, Cristel de Frankrijker, Mickaël Frappat, Justine Gouache, Zakarius Harry, Alex Haskins, Keanah Faith Simin, Juliette Valerio, Chanel Vyent et les musiciens : Yaron Engler, Sabio Janiak, Alex Paton.

Du 25 juin au 11 juillet 2026, à 20h, mardi 30 juin à 21h, au Théâtre de la Ville/Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet. 75004. Paris – site : www.theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77 – En tournée : Mulhouse : 25 et 26 septembre 2026 à La Filature – Cavaillon : 5 et 6 octobre 2026 au Théâtre de Cavaillon/La Scène Nationale – Colombes : 7 et 8 novembre 2026 à L’Avant-Seine/Théâtre de Colombes – Saint-Quentin-en-Yvelines : 11 et 12 novembre 2026 au Théâtre de St Quentin en Yvelines – Suresnes : 14 et 15 novembre 2026 au Théâtre Jean Vilar de Suresnes – Lorient : 18 et 19 novembre 2026 au Grand théâtre de Lorient – Saint-Michel-sur-Orge : 24 et 25 novembre 2026 à l’Espace Marcel-Carné/EMC – Villejuif : 28 et 29 novembre 2026 au Théâtre Romain Rolland – Annemasse : 11 et 12 décembre 2026 à Château Rouge.