Archives mensuelles : juillet 2026

My Fierce Ignorant Step

Mon pas féroce et ignorant – Concept et chorégraphie Christos Papadopoulos – Musique originale Kornilios Selamsis – au Théâtre de la Ville /Sarah Bernhardt, dans le cadre des Chantiers d’Europe (Grèce).

© Pinelopi Gerasimou pour Onassis Stegi

Christos Papadopoulos travaille au plus près du corps et cultive l’art du détail, donnant une dimension plastique à chaque geste qu’il conçoit de manière chorale et selon la personnalité de chacun des danseurs. Elles et ils sont dix, habillés de différentes manières tous dans des dégradés gris-bleu (costumes de Maria Panourgia). Ils marchent ensemble face au public, maintiennent une certaine distance entre eux, se frôlent sans se toucher, se voient sans se regarder.

Les fondamentaux du chorégraphe reposent sur une danse organique qu’il conçoit en symbiose avec la nature observée, comme les vols d’oiseaux et les bancs de poissons. Le rythme minimaliste et presque monotone d’une musique répétitive comme peuvent l’être les battements d’un cœur, musique (composée par Kornilios Selamsis),  en réalité pleine de reliefs et ruptures, de pulsations et vibrations, de tempos et signaux, qui témoigne du rythme de la vie dans ses métamorphoses.

© Pinelopi Gerasimou pour Onassis Stegi

My Fierce Ignorant Step célèbre le souffle et la vie, le rapport à l’espace et à l’environnement musical dans de micro-mouvements du corps qui tout au long de la chorégraphie prennent progressivement plus d’amplitude, entre balancements et tremblements, bercements, déhanchements et ballottements, va-et-vient et ondulations, oscillations. L’énergie est contenue, sous contrôle et va jusqu’à la transe, c’est vertigineux et hypnotique, vaporeux et obsédant.

Christos Papadopoulos a étudié la danse et la chorégraphie à la School for New Dance Development d’Amsterdam et le théâtre au National Theatre of Greece Drama School. Il est membre fondateur du groupe de danse Le Lion et le Loup. Ses premières créations ont été acclamées en Grèce et très vite repérées, entre autres à Amsterdam et à Paris et le Théâtre de la Ville a accueilli toutes ses pièces depuis 2016 : Elvedon, créé en 2015, Opus en 2016, Ion en 2018, Larsen C en 2021 (cf. notre article du 13 décembre 2021), Mellowing en 2024 pour l’Ensemble Dance On. Ses pièces sont saluées partout en Europe. Avec le Nederlands Dans Theater le chorégraphe a présenté au Théâtre de la Ville en 2024 Ties Unseen et avec l’Opéra national de Lyon Mycelium, la même année, expérimentant ce qui, du champignon, se trouve secrètement sous la terre. Il est artiste associé de la Maison de la danse, à Lyon et enseigne le mouvement et l’improvisation à l’école d’art dramatique du conservatoire d’Athènes. Christos Papadopoulos est aujourd’hui une voix leader de la chorégraphie contemporaine, ses spectacles sont programmés dans tous les grands festivals d’Europe et tournées internationales.

© Pinelopi Gerasimou pour Onassis Stegi

Dans sa proposition chorégraphique le rapport au temps et le regard se décalent au gré des vibrations sonores et des lumières en clair-obscur (crées par Stefanos Drousiotis). Il fouille dans sa mémoire pour recréer le moment où il découvrait l’extraordinaire œuvre musicale de son compatriote Mikis Theodorakis, qui a marqué le XXème siècle notamment avec Axion Esti, à partir du monument poétique de l’immense auteur Odysseas Elytis, Prix Nobel de littérature en 1979 et qui l’occupa pendant plus de sept ans.  « Belle mais étrange patrie que celle qui m’a été donnée. Elle jette les filets pour prendre des poissons et c’est des oiseaux qu’elle attrape… »

À partir de ces réminiscences en surimpression, à son tour Christos Papadopoulos habite poétiquement le monde et fait de ses danseurs une entité mouvante qui se fond en un corps collectif, dans la musicalité du geste et du souffle. Derrière ce mouvement lancinant et fédérateur plein de finesse et d’une grande précision, le chorégraphe nous convie à une riche expérience sensorielle qui nous fait voyager.

Brigitte Rémer, le 20 juillet 2026

© Pinelopi Gerasimou pour Onassis Stegi

Collaboration et interprétation : Themis Andreoulaki, Maria Bregianni, Amalia Kosma, Georgios Kotsifakis, Sotiria Koutsopetrou, Tasos Nikas, Spyros Ntogas, Ioanna Paraskevopoulou, Danae Pazirgiannidi, Adonis Vais. Conseil dramaturgie Alexandros Mistriotis – assistant à la composition musicale Jeph Vanger – scénographie Clio Boboti – costumes Maria Panourgia – lumières Stefanos Drousiotis – coach vocal Apostolis Psichramis – assistant à la chorégraphie Sevasti Zafeira – commande et coproduction Onassis Stegi – avec le soutien financier de Dance Reflections by Van Cleef & Arpels – avec l’aide de Onassis Stegi Outward Turn Cultural Export Program – ministère grec de la Culture.

Du 24 au 30 Mai 2026, 20h / samedi 15h, dimanche 17h – au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, 75004. Paris – site : www.theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77

Femme de Meydan

Ta’zieh de femmes, présenté par la compagnie Fanous, de Téhéran (Iran) – mise en scène Neda Shahrokhi – texte Enayat Khadem Bashiri – dramaturgie Yassaman Khajehi – musique in situ Maison Persane – vu le 2 juin 2026 à Anis Gras, Le lieu de L’Autre – spectacle en farsi, surtitré en français.

© Anis Gras

Un appel musical invite le public à se rassembler dans la cour autour des acteurs et musiciens, qui dansent en cercle. Il est ensuite convié à les suivre et s’installe dans la salle.

Ils sont une dizaine de la compagnie Fanous qui ont réussi à franchir les frontières pour arriver en France et donner leur spectacle, après un long chemin en bus et un vol de Turquie. Ils arrivent de Téhéran, leur présence ici tient de l’improbable.

La troupe s’est emparée de l’histoire d’Antigone qui constitue la trame du spectacle, la représentation s’inscrit dans un programme de recherche mené par l’Université Clermont Auvergne depuis 2022. Le travail s’appuie à la fois sur des recherches de terrain menées en Iran et en Grèce et sur plusieurs phases d’expérimentation artistique autour des formes rituelles performatives.

© Anis Gras

C’est un work in progress réalisé à partir d’une forme particulière de théâtre dit religieux, le Ta’zieh, qui commémore chaque année le martyre de l’imam Hussein – petit-fils du prophète Mahomet – mort en 680 à la bataille de Kerbala. Traditionnellement cérémonie de deuil, elle est aussi un art dramatique rituel qui met en scène des événements religieux, des récits historiques et mythiques et des contes populaires où se mêlent poésie, musique, chants et chorégraphie. L’Unesco a inscrit le Ta’zieh, sur la Liste du Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité, en 2010. Le Festival d’Automne avait présenté une version du Ta’zieh à Paris et le grand réalisateur iranien Abbas Kiarostami en avait réalisé une installation vidéo-scénique en 2007, Looking at Ta’zieh.

Habituellement exclusivement interprété par des hommes, l’intitulé du spectacle, Ta’zieh de femmesFemme de Meydan rebat ici les cartes et la troupe est mixte. Meydan est ce lieu public où se tiennent discussions et discours, une agora en quelque sorte, et le mot existe en turc, arabe et ukrainien. En rapport à l’Ukraine on peut aussi penser à la révolution de Maïdan en février 2014, qui avait mené à la destitution par le Parlement du président Ianoukovitch.

© Anis Gras

Un écran est en fond de scène, des images prennent en relais les acteurs présents et portant d’élégants costumes noirs, robes et toges cousues de plis. Certains portent un casque dans lequel sont piquées deux longues plumes de couleurs, les hommes ont une couronne dans les cheveux. Tout est codifié. Des chaises sur lesquelles acteurs et chanteurs prennent place sont disposées de chaque côté du plateau. Le Ta’zieh est chanté autant que dialogué et la représentation ouvre sur Antigone essayant de convaincre Ismène sa sœur, de l’aider à ensevelir leur frère Polynice. « Je suis la bougie et le papillon, le déshonneur de mon siècle, je suis la folle… » chante-t-elle, reprise par le chœur.

Et elle parle de son oncle (Créon) objet de ses cauchemars. Les mondes de la Grèce classique et de l’Iran contemporain se croisent. Même détresse sur scène et sur l’écran. Même scandale familial et même hypocrisie sur la manière de s’habiller, de se coiffer… L’homme tourne en rond et sur lui-même au son du daf et dénonce les libertés prises par sa nièce. Le ton monte. Foulard rouge dans les cheveux, cape noire, il éructe comme un pur-sang. « Bats le tambour ! » ordonne-t-il confirmant l’interdiction d’ensevelir Polynice.

© Anis Gras

Un messager vient annoncer que l’ordre donné a pourtant été bravé, la colère grandit. À la fureur de Créon répond la douceur d’Antigone. Le récit d’une jeune femme sur écran raconte le déclin, puis la mort de son père, écrivain, qui était comme son guide. Sur scène, Antigone désignée comme coupable est capturée et traînée devant Créon qu’elle provoque par un superbe chant. Elle est loin déjà. Ligotée, on voit sa fin arriver malgré la supplique d’Hémon, fils du tyran et amoureux d’elle, et malgré la demande en grâce d’Ismène. « Es-tu audacieux au point de me menacer ? » demande le père au fils.

La sagesse de Tirésias fait ensuite place à la colère de Créon. Le devin le met en garde, énonce ses présages et prédictions, donne des recommandations. Tirésias chante, Créon s’emporte : « Je suis le maître de ce pays ! » hurle-t-il. Quand monte la musique, le destin d’Antigone est scellé. « Je ressemble à ma propre solitude » dit-elle passant le nœud d’une corde autour de son cou. Craignant le châtiment des dieux, Créon soudain décide de faire volte-face et de revenir sur l’exécution programmée, mais sa décision est tardive et le processus de mort est en place. Le chœur entoure Antigone et quand survient Hémon, à la vue de son amoureuse sans vie il se donne la mort à son tour, conférant  à ce moment un côté encore plus solennel. Sa couronne est rapportée à Créon pour preuve, par une messagère qui fait récit des noces funèbres d’Antigone et d’Hémon, contant la mort du fils de son épée plongée dans le cœur. Créon s’écroule et reconnaît sa culpabilité : « C’est moi, par ma folie… J’ai vu mourir mon âme. » Il retire sa ceinture, se démet de ses apparats et de son pouvoir et ordonne : « Tuez-moi ! »

© Anis Gras

Parallèlement, sur écran, une jeune femme cuisine et raconte la mort de sa mère, se questionnant sur les notions du juste et de l’injuste, sur la guerre et la mort. En écho à cette jeune femme et à son chagrin, la scène répond. Un chant en duo exécuté au micro ferme la représentation. Une actrice  vêtue de noir tourne comme une derviche. Un rituel de mort éclaire la scène à la lueur des bougies, le târ et les percussions accompagnent la scène.

© Anis Gras

Pendant toute la représentation deux musiciens de la Maison Persane assis côté jardin ponctuent l’action de leurs instruments, du lamento au commentaire et à la rébellion. Le Târ, joué par Alireza Fakhrizadeh Esfahani, un instrument à cordes de la fin du XVIIIe dont la caisse se compose de deux blocs de bois de mûrier évidés parfaitement symétriques, qui confèrent à l’instrument sa forme très spéciale de deux coeurs de différentes tailles se rejoignant par la pointe. Le kamântcheh, sorte de vièle à pique à cordes frottées et les percussions jouées par Fardin Mortazavi : le dāyereh au cadre en bois en forme de cercle ; le daf, un grand tambour sur cadre dont le frottement des anneaux donne l’impression du sable qui coule et le tombak, instrument de forme cylindrique  fait d’une seule pièce de bois et recouvert d’une peau en sa partie la plus large.

La troupe Fanous de Téhéran s’est constituée dès 2005 autour de Neda Shahrokhi et Mortza Yuneszadeh, rejoints un an après par Yassaman Khajehi. Elle a débuté en présentant quelques spectacles dans des festivals étudiants et des théâtres indépendants, en Iran. En 2013 a été créé l’Institut d’art Fanous qui possède une école et une salle de théâtre, un cinéma, des studios, et qui s’occupe de production et de distribution d’œuvres audiovisuelles. Ses représentants se trouvent en Iran et en France ce qui permet une certaine flexibilité dans le montage de projets.

Avec Femme de Meydan, Neda Shahrokhi propose une relecture contemporaine d’Antigone en résonance avec le contexte iranien contemporain, dans un mouvement de va et vient entre la scène et les images à l’écran. La proposition est judicieuse car le Ta’zieh repose sur quatre piliers philosophiques qui sont la résistance, la liberté, la justice et le courage, toutes valeurs dont le peuple iranien a particulièrement besoin en ce moment de déroute mondiale. Le professionnalisme des acteurs/actrices et chanteurs/chanteuses, ainsi que de tous les langages et signes de la représentation, costumes, images, musique, traduction et surtitrage, est remarquable et ne peut que susciter l’admiration.

Femme de Meydan est un projet de l’Agence nationale de la Recherche / ANR Theta mené par Yassaman Khajehi à l’Université Clermont Auvergne. Le spectacle est présenté à la fin de deux journées d’études organisées par le Centre d’Etudes et de Recherche Moyen-Orient, Méditerranée/CERMOM (Julie Duvigneau) en collaboration avec l’Inalco, l’Institut Universitaire de France et l’Université Clermont Auvergne sur le thème Ta’zieh, Passions en partage. Au-delà du théâtre religieux, repenser l’événement rituel performatif. Un moment convivial a suivi la représentation par le partage d’un repas comme le veut la tradition, un geste rare d’hospitalité.

Brigitte Rémer, le 20 juillet 2026

© Anis Gras

Avec les actrices et acteurs : Seyedeh Anahita Dorri, Morteza Youneszadeh, Emil Amirian, Niusha Arablou, Sayna Mirsamiei, Amirali Shaker, Bardia Roustaeifar, Samaneh Ershadifar, Masoumeh Karimzadeh- Hafshejani, Mah Taban Youneszadeh – Avec les musiciens de la Maison Persane : Alireza Fakhrizadeh Esfahani (târ) et Fardin Mortazavi (tombak, daf et kamancheh) – texte Enayat Khadem Bashiri – mise en scène Neda Shahrokhi – dramaturgie Yassaman Khajehi – assistantes Rayehe Pasha, Sarina Kian, Elnour Torabi – compositeur, Enayat Khadem Bashiri – coach vocale Hasmic Karapetian – graphiste et vidéo-artiste Mona Moghadan , caméraman Amirmansour Monfared.

Spectacle présenté le 2 juin 2026, à 19h30, à Anis Gras, Le lieu de L’Autre, 55 avenue Laplace, 94110. Arcueil – 01 49 12 03 29 – site : www.lelieudelautre.com

Salma mon amour – سلمى حبي أنا

Texte et mise en scène Ahmed El Attar, Orient Productions, Le Caire (Égypte) – assistanat à la mise en scène Lina Sakr et Teymour El Attar – 80ème Festival d’Avignon/Espace Vedène, l’Autre Scène du Grand Avignon – dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 – spectacle en arabe et anglais surtitré en français, anglais et arabe.

© Mostafa Abdelaty

Salma est une jeune fille pétillante et qui semble mordre la vie à pleines dents (Kawthar Mohsen). Choyée dans une riche famille égyptienne, son père, Mahmoud (Ramsi Lehner) l’encourage à cultiver son talent pour chanter sur Tik Tok où elle adore s’afficher, et lui recommande de s’orienter vers la chanson étrangère plutôt que vers l’égyptienne. « Tu n’iras pas loin avec la chanson égyptienne… » lui dit-il en la coachant. Son frère, Karim (Mostafa Shaker), plutôt esbroufe, est en passe d’épouser une jeune américaine, ce qui permet à Salma d’obtenir très vite un micro plus sophistiqué. Sa mère, Lubna (Nanda Mohammad) va et vient entre courses, changements de robe, bons conseils, mensonges et demande de thérapie de couple. Deux domestiques s’affairent pour servir ce beau monde (Lela Magdy et Salah Morad). La photo de famille prise au salon comme une réalité du moment, rythmée par les claves avec la régularité d’un métronome, deviendra très vite pure fiction.

© Mostafa Abdelaty

Ahmed El Attar, qui signe le texte et la mise en scène du spectacle, lève le voile et montre le dessous des cartes de cette famille, en apparence idéale. Il situe la pièce peu de temps après le 7 octobre 2023 et le début de la guerre à Gaza. Compte tenu de la fragilité politique du moment et de la peur exprimée par la belle-famille américaine, le mariage de Karim se reporte de jour en jour, de ce fait le contrat commercial entre les entreprises que dirigent les deux pères, aux États-Unis et en Égypte, – faisant commerce de la pistache – retarde la première cargaison attendue au Caire. Quelques coups de fil légèrement obséquieux entre les deux familles tentent de convaincre la famille américaine qu’il n’y aurait pas de danger.

Le rapport de classe entre serviteurs et maîtres est bien inscrit dans la famille, entre la drague banalisée du fils avec la servante d’un côté, celle-ci lui montrant comme pour se défendre que le père l’intéresse davantage, provoquant son renvoi par la mère piquée au vif, à partir d’un grossier mensonge l’accusant de vol que personne ne dénonce ; d’un autre côté la violence du père à l’encontre du serviteur, Salah, surtout quand il prend parti pour Salma.

© Mostafa Abdelaty

Car ce qui débute comme une comédie se transforme soudain en tragédie à travers le regard de la jeune femme. Ce qu’elle apprend des réseaux sociaux sur le génocide à Gaza et la population gazaouie qu’on affame et dont on ne dit mot en famille, la bouleverse et la plonge dans le désarroi. Son comportement change radicalement et les vidéos qu’elle tourne avec l’aide de Salah deviennent lancements d’alerte. Son père entre en furie, la famille s’empoigne et se déstructure. Salma s’oppose à lui et balance son micro américain. Filmée par Salah elle s’exprime contre l’injustice lançant comme anathème : « Attendez-vous à une fin inhumaine… »

La scénographie est une forêt noire-labyrinthe où l’arbre peut cacher la forêt, sorte de bois de bouleaux selon le réalisateur polonais Andrzej Wajda et huis clos où l’on étouffe. C’est un intéressant dispositif composé de fins troncs noirs (signé Hussein Baydoun et réalisé par Amr Saber) qui entrave le regard comme le ferait un moucharabieh où pour voir à l’intérieur il faut se tordre le coup ou accepter de ne pas tout voir, ou encore comme une prison, pour certains symbole de la famille. Ce dispositif commence à se balancer, en douceur au départ, puis de plus en plus fort comme en temps de gros grain et symbolise l’effondrement de la famille. Les meubles de type scandinave dispersés sur la scène, canapés, table de salle à manger et chaises, buffet, traduisent la catégorie sociale.

© Mostafa Abdelaty

La fin est une surprise. Au son de la guitare et de la tentative de réconciliation à laquelle se prête en apparence Salma, avec la mère, puis avec le père, nouvelle photo de famille à l’appui prise par Salah au bras bandé, mais le cœur n’y est plus. La jeune fille sort. On aperçoit un révolver, celui que montrait Karim à sa sœur en faisant le malin au début de la pièce, pistolet en or massif ayant appartenu à Oudaï Hussein, fils tortionnaire de Saddam, décédé en 2023, qu’il avait acheté. Un coup de feu claque. On comprend que Salma aurait tiré, sans doute sur les parents mais rien n’est montré. Détendue, ou comme libérée, elle passe commande de falafels.

Ahmed El Attar se plaît à nous mettre sur de fausses pistes et à mêler les genres. Dans Salma mon amour il évoque les conséquences de la guerre à Gaza à travers le quotidien de cette famille de la haute bourgeoisie et d’un choix impossible à faire pour Salma qui serait comme l’héroïne d’une tragédie grecque, une Antigone ou une Électre d’Égypte. Ahmed El Attar avait déjà traité de la famille dans The Last Supper/ La Cène, présenté au Festival d’Avignon en 2015, ainsi que dans Mama, en 2018. Il fut associé en 2025 au travail de Mathilde Monnier dans le cadre du projet Transmission impossible accompagnant de jeunes artistes étrangers en un projet collectif fédérateur basé sur la performance. Il paraphrase ici dans le titre du spectacle, Hiroshima mon amour, mettant ses pas dans ceux de Marguerite Duras qui en est l’auteure, et d’Alain Resnais, le réalisateur. « Lui : Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien. Elle : J’ai tout vu. Tout… Lui : Tu as tout inventé. Elle : Rien. De même que dans l’amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j’ai eu l’illusion devant Hiroshima que jamais je n’oublierai. De même que dans l’amour. »

© Mostafa Abdelaty

Auteur dramatique, metteur en scène et performeur égyptien parfaitement francophone, directeur artistique d’Orient Productions, Ahmed El Attar est le chef de file du théâtre indépendant en Égypte, dans le sillage de son ainé, Hassan El Geretly, qui a ouvert la voie. Il gère le Théâtre Rawabet qu’il dirige artistiquement au centre du Caire, a fondé en 2012 le festival indépendant Downtown Contemporary Arts Festival (D-CAF), lieu de partage et de transmission qu’il mène de mains de maître, et depuis plus de vingt ans participe à la formation des artistes de la scène. Dès 2005 il avait créé les Studios Emad Eddin, sorte de couveuse pour jeunes artistes de la scène et résidences d’artistes. Comme performeur il présente depuis 2015 son spectacle On the importance of being an Arab qu’il fait évoluer au fil du contexte et des évènements, comme un Work in progress. « Je ne suis pas chroniqueur, mais j’aimerais que les gens amorcent une réflexion sur l’Autre, sur l’Arabe que je suis, sur les préjugés… Le spectacle est une synthèse à la fois visuelle, sonore et dramaturgique, de la vie d’un Égyptien dans l’Égypte d’aujourd’hui, et cet Égyptien, c’est moi. »

© Mostafa Abdelaty

Le travail d’Ahmed El Attar est puissant et s’affirme comme outil d’observation et de résistance dans un pays où la possibilité de s’exprimer se fait rare. Et comme il le montre dans Salma mon amour avec son excellente équipe d’acteurs et un certain pessimisme, dans ce monde d’inégalités et d’embrasements généralisés, l’avenir peut-être se conjugue au passé.

Brigitte Rémer, le 15 juillet 2026

Avec : Ramsi Lehner, Lela Magdy, Nanda Mohammad, Kawthar Mohsen, Salah Morad, Mostafa Shaker – musique Hassan Khan – scénographie et costumes Hussein Baydoun – lumière Charlie Aström – lumière Charlie Aström – costumes Hussein Baydoun et Mohamed Sabakhawy – régie générale et direction de production Ahmed Ashmawy – régie plateau Loulwa Dora – régie lumière Saber El Sayed – surtitrage Lina Sakr – chorégraphie TikTok de la chanson El Mabdaa Kawthar Mohsen – chorégraphie des combats Luke Lehner – assistanat aux costumes Alia Hisham – construction du décor Amr Saber – fabrication des costumes Atelier Hamada El Brawi, Said Rizk designs, Atelier Ahmed Moustafa – production Orient productions (Le Caire). Sur le travail d’Ahmed El Attar voir aussi les articles Ubiquité-Culture(s) des 18 mars 2015 (On the importance of being an Arab) – 5 décembre 2017 (Avant la révolution) – 23 novembre 2018 (Mama) – 16 juillet 2021 (Poésies d’Afriquia)  – 31 juillet 2025 (Transmission impossible) – 23 novembre 2025 (D-CAF / Arab Arts Focus, un Festival de haute volée, au Caire).

Spectacle créé le 16 juin 2026 au Théâtre El Falaki de l’Université Américaine, Le Caire (Égypte). Présenté à L’Autre Scène du Grand Avignon dans le cadre de la 80ème édition du Festival d’Avignon, du 5 au 8 juillet 2026, à 12h – site : www.festival-avignon.com 

En tournée : MC93/Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny, du 8 au 10 octobre 2026 Comédie de Valence/CDN Drôme-Ardèche, les 13 et 14 octobre 2026 Théâtre de Choisy-le-Roi, le 16 octobre 2026Scène nationale du Sud Aquitain/Bayonne, le 3 novembre 2026Mixt/terrain d’arts en Loire-Atlantique, Nantes, les 6 et 7 novembre 2026Tandem/Scène nationale de Douai, les 9 et 10 novembre 2026  La MAM/Maison des Arts Marseille, le 13 novembre 2026Théâtre National Wallonie-Bruxelles (Belgique), du 6 au 11 décembre 2027.

Drama 1882

Film-opéra de Waël Shawky, au Grand Palais / Grand Auditorium, en accès libre – dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 avec le Centre des Monuments Nationaux – Derniers jours.

© Simon Lerat – Grand Palais RMN 2026

Cette oeuvre vidéo en huit parties explore la révolution nationaliste égyptienne menée par le colonel Ahmed Urabi contre la domination coloniale britannique,  entre 1879 et 1882.  D’origine paysanne, né dans la province d’Ash Sharqiyah dans le Delta ce dernier gravit tous les échelons militaires jusqu’à fonder le Parti nationaliste égyptien. Mais en 1882 ce mouvement populaire implose entrainant le bombardement massif d’Alexandrie par les forces britanniques.

L’artiste plasticien et réalisateur, Waël Shawky, originaire d’Alexandrie – qui signe aussi la réalisation des costumes et la composition musicale – se penche sur les archives et fait un travail minutieux pour rechercher les zones d’ombres d’un événement qu’on avait voulu oublier. Il a créé Drama 1882 pour le Pavillon égyptien lors de l’Exposition Internationale d’Art de la Biennale de Venise, en 2024 et mêle dans cette reconstitution historique fiction et réalité. « Nous risquerons nos vies jusqu’à la mort » disent le peuple et les militaires. Waël Shawky nous fait suivre la montée en puissance du colonel Urabi jusqu’à cette rixe dans un café entre un gardien d’ânes égyptien et un Maltais qui a fait le tour des cafés de la ville, rixe qui dégénère en émeutes causant sa chute et la mort de plus de trois cents personnes, dans une ville dévastée. La question de la préméditation des Britanniques reste posée.

© Simon Lerat – Grand Palais RMN 2026

Wael Shawky découpe son film en séquences et annonce les parties, les décors et costumes sont éclatants de couleurs et les mouvements d’ensemble d’une parfaite maitrise. Le Khedive est un Monsieur Loyal portant smoking et haut de forme, blancs, les armées locales et britanniques sont vêtues de magnifiques uniformes et la foule tangue. Il y a en même temps beaucoup d’humour dans le traitement de l’image où les acteurs sont chorégraphiés à la manière de figurines, où les maisons sont de guingois, où la rue des Sept Sœurs, Sabaa Banat et Mahatet El Raml la gare des trams au cœur de la ville, sont en mouvement. « Nous ne sommes esclaves de personne… Le Khedive est un traitre à la Nation » chante le peuple.

Des bagarres de rue mettent face à face les étrangers et les locaux qui règlent leurs comptes à coups de bâton. On voyage du quartier européen d’Alexandrie aux Consulats Britannique et Italien, et jusqu’à Constantinople où se fomentent quelques complots. Ferdinand de Lesseps est de la partie et fait la promesse de fermer le Canal de Suez aux Britanniques. Ahmed Urabi affronte la vice-reine britannique Twakif, en 1881, et a l’ascendant sur elle. Il ne craint pas non plus de se rendre à la tête d’une armée devant le Palais Abedine, lieu du Gouvernement et d’en demander le renvoi ainsi que la création d’une Commission pour la rédaction d’une Constitution. Il devient le porte-parole authentique de la voix du peuple égyptien qui l’acclame.

Wael Shawky fait de l’Histoire un très joli film qui nous mène jusqu’aux adieux du colonel Ahmed Urabi partant pour l’exil. Tarbouches, pigeonniers et Grande Mosquée, tout y est, dans un récit musical et chorégraphique réglé de main de maître et plein de charme qui interroge colonialisme, résistance et écriture de l’Histoire.

Brigitte Rémer, le 14 juillet 2026

© Wael Shawky

Réalisateur, directeur artistique, créateur costume, composition musicale : Wael Shawky | Scénario : Wael Shawky, Islam Salama | Directrice de la photographie : Mina Nabil | Monteur : Mark Lotfy | Son : Michael Fawzy | Équipe sculptures : Kain Walgrave, Giorgio Benotto | Équipe installation : Ibrahim Salama, Daniele Rancilio, Federico Elia, John Mirabel, Ikra Costruzioni | Installation lumières et audio-visuelle : Eidotech | Chorégraphe : Mirette Mechail | Directeur exécutif théâtre : Ahmed Shawky | Directeur exécutif film : Abanoub Nabil | Assistant mise en scène théâtre : Mohamed Farouq Rocky | Arrangements musicaux : Mohammed Hosny | Superviseur vocal : Mohammed Khaled | Enregistrement chansons, mixage et design sonore : Michael Fawzy | Superviseur costumes : Nahla Morsy | Superviseur scénographie : Osama Gaber | Rédaction et relecture des textes historiques : Islam Salama | Manager projet : Giorgia Rea | Manager exécutif : Antonio Zanon | Relations presse : Evergreen Arts | Graphiste : Mona Zanana | Production implémentation : Ahmed Sayed | Levée de fonds : Mai Eldib – Production : Mass Alexandria | Producteur exécutif théâtre : Osama Al-Hawary | Producteur film et théâtre : Mark Lotfy | Production compagnies : Wael Shawky, Mass Alexandria, Sfeir-Semler Gallery, Lisson Gallery, Lia Rumma Gallery, Barakat Contemporary.

Jusqu’au 26 juillet 2026 – Horaires de projection : 10h, 10h50, 11h40, 12h30, 13h20, 14h10, 15h, 15h50, 16h40, 17h30, 18h20, au Grand Auditorium du Grand-Palais, square Jean Perrin, 75008 Paris – métro : Champs-Elysées Clémenceau.

Sept larmes pour Elisabeth

Création mondiale à partir de l’œuvre de John Dowland – scénographie et mise en scène Aurélien Bory, compagnie 111 – avec Thibaut Garcia et Aure Wachter – au Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, Montpellier – dans le cadre de Montpellier-Danse, avec le Nouveau Festival Radio France Occitanie.

© Aglae Bory

Sept larmes pour Elisabeth est né de la rencontre entre Aurélien Bory, metteur en scène développant son travail avec des artistes de différentes disciplines ; Thibaut Garcia, l’un des guitaristes classiques les plus doués de sa génération, aux origines espagnoles ; Aure Wachter, danseuse auprès de nombreux chorégraphes et tête chercheuse vers une expression artistique totale faisant le lien entre les pratiques vocales et le mouvement.

Très vite Seaven teares de John Dowland, maître du luth, s’est imposé à eux. L’œuvre date de 1600, et a connu au fil des ans de nombreuses déclinaisons. Thibaut Garcia avait interprété il y a quelques années avec Philippe Jaroussky ces pavanes pour un quintette de violes et luth qui en forment le noyau, chacune étant basée sur la chanson Flow My Tears / Coulez mes larmes.

© Aglae Bory

L’équipe s’est emparée de ce motif du chagrin et de la mélancolie souvent traité par la littérature : « Coulez mes larmes, tombez de vos sources ! Exilé à jamais : laissez-moi me plaindre. Là où l’oiseau noir de la nuit chante sa triste infamie, laissez-moi vivre dans la solitude » dit Seaven teares dans un mouvement de superbe descente chromatique. À l’âge baroque, le paratexte des traités de mélancolie exprime la rhétorique qui accompagne l’édition médicale. Tirso de Molina publie en 1611 une pièce intitulée El Melancólico dont le personnage principal, confronté à un amour impossible, lance : « Je suis à ce point pris d’amour que je ne sais si je vis en moi-même. » Robert Burton en 1621 écrit L’Anatomie de la mélancolie, recueil informel d’essais observant le mal-être humain et les divers remèdes proposés, tels que la prière, l’art et l’engagement social. Plus tard, à la fin du XIXème siècle, Le spleen baudelairien désignera une profonde mélancolie née du mal de vivre qu’exprime Baudelaire dans son recueil Les Fleurs du mal.

Avec Sept larmes pour Elisabeth côté ciel un magnétophone haut perché monte, descend, et conduit le chant. Côté terre une immense étoffe marine élégamment plissée s’étend et recouvre le sol avant de devenir vêtement princier pour la danseuse en majesté, comme une toge ou peut-être la robe d’apparat d’Elisabeth 1er qui signait la fin de la dynastie des Tudors. Aure Wachter s’enroule dans cette tenture-sculpture dans laquelle elle inclut Thibaut Garcia et devient comme la figure de proue d’un navire, avant de se fondre dans le rideau de fond de scène qui paraît comme la voile d’une felouque sur le Nil, avant de tomber. Dans ces plis comme des « coulées de l’arrière-ban des souffrances » dirait Henri Michaux ; ou vers « le pli qui va à l’infini, le trait du Baroque » complèterait Gilles Deleuze, on rencontre les plis de l’âme et ceux du cerveau, faits de circonvolutions et sillons, l’espace de la pensée.

© Aglae Bory

On entre dans une pièce singulière, fragile et belle comme une enluminure où s’échangent les disciplines, où le geste est lent, où la scénographie, la musique et le mouvement fusionnent, où le sens et la référence de l’époque passent par un signe théâtral, comme la fraise, cette collerette elle aussi formée de plis dont se pare la danseuse qui en superpose plusieurs lui donnant une possibilité de jeu et une écriture stylistique comme un cygne, la coiffe d’une religieuse, le soleil et la lune. Le guitariste danse, loin de ses partitions, la danseuse chante, la rencontre se scelle autour de la guitare et d’un nouveau vocabulaire qui décale les frontières de l’espace et de la lumière, du geste et de la dramaturgie, du mouvement. La mélancolie coule dans la danse et le rythme, dans les étoffes et les rideaux blancs qui se mettent à onduler. Dos au public, Thibaut Garcia, porte, lui aussi, une fraise autour du cou. L’atmosphère rougit. Puis la guitare arrive au cœur de la danse, inversant la gravité et accélérant le mouvement, entre rotations de plus en plus rapides, suspensions et fausses chutes. Une superposition de sons traverse l’atmosphère, comme un tonnerre en écho.

Le final accélère la cadence et se perd dans le tourbillon de la vie et de la folie. Le son de la guitare parvient de la coulisse. Des vêtements noirs sont accrochés sur la toile blanche comme autant de dépouilles. Le metteur en scène déplie l’espace, la danseuse paraît, drapée dans une cape noire à capuche, l’image d’Elisabeth, deuxième fille d’Henri VII d’Angleterre et d’Élisabeth d’York, vient hanter la scène. Elle danse et se met à tourner de plus en plus vite d’une manière effrénée, la cape s’enroule autour d’elle et s’envole. Le mouvement musical s’accélère. Elle est l’aigle impérial et la reine. Le plateau se modifie et dresse comme un mur qui clôture l’espace. Thibaut Garcia seul au centre joue un morceau sublime et virtuose tandis qu’Aure Wachter revient et chante. Le magnétophone redescend, la danseuse monte à l’échelle et se place au sommet du mur comme une funambule, tout ralentit puis tout s’arrête. Belle image finale.

Dans Sept larmes pour Elisabeth, œuvre construite au carrefour de trois disciplines et des interactions qui se tissent entre elles, la musique devient danse et la danse est musique. La dramaturgie qu’élabore Aurélien Bory à travers la mélancolie de l’œuvre – « ce bonheur d’être triste » comme le disait Hugo – appelle la singularité, comme l’était son dernier spectacle, Invisibili, créé en octobre 2023 à Palerme à partir d’une fresque murale monumentale liée à la ville italienne, Le Triomphe de la mort ( * cf. notre article publié le 3 février 2024 dans Ubiquité-Culrures). Beauté et profondeur accompagnent ce motif des larmes en un mouvement lancinant où les artistes s’interrogent et nous questionnent sur le lien entre mélancolie et acte de création.

Et Mention spéciale au festival Montpellier Danse dans le parcours d’excellence de cette 46ème édition – qui se referme sur ces Sept larmes pour Elisabeth, création mondiale à nouveau – première édition de la direction collégiale de l’Agora-Cité internationale de la Danse qui fédère désormais le Centre chorégraphique national Montpellier Occitanie et Montpellier Danse, Agora codirigée par Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter que nous félicitons.

Brigitte Rémer le 10 juillet 2026

© Aglae Bory

Avec Thibaut Garcia et Aure Wachter – scénographie et mise en scène Aurélien Bory – direction musicale Thibaut Garcia – chorégraphie Aure Wachter, spectacle accueilli en partenariat avec Écriture chorégraphique – création lumière Arno Veyrat – conception technique décor Pierre Dequivre et Pierre Pailles – collaborateur artistique et technique Stéphane Chipeaux-Dardé – construction du décor Pierre Pailles, Pierre Dequivre, Steve Duprez et Stéphane Chipeaux-Dardé – costumes Gwendoline Bouget – régie générale et plateau Thomas Dupeyron – régie plateau Julien Launay – régie lumière Arno Veyrat – régie son Adrien Maury – directrice des productions Marie Reculon – production Compagnie 111/Aurélien Bory.

Vendredi 3 et samedi 4 juillet 2026 à 20h, Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, dans le cadre de Montpellier Danse, avec le Nouveau Festival Radio France Occitanie – En tournée : les 19 et 20 novembre 2026, Philharmonie de Paris – les 24 et 25 novembre, Scène nationale d’Orléans.

Dialogues dans le rêve

Création mondiale, mise en scène Josef Nadj – chorégraphie Josef Nadj et Ivan Fatjo – musiques de John Cage – création des masques Anaëlle Impe – espace Kiasma, Castelnau-Le-Lez (34) – dans le cadre du Festival Montpellier Danse.

© Laurent Philippe

Après deux chorégraphies qui mettaient en jeu des danseurs africains dans leur belle énergie – Omma en 2021 et Full Moon en 2025 * Josef Nadj revient à l’intimité dans un duo complice avec Ivan Fatjo avec qui il collabore épisodiquement depuis plus d’une vingtaine d’années. Né à Kanizsa, en ex-Yougoslavie et formé aux Beaux-Arts de Budapest, Josef Nadj développe son parcours chorégraphique en France où il a notamment dirigé le Centre chorégraphique national d’Orléans de 1995 à 2016, présentant ses spectacles dans le monde entier. Ivan Fatjo se forme au conservatoire national des arts du Costa Rica puis au Centre national de développement chorégraphique d’Angers, il rencontre Josef Nadj en 2007 et participe à certains de ses spectacles dont Paysage inconnu en 2014. Il collabore avec différentes compagnies de manière multiforme et monte ses propres projets.

Avec Dialogues dans le rêve, on est à l’opposé des spectacles précédents, dans une tout autre vision, tout aussi intéressante et en recherche, où l’art du détail est au cœur du sujet. Pour que chaque spectacle puisse éclore, le chorégraphe dit fouiller dans sa mémoire. Il s’inspire ici de la culture japonaise et du bouddhisme, du kabuki et de la danse Butô qu’il avait apprise et pratiquée, et dédie le spectacle à Hijikata Tatsumi, créateur de ce mouvement de danse mais aussi passionné d’Artaud et de Genet, et disparu à l’âge de cinquante-sept ans, en 1986. Il rend aussi hommage à Etienne Decroux, ami des Frères Prévert, acteur, mime corporel dramatique et chorégraphe, brillant pédagogue, son maître dans les années 80, qui après une carrière plus classique dédia sa pratique à l’art du mouvement qu’il continua d’expérimenter et enseigna avec virtuosité.

Au-delà de la danse, Josef Nadj s’intéresse au corps-marionnette, à toutes les gestuelles et mouvances, à la peinture, aux masques, à la recherche de motifs nouveaux, il ne s’enferme dans aucun alphabet ni système. Son parcours s’inscrit dans une multiplicité d’expériences atypiques, entre le réel et l’onirique, dans ses recherches sur la théâtralité et il ne craint pas de remettre sur le métier l’ouvrage.

Pour ces Dialogues dans le rêve dont il emprunte le titre à Musō Soseki auteur du XIIIème siècle et moine bouddhiste Zen de l’école Rinzai – qui équilibre la pratique entre le zazen/la méditation, l’étude des kôan/bref échange énigmatique entre un maître et son disciple, et le samu/travail physique dans les monastères – la musique le guide. Il choisit John Cage, compositeur et philosophe de la musique qui pratiquait lui-même le bouddhisme Zen, disant de la musique occidentale qu’elle manquait de rythme, et s’appuie sur le mime et la pantomime. Dans ce duo extravagant et hors du temps chaque geste est sculpté avec minutie et chacun se répond en écho, ondule en parallèle ou réagit à la proposition de l’autre. Les mains sont papillons, les têtes s’inclinent, les jambes parlent, les expressions dansent. La complicité entre Josef Nadj et Ivan Fatjo oscille entre gémellité malicieuse – à l’instar des Frères Janicki, Waclaw et Leslaw, les deux sosies singuliers des spectacles du célèbre metteur en scène polonais Tadeusz Kantor – et sérieux, à la manière appliquée des pince-sans-rire entre mouvements de balanciers et provocations douces.

© Laurent Philippe

Sur une page blanche Josef Nadj et Ivan Fatjo dessinent les vibrations du temps, entre présent et éternité. Le noir du chapeau et des costumes et le blanc des masques, des pieds et des mains, sont la couleur du rêve chez Nadj, les masques, superbement réalisés par Anaëlle Impe, les rend plus énigmatiques encore et les métamorphosent en mannequins, figures animées autant qu’inanimées. Ils montrent la direction, côte à côte, se désynchronisent, se font face ou se tournent le dos, sortent des trésors de leur poche intérieure comme un mètre pliant à l’ancienne qui devient sémaphore ou bois de renne et mesure la précision, par segments de vingt centimètres. On est dans l’épure et le micro-détail, lignes brisées ou lignes courbes, bascules, cerf-volant, tous les langages se croisent poétiquement et musicalement. Le papier calque devient l’écran d’un théâtre d’ombres où ils racontent une nouvelle histoire. Ils deviennent homme sandwich et racine d’arbre, sortent à reculons avec talent et rapportent deux grandes valises avec lesquelles ils dansent en accélération et créent un numéro de prestidigitation. Pas de Josef Nadj sans valise !

Entre expressionisme par la déformation de la ligne, mobilité soudaine et travestissement perruqué comme dans le Nô, les deux compères dessinent des boutons, un col, une esquisse de personnages sur les valises. Nadj puise aussi son inspiration dans les écrits du poète surréaliste hongrois Dezső Tandori, écrivain fécond passionné des oiseaux qu’il élève chez lui et sur lesquels, entre autres, il écrit.

Ces Dialogues dans le rêve, rendez-vous entre les deux artistes dans la vision de Josef Nadj et le dépouillement esthétique du bouddhisme zen, en complicité avec Ivan Fatjo, sont pure réussite. Et comme l’écrivait Musō Soseki dont s’inspire le chorégraphe : « J’ai perdu cette petite chose qu’on appelle moi et je suis devenu le monde immense… » un beau voyage pour celui qui regarde et une talentueuse invitation à méditation.

Brigitte Rémer le 9 juillet 2026

*Voir nos articles Ubiquité-Culture(s) des 6 novembre 2021 (Omma) et 18 mai 2025 (Full Moon). Régie générale et plateau Nicolas Sochas en alternance avec Samuel Dosiere – administration : Laura Petit – production et diffusion Platô Séverine Péan – production déléguée Atelier 3 + 1 – avec le soutien de la Fondation BNP Paribas pour l’accueil en résidence à l’Agora.  Spectacle en hommage à Hijikata Tatsumi – Musiques : Living Room Music : I. To Begin, Cage : The Choral Works, Vol. 1, Gert Sorensen & Tamas Veto, John Cage ; Living Room Music : IV. End, Cage : The Choral Works, Vol. 1, Gert Sorensen, Tamas Veto & Ars Nova, John Cage ; First Interlude, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage ; Sonata No. 5, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage ; Sonata No. 3, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage ; Three Dances for two prepared pianos : II, John Cage : Works for Piano & Prepared Piano Vol. II (1944-1958), Joshua Pierce, Dorothy Jonas, John Cage ; Sonata No. 2, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage (50s) – En tournée : du 4 au 7 février 2027 à la MC93 Bobigny.

Les jeudi 2 et vendredi 3 juillet 2026, espace Kiasma, Castelnau-Le-Lez (34) – dans le cadre du Festival Montpellier Danse – Agora-Cité Internationale de la Danse – Site :  www.agora-citeinternationaledeladanse.com – tél. : 04 67 60 83 60

Back to Kidal

Création mondiale, concept et chorégraphie Serge Aimé Coulibaly (Burkina Faso – Belgique) – texte et parole Odile Sankara, d’après l’œuvre de Koulsy Lamko – création musicale Patrick Kabré, ‌Yvan Talbot, voix Niaka Sacko – dans le cadre de Montpellier Danse, à l’Opéra-Comédie de Montpellier.

© Laurent Philippe

C’est à travers la danse, la musique et le texte portés par dix artistes dont six danseuses, deux musiciens, une chanteuse et une actrice que Serge Aimé Coulibaly a construit son spectacle Back to Kidal.

Il s’appuie sur l’œuvre du poète et dramaturge, comédien et metteur en scène engagé Koulsy Lamko, né à Dadouar, au Tchad, pays qu’il quitte à quatorze ans en raison de la guerre civile. Il vit ensuite au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire puis au Rwanda avant de s’installer au Mexique à partir de 2003 : au Burkina Faso il a activement participé à la Révolution Démocratique et Populaire de Thomas Sankara et c’est la sœur de l’ancien Président, assassiné en 1987, Odile Sankara – une voix qui porte en Afrique – qui lance ici le texte sous forme d’imprécations et assure la narration de sa puissante voix et belle présence. Koulsy Lamko a créé à Ouagadougou l’Institut des Peuples Noirs ; au Rwanda, outre son travail de dramaturge et d’écrivain il a pris activement part aux stratégies culturelles pour la prévention et la gestion des conflits et pour la réconciliation, dans le contexte post-génocide du pays, qu’il évoque dans son livre La Phalène des collines publié en 2000. Il a fondé et dirigé le Centre universitaire des Arts, à Butare ; au Mexique, il crée la Casa Hankili África México, une maison-refuge pour les écrivains et artistes africains et un centre culturel dédié à la promotion des cultures africaines et celles de la diaspora noire. Koulsy Lamko est un intellectuel qui compte dans le paysage des écrivains africains de langue française. Autant dire que dans le spectacle la parole est portée haut.

Serge Aimé Coulibaly met ensuite sur le devant de la scène le Blues, complainte du folklore afro-américain née dans le delta du Mississippi au sud des États-Unis, d’abord rurale puis urbaine. Le Blues du Sahel a sa source dans l’exil des Touaregs et mêle blues américain, rock, musiques et chants traditionnels mandingues, peuls etc. dans un esprit d’ouverture et de partage. Le chorégraphe fait ainsi le lien entre les Etats-Unis et l’Afrique de l’Ouest, même si le Hendrix du désert Vieux Farka Touré initialement prévu dans l’équipe, est aux abonnés absents. Il y a Patrick Kabré à la guitare et au chant, ‌Yvan Talbot aux percussions, et la superbe voix de la chanteuse malienne Niaka Sacko. Le rythme est ici un véritable partenaire

Kidal enfin huitième ville du Mali que l’on trouve dans le titre de la chorégraphie, Back to Kidal, bastion de la rébellion touareg, lieu de toutes les tensions aux mains de groupes armés et terroristes qui se sont implantés dans la région. Kidal choisi non pour des raisons politiques mais comme ville emblématique et symbole.

© Laurent Philippe

La danse enfin dans l’engagement et l’énergie des danseurs/danseuses qui entrent petit à petit sur le plateau et qui, pour certains, travaillent avec le chorégraphe depuis dix à vingt ans formant le noyau dur de la compagnie (Jean Robert Koudogbo-Kiki, Ida Faho, Djibril Ouattara, Arsène Etaba, Déborah Lotti, Charly Simon). Et tous les artistes présents sur le plateau s’inscrivent dans le partage d’une force vitale et totale, et dans l’urgence de créer pour rassembler, de dire ce qui unit et ce qui divise. Sur la scène de l’Opéra de Montpellier quelques rangées de chaises ont été installées pour que les spectateurs et les artistes puissent se rapprocher.

Les musiciens ont posé leurs instruments côté jardin, légèrement cachés pour laisser place au récit et à la scénographie (signée Ève Martin) qui construit comme une tente touareg, ou une dune à partir d’étoffes sur lesquelles sont projetées quelques images et la narratrice se déplace d’un espace à l’autre. À la fin du spectacle, la dune s’affaisse et révèle des corps-fantômes. Le rythme s’accélère, les imprécations se poursuivent et apparaît une réplique des colosses de Memnon en pièces détachées, ces sculptures monumentales de pierre situées sur la rive occidentale de Thèbes et bien abîmées par les ans. Elles font écho au début du spectacle où la narratrice-actrice scandait : « Je porte des histoires anciennes depuis l’Égypte des Pharaons… » Le chant, la musique, les rythmes se répondent et accompagnent l’errance et la longue marche du peuple africain vers la liberté, l’émancipation et l’autodétermination.

© Laurent Philippe

Back to Kidal est une grande fresque généreuse où les lumières (signées Arié van Egmond) délimitent les espaces, où la résistance s’exprime, où se créent des ponts, où se partage de l’humanité. Serge Aimé Coulibaly est né à Bobo-Dioulasso, deuxième ville la plus peuplée du Burkina Faso après Ouagadougou et capitale économique du pays. Depuis 2002 il travaille dans différentes régions du monde dont en Europe, s’inspirant de la culture africaine et explorant la danse contemporaine observée à travers ses voyages. Au fil des spectacles, avec son équipe, il enrichit son vocabulaire chorégraphique et le fait évoluer. Ainsi son observation des danses aborigènes en Australie a nourri son imaginaire, en même temps qu’il reconnaît son appartenance occidentale. Cette mêlée des cultures est riche, il la transcrit en un syncrétisme singulier dans lequel chaque danseur/danseuse construit son espace et sa gestuelle, parfois jusqu’à la transe.

Serge Aimé Coulibaly met ses pas dans ceux de l’auteur, Koulsy Lamko, avec la même fougue, communicative au plateau et qu’il transmet au public. Il pourrait s’approprier ces mots de l’écrivain : « La scène du théâtre c’est ma Bible, mon Kapital, mon Livre vert ou rouge, mon Coran, ma Thora, mon Livre des morts… l’Autel de mes kadegui. Tout le monde a le droit de donner son avis sur la marche de la cité ; même l’artiste ! » *

Brigitte Rémer, le 8 juillet 2026

© Laurent Philippe

Créé et interprété par : Jean Robert Koudogbo-Kiki, Ida Faho, Djibril Ouattara, Arsène Etaba, Déborah Lotti, Charly Simon. Assistance chorégraphique ‌Sigué Sayouba‌ – assistance artistique Garance Maillot‌ – dramaturgie ‌Sara Vanderieck‌ – scénographie Ève Martin – fabrication Lauriane De Tiege – vidéaste‌ John Pirard‌ – régie vidéo Médard Depoorter – costumes Frédérick Denis – création lumière Arié van Egmond – assistance à la création lumière Charly Wéry – régie lumière ‌Herman Coulibaly‌ – ingénieur son Thaïr Benzougar – directeur technique Thomas Verachtert‌ – régisseur plateau Dag Jennes‌ – chargée de production et relation presse Valérie Cornelis ‌- diffusion ‌Frans Brood Productions‌ – production ‌Faso Danse Théâtre – coproduction Charleroi danse – Agora/Cité Internationale de la Danse/Montpellier Danse + Centre chorégraphique national Occitanie – De Singel, Ruhrtriennale – soutien : Vlaamse overheid – remerciements Leietheater Deinze, Ankata Bobo Dioulasso – En tournée : 5, 6 septembre, Ruhrtriennale, Rhur, Allemagne – 25, 26 septembre, Desingel, Anvers (Belgique )– 1er octobre, Charleroi Danse, Charleroi, (Belgique) – 3 octobre, Stadsschouwburg De Harmonie, Leeuwarden (Pays-Bas) – 6 octobre, Théâtre de Rotterdam, Rotterdam, (Pays-Bas) –  8 octobre, Amare, La Haye (Pays-Bas ). * Source : Portraits Latents, de Nabil Boutros, issus de « Théâtre vessies pour lanternes » de Koulsy Lamko.

Mercredi 1er juillet et jeudi 2 juillet 2026, à 20h, Opéra-Comédie de Montpellier, Place de la Comédie – dans le cadre du Festival Montpellier Danse – Agora-Cité Internationale de la Danse – Site www.agora-citeinternationaledeladanse.com – tél. : 04 67 60 83 60

Prendre soin

Texte et mis en scène Alexander Zeldin – avec Nabil Berrehil, Patrick d’Assumçao, Charline Paul, Lamya Regragui-Muzio, Bilal Slimani, Juliette Speck (France/Royaume-Uni), dans le cadre des Chantiers d’Europe, au Théâtre de la Ville-Théâtre des Abbesses.

© Jean-Louis Fernandez

À partir du spectacle qu’il avait créé à Londres en 2014, sous le titre Beyond caring, Alexander Zeldin présente aujourd’hui Prendre soin, une re-création de son texte en langue française.

On est dans les coulisses d’une boucherie industrielle – la salle de repos des employés intérimaires – et l’on part du recrutement de la main d’œuvre à la mise en action des agents de nettoyage – Susanne, Louisa, Esther, Philippe et Mahir – sans qualification particulière, qui vont y travailler de nuit. Travailleurs précaires, on les reçoit sans trop de ménagement et on leur montre d’emblée le matériel qu’ils/qu’elles devront apprivoiser, notamment une machine infernale appelée la bête et qui vrombit comme une moto. Pour mieux laisser le spectateur en prise avec le réel, la salle reste allumée.

© Jean-Louis Fernandez

Et l’on entre dans le quotidien de cette équipe, la répétition de leurs gestes, les gants qui ne sont pas fournis, les ordres donnés, le salaire qu’on guette avec anxiété, les pauses toutes les quatre heures qui donnent un peu d’humanité après s’être regardés en coin. Philippe se plonge dans la lecture qu’il partagera plus tard à haute voix, une autre grignote et offre des biscuits, une troisième allume un transistor et partage ses enthousiasmes. Petit à petit, ces travailleurs à la vie rude s’approchent, apprennent à se connaître et à s’apprécier, s’entraident, échangent sur les événements familiaux et se font des surprises, parlent des émissions de télévision qu’ils ont vues, passant de moments d’énergie à moments de dépression où parfois ils sombrent, la dèche aidant, bien réelle pour certains.

La scénographie de Natasha Jenkins qui signe aussi les costumes, et les lumières néons de Marc Williams, nous placent de manière très concrète dans les entrepôts, entre les frigos et la machine à café en panne, les tabliers et la serpillère, une table et des chaises, les étagères où se trouvent les produits à utiliser, les différents espaces où les machines, « dégueulasses à laver » ressemblent à des monstres. Entre espoirs er désespoirs, on voit ce groupe de personnes vulnérables frotter, laver, récurer, s’épuiser, espérer, apparaitre et disparaitre au fil des noirs qu’utilisent le metteur en scène pour passer d’une scène à l’autre comme dans un fondu-enchaîné.

© Jean-Louis Fernandez

On suit les réunions avec Nessim, le contremaître jamais satisfait et qui impose des heures supp peu rémunérées faisant miroiter le mythe du travail à temps plein. On le suit dans ses évaluations du personnel, chacun son tour, « Je suis… ordonnée, pleine d’idées, d’accord/pas d’accord, calme… » On entend les larmes de la touchante Susanne qui n’a plus nulle part où aller sans l’avoir vraiment dit, on suit Louisa parlant de son mari qui la dégrade, et Esther qui pète les boulons parlant de discrimination et qui se met à danser dans l’énergie de son désespoir.

© Jean-Louis Fernandez

De nouvelles machines envahissent l’espace scénique, gigantesques, menaçantes, une certaine agitation règne dans un grand vacarme, perturbant la salle de repos, les lumières clignotent. Avec Prendre soin, l’auteur et metteur en scène britannique Alexander Zeldin se produit pour la première fois au Théâtre de la Ville. Prendre soin s’inscrit dans la même veine que le cinéma documentaire de Ken Loach montrant le combat des petites gens, ceux qui ne se sont pas attardés à l’école et se débattent avec la vie, les alloc, les petits boulots. Comme le réalisateur anglais il montre la réalité de gens ordinaires et de milieux sociaux défavorisés et le fait avec empathie et tendresse. Dans ce milieu industriel sans pitié, la solidarité comme l’amitié prennent ici tout leur sens et les acteurs – Nabil Berrehil, Patrick d’Assumçao, Charline Paul, Lamya Regragui-Muzio, Bilal Slimani, Juliette Speck – donnent vie à leurs personnages avec beaucoup de doigté et de conviction.

Après avoir été l’assistant de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne, Alexander Zeldin a fondé en 2014 au Yard Théâtre de Londres un collectif d’acteurs également nommé Beyond Caring et il explore les fractures sociales contemporaines avec bienveillance et dans un réalisme profondément humain. Il travaille entre la France et le Royaume Uni et nombre de ses spectacles sont présentés dans l’espace européen et au-delà. C’est du réel dont parle son théâtre, qui procède par petites touches avec la précision du bistouri. Collectionneur des petits riens, de quelques mots qui réchauffent, d’un geste esquissé, en quête de justice sociale et de dignité il montre les invisibles de la société.*

Brigitte Rémer le 5 juillet 2026

© Jean-Louis Fernandez

Collaboration à la mise en scène Kenza Berrada – scénographie et costumes Natasha Jenkins – lumières Marc Williams – son Josh Grigg – mouvement Marcin Rudy – coach vocal Hippolyte Broud – oordinatrice d’intimité Claire Chauchat. Production Compagnie A Zeldin – coproduction Théâtre national de Strasbourg – Fondazione Teatro Metastasio, Prato – Les Célestins, Théâtre de Lyon – Le Volcan, scène nationale du Havre – avec la participation artistique du Jeune Théâtre National. * Voir aussi notre article du 24 octobre 2023 sur The Confession d’Alexander Zeldin présenté à l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

Du 4 au 12 juin 2026, à 20h, dimanche 15h, au Théâtre de la Ville-Abbesses, 31 rue des Abbesses. 75018. Paris – tél. : +33 (0) 42 74 22 77 – métro Abbesses ou Pigalle – site : theatredelaville-paris.com

Justiça Cega / Aveugle justice

Texte et mise en scène de Sara de Castro, avec des citations de Gaya de Medeiros, Nuno Pinheiro et Teresa Coutinho – traduction en français Joanna Cameira Gomes (Portugal) – dans le cadre de Chantiers d’Europe – Théâtre de la Ville Sarah Bernhardt/La Coupole.

© Carlos Fernandes

C’est autour de la justice que Sara de Castro utilisant le passé pour parler du présent, s’interroge. On juge une femme accusée d’avoir tué son enfant. L’accusée garde le silence quant aux raisons de son geste tandis que son destin est en jeu et qu’autour d’elle se débattent et argumentent juge et avocates.

De l’innommable, à partir d’un fait divers réel et contemporain, son récit nous mène dans la mythologie, avec d’une part Médée sur le devant de la scène, d’autre part la figure de la Llorona / la femme qui pleure, figure de l’imaginaire latino-américain. « Quelle femme êtes-vous ? » demande-t-on, à l’accusée : « La Llorona, une lionne » répond-elle. Et plus tard, « Celle qui a fait l’inconcevable… » Lumières et sons accompagnent l’aveu. (lumières de Teresa Antunes, musique Rui Lima et Sérgio Martins). On ne saura rien de plus.

© Pat Cividanes

La scénographie (Eric da Costa) repose sur une plateforme haute recouverte de lambeaux de tapis, la tribune des juge, procureur et avocats. C’est un chœur de femmes qui porte ici le récit où chacune tour à tour devient l’accusée et où la figure de la Justice – surprise – est représentée par une enfant qui prend des notes, observe, et accompagne le cours des choses. Peut-être est-ce la représentation de cette enfant assassinée… « Les lois nous te les avons enseignées » dit Athéna, protectrice de la Cité.

Le spectacle explore les zones d’ombre et angles morts de la justice, les préjugés et récits qui façonnent notre jugement, la violence, symbolique et autre faite aux femmes. Il est rythmé par différents moments de crise, actes de folie et d’égarement, chants, échos et gestes, récits d’abandon, dénonciation d’un monde masculin cruel.

Labyrinthique, l’enquête judiciaire fait figure d’oratorio des faubourgs et nous perd un peu dans la superposition des époques. Tour à tour accusée, avocate, juge et procureure, la femme est au cœur du sujet.

Les intentions de l’auteure et metteuse en scène, Sara de Castro – déconstruire les fondements de la justice – sont généreux, et sa direction d’actrices met en jeu le collectif dans un travail très transversal. Comédienne, metteuse en scène, pédagogue et dramaturge formée à l’École supérieure de théâtre et cinéma de Lisbonne, elle a travaillé avec les figures majeures du théâtre portugais, a été associée au Teatro O Bando pendant plus d’une quinzaine d’années et mène une importante activité pédagogique à l’école Chapitô. Son travail est présenté pour la première fois en France.

Brigitte Rémer, le 3 juillet 2026

© Pat Cividanes

Avec : Ana Brandão, Ana Ribeiro, Carla Galvão en alternance avec Teresa Coutinho, Gaya de Medeiros et Ema de Castro Silva. Scénographie Eric da Costa – lumières Teresa Antunes – musique Rui Lima, Sérgio Martins – conseil dramaturgique Ana Pais, Nuno Pinheiro – Conseil dramaturgique pour la culture classique Sofia Frade – appui à la dramaturgie dans le domaine juridique Joana Neto – conseil artistique Rui M. Silva – photographie et création graphique Pat Cividanes – production Dentro do Covil – direction de production et surtitrage Luna Rebelo – En partenariat avec la Fondation Calouste Gulbenkian.

Spectacle présenté es 29 et 30 juin à 19h, au Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt / La Coupole, 2 place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – tél. : +33 (0) 42 74 22 77 – site : theatredelaville-paris.com

Labes / لاباس 

Chorégraphie et mise en scène de Selim Ben Safia – scénographie du spectacle Nadia Kaabi-Linke, artiste plasticienne – compagnie Al Badil (Tunisie) – à l’Atelier de Paris / CDCN, dans le cadre du festival June Events et de la Saison Méditerranée 2026.

© Patrick Berger

C’est un élégant travail d’ombre et de lumière, de reflets et réverbérations que présente le chorégraphe Selim Ben Safia avec sa compagnie Al-Badil, dans le cadre de June Events. La viole de gambe de Marie-Suzanne de Loye les accompagne in situ et se joint aux bruits de la ville et à d’autres instruments et registres musicaux enregistrés, dont des percussions. La musique mène le récit.

La structure scénographique, rideau multidirectionnel création de la plasticienne Nadia Kaabi-Linke, guide le parcours des danseurs. De nombreuses et fines lianes de textile blanc tombent des cintres créant un effet labyrinthe et une césure entre les espaces comme des murs, ou encore l’illusion de moucharabiehs dont le tressage se reflèterait au sol, parcours où s’expriment des solitudes. Dans un face à face Palestine/Israël où les trois religions monothéistes tentent de cohabiter, douleur et solitude se cherchent et se répondent comme s’observent et se provoquent les danseurs, entrent un à un dans cet espace sacré.

© Patrick Berger

On est à Jérusalem et Selim Ben Safia évoque le quartier maghrébin de la ville, un quartier effacé après la Guerre des Six jours, en 1967, huit cents habitants expulsés de leurs maisons en une nuit. Il voulait remettre le sujet sur le devant de la scène à partir des conversations échangées avec l’artiste Nadia Kaabi-Linke qui a élaboré la scénographie du spectacle et s’est inspirée du tracé de ce quartier pour son geste scénographique. Quartier historique de la Vieille Ville de Jérusalem datant de 1193 il se trouvait à l’ouest de la Mosquée Al-Aqsa et en occupait 5% du périmètre, il borde l’Esplanade des Mosquées à l’est et s’ouvre au sud sur la porte des Maghrébins. Entre le 11 et le 13 juin 1967, des bulldozers israéliens l’ont démoli et cent cinquante structures archéologiques datant de la dynastie Ayyubi de l’époque ottomane ont été détruites. Israël a transformé le quartier en une place nommée Le Mur des Lamentations où les colons effectuent des rituels, dansent et boivent de l’alcool sur les ruines de la communauté locale. Linstallation de Nadia Kaabi-Linke reconstitue à l’identique une partie du quartier enseveli.

© FPC 2026

Labes / لاباس signifie tout va bien… Ironie du sort… Le père du chorégraphe s’était tatoué ce message sur la peau, comme un message d’espoir ou une façon pour lui de conjurer le mauvais sort. À sa mort, Selim Ben Safia voulait lui rendre hommage en travaillant sur la mémoire et la résilience, d’où le titre du spectacle. Une image se superpose à l’autre quand un danseur efface l’autre, le rencontre ou l’affronte. La construction dramaturgique mène certains danseurs jusqu’à la transe entre ces rideaux-sculptures qui caressent l’Histoire et les murs de la ville.

Les pieds ancrés dans le sol, l’un danse jusqu’à la folie, les autres le regardent. Ensemble, ils lancent une apostrophe au public ou entament un chant collectif. Quand le vent des sables se lève, tout s’affole dans l’environnement, ici la structure textile. Les danseurs font cercle ou dansent en ligne, construisant l’alphabet des danses traditionnelles palestiniennes comme la dabké et les rythmes traditionnels tunisiens, avec sauts, chaînes, quadrilles et farandoles. Chuchotements, langage et virtuosité de la viole de gambe, superposition des sons, gestes symboles des danseurs dans un espace méditatif et ombres portées au sol, tout est mélancolie. Les costumes créés par Sumaiya Merchant ont le même raffinement que l’ensemble du spectacle. En dépit de tout, s’exprime la joie autour de la viole de gambe.

© Patrick Berger

La note d’intention du spectacle met en exergue les mots de Meursault, dans L’Étranger d’Albert Camus : « J’ai compris qu’il fallait vivre comme si chaque jour était le dernier, car, en vérité, chaque jour était peut-être le dernier ». La danse contemporaine se mêle aux danses traditionnelles et la lumière renaît des ténèbres dans une création lumière (de Jérôme Bertin) de toute beauté.

Chorégraphe et danseur franco-tunisien, Selim Ben Safia est formé à la danse hip hop au Sybel Ballet Théâtre de Tunis puis intègre le Centre Méditerranéen de Danse Contemporaine où il débute une fructueuse collaboration avec le chorégraphe Imed Jemaa, un des pionniers de la danse contemporaine en Tunisie. Il y développe son propre vocabulaire autour de la danse contemporaine dans une recherche incessante d’échanges artistiques multiculturels. En 2017, Selim Ben Safia crée l’association Al Badil – l’alternative Culturelle qui travaille sur la notion de démocratisation de la culture pour que sur tout le territoire tunisien, dans tous les gouvernorats, on puisse s’initier à la danse et danser, en montrant aussi que la culture participe du développement économique. Il a créé un premier festival il y a une dizaine d’années puis plus récemment, en 2021, le Festival des Premières Chorégraphiques pour promouvoir les jeunes artistes danseurs et chorégraphes du pays.

Avec Labes cinq artistes d’origines et d’affinités esthétiques différentes dialoguent et réinventent un langage commun autour de formes chorégraphiques et musicales issues du populaire, de Tunis, Beyrouth, du Québec et de Palestine. Selim Ben Safia a mené l’équipe artistique sur les chemins de la mémoire et de la vulnérabilité, du contretemps et de la transmission, à partir d’interviews de personnes qui ont traversé le quartier Maghrébin de Jérusalem et de la projection de ces récits de vie mis en résonance avec leurs propres vies familiales et quotidiennes. Ensemble, à partir de ces matériaux, ils tissent un espace poétique de toute beauté et de grande intensité et élaborent un langage commun singulier où se perdent les références.

Brigitte Rémer, le 30 juin 2026

© Patrick Berger

Interprétation : Romane Piffault, Malek Zouaidi, Ilyes Triki, Mohamed Issaoui – musique live Marie-Suzanne de Loye, viole de gambe – création musicale Hazem Berrabah et Marie-Suzanne de Loye – création lumière Jérôme Bertin – création costume Sumaiya Merchant – production Association Al Badil – diffusion Chalmont agentur ; Agence Résonance – coproduction Viadanse CCN de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort ; Le Triangle ; Fondation Kamel Lazaar ; Théâtre Françine – Vasse Les laboratoires vivants – Soutien Théâtre la Castélorienne, compagnie Accrorap / Kader Attou, Atelier de Paris CDCN. En tournée : 19 juillet 2026, Festival international de Hammamet (Tunisie) – 16 octobre 2026, Jaou Biennale d’Art Contemporain (Tunisie) – 5 novembre 2026, Le Triangle, Rennes (France) – 8 novembre 2026, Espace culturel L’Hermine, Sarzeau (France).

Spectacle vu le 11 juin 2026, à 21h, Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre. 75012. Paris – site : www. atelierdeparis.org – tél. : 01 41 74 17 07.

63e Palmarès des Prix de la Critique – Théâtre, Musique et Danse

Les Prix du Syndicat de la critique Théâtre, Musique et Danse ont été remis le lundi 15 juin 2026 à l’Opéra-Comique de Paris. Ont été primés les artistes et spectacles suivants :

Dessin réalisé par le Munstrum Théâtre

Pour le Théâtre :

GRAND PRIX (meilleur spectacle théâtral de l’année)
Pétrole
d’après Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Sylvain Creuzevault

PRIX GEORGES-LERMINIER (meilleur spectacle théâtral créé en province)
La Maison de Bernarda Alba
de Federico García Lorca, mise en scène par Thibaud Croisy, La Filature de Mulhouse.

PRIX DE LA MEILLEURE CRÉATION D’UNE PIÈCE EN LANGUE FRANÇAISE
Œdipe Roi
d’Eddy d’Aranjo

PRIX DU MEILLEUR SPECTACLE THÉÂTRAL ÉTRANGER

Yes Daddy ! de Bashar Murkus et Khulood Basel

 

PRIX LAURENT-TERZIEFF (meilleur spectacle théâtre privé)
En attendant Godot
de Samuel Beckett mise en scène de Jacques Osinski

PRIX DE LA MEILLEURE COMÉDIENNE – Suzanne de Baecque pour Mémoire de fille, d’Annie Ernaux, adaptation et mise en scène de Veronika Bachfischer,
Sarah Kohm et Elisa Lero

PRIX DU MEILLEUR COMÉDIEN – Sharif Andoura pour Pétrole, d’après Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Sylvain Creuzevault

PRIX JEAN-JACQUES-LERRANT (révélation théâtrale de l’année) – Mina Kavani dans Ma maison est noire, d’après les textes de Forough Farrokhzad

PRIX DE LA MEILLEURE CRÉATION D’ÉLÉMENTS SCÉNIQUES – Julie Deliquet et Zoé Pautet pour La guerre n’a pas un visage de femmes d’après Svetlana Alexievitch, mise en scène
de Julie Deliquet

PRIX DU MEILLEUR COMPOSITEUR DE MUSIQUE DE SCÈNE – Dramane Dembélé, Adama Diop, Jessica Martin-Maresco et Mathilde Tirard
pour L’Apocalypse d’Adam et Aimée d’Adama Diop

PRIX DU MEILLEUR LIVRE SUR LE THÉÂTRE – Scènes féministes. Histoire d’un théâtre militant dans les années 1970 de Lorraine Wiss, Lyon, ENS Éditions, 2026

Pour la Musique

GRAND PRIX (meilleur spectacle musical de l’année)
Iphigénie en Tauride,
mise en scène de Wajdi Mouawad
Direction musicale de Louis Langrée et Théotime Langlois de Swarte

PRIX CLAUDE-ROSTAND (meilleure coproduction lyrique régionale et européenne) La Calisto, mise en scène de Jetske Mijnssen
Direction musicale de Sébastien Daucé
Coproduction Aix-en-Provence, Angers-Nantes Opéra, Rennes, Théâtre des Champs-Élysées, Caen, Opéra Grand Avignon, Théâtre de la ville du Luxembourg, ensemble Correspondances

PRIX DE LA MEILLEURE MISE EN SCÈNE ET SCÉNOGRAPHIE
Olivier Py
et Pierre-André Weitz
Le Roi d’Ys

PRIX DE LA CRÉATION MUSICALE (hors opéra)  – Whiteout d’Eva Reiter
Par l’Ensemble Multilatérale (festival Présences)

PRIX DE LA PERSONNALITÉ MUSICALE DE L’ANNÉE  – Stanislas de Barbeyrac ténor

PRIX DE LA RÉVÉLATION MUSICALE DE L’ANNÉE (lyrique) – Julien Henric ténor

PRIX DE LA RÉVÉLATION MUSICALE DE L’ANNÉE (instrumental) – Alexander Malofeev, pianiste

MENTION SPÉCIALE  – Ludovic Tézier baryton

PRIX DU MEILLEUR LIVRE SUR LA MUSIQUE  – Robinson Crusoé, numéro de reprise de publication de l’Avant-Scène Opéra

PRIX DE LA MEILLEURE INITIATIVE POUR LA DIFFUSION MUSICALE (répertoires et publics) (ex aequo) : Opéra de Rennes directeur Matthieu Rietzler – Fabrice di Falco et Julien Leleu de l’Association les Contres Courants

Pour la Danse

GRAND PRIX (meilleur spectacle chorégraphique de l’année) – A l’ombre d’un vaste détail, hors tempête de Christian Rizzo

PRIX DE LA MEILLEURE PIÈCE DE RÉPERTOIRE OU RECRÉATION
May B
de Maguy Marin, création en 1981

PRIX DE LA MEILLEURE COMPAGNIE
Shechter II
Compagnie Junior fondée par Hofesh Shechter

PRIX DU MEILLEUR INTERPRÈTE (ex aequo) – Héloïse Jocqueviel et Nitzan Ressler
dans Delay the Sadness de Sharon Eyal

PRIX DE LA RÉVÉLATION CHORÉGRAPHIQUE – Armin Hokmi pour Of the heart – An etude

PRIX DE LA MEILLEURE PERFORMANCE CHORÉGRAPHIQUE – Sati Veyrunes dans et pour Motor unit

PRIX DE LA PERSONNALITÉ CHORÉGRAPHIQUE  – Amala Dianor

PRIX DU MEILLEUR LIVRE SUR LA DANSE  – Les Archives de la danse de Laurent Sebillotte – Éditions du CND

PRIX DU MEILLEUR FILM SUR LA DANSE – Germaine Acogny, l’essence de la danse, de Greta Marie Becker – Shellac films

 

 

No Yogurt for the dead

Tiago Rodrigues et NTGent, au Grand-Palais – Texte et mise en scène de Tiago Rodrigues – Texte traduit du portugais (Portugal) par Thomas Resendes – dramaturgie Kaatje De Geest – musique in situ Hélder Gonçalves – Compagnie Mundo Perfeito.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Sous la majestueuse Nef du Grand-Palais, un espace scènique et des gradins ont été dressés. Tiago Rodrigues évoque son père, Rogério Rodrigues, né à Tras-os-Montes au nord-est du Portugal, journaliste depuis plus de quarante ans et mort à l’hôpital Amadora Sintra situé à plus de quatre cent dix-huit kilomètres de là. Il savait sa vie abrégée et fut emporté par une maladie dite de longue durée. Son dernier carnet fut retrouvé au fond du sac plastique où se trouvaient ses dernières affaires rendues à la famille par les infirmières qui l’avaient accompagné au cours de ses derniers jours.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Pas de yaourt pour les morts en était l’intitulé et Rogério Rodrigues déployait chaque jour une grande énergie pour le remplir. La stupeur du fils aîné, Tiago lui-même, fut grande quand il découvrit les derniers écrits de son père. Hormis le titre il n’y avait que des traits, rien de plus, « des traits, des gribouillis, des rayures. Des lignes incohérentes… des lignes tracées par une main fragile. Une main qui croyait écrire mais qui n’écrivait pas ». Il en ressort seize séquences, courtes scènes écrites par son fils et auteur de la pièce, Tiago Rodrigues, par ailleurs directeur du Festival d’Avignon, dans ce sixième volet de la série Histoire(s) du Théâtre initiée au NTGent par Milo Rau.

Le premier personnage à entrer en scène est La Pire Infirmière du Monde. C’est elle qui raconte. Lui succède une scène entre barbe courte, la représentation du fils et barbe longue celle du père. Il y est question de stylo noir et non pas de bleu, et les deux règlent leurs comptes à propos de cadeaux et d’oublis de cadeaux, « tu ne m’offres rien depuis longtemps… » Ils échangent sur le temps qu’il reste à vivre, « le médecin a dit peu de temps ». Dans le cycle des saisons au rythme des vendanges le père avait compris qu’il ne boirait pas le vin de l’année. Dans une distance narquoise, Tiago Rodrigues dessine un monde de fantômes où l’on meurt plusieurs fois « Je meurs toujours pendant les visites… Je meurs toujours trop tôt…» et où l’on renaît avant le départ final. « Quelle conscience avait-il de son état ? » s’interroge l’auteur.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

En haut d’une montagne reconstituée par la scénographie (signée Sammy Van den Heuvel) et qui à certains moments et sous certains éclairages ressemble à une montagne gelée, une âme errante dans un lit, c’est le guitariste qui accompagne le spectacle de bout en bout (Hélder Gonçalves) et interprète quelques chansons dont La Chanson des vieux amants de Brel. « Les soins sont une chaîne de montagnes » écrit l’auteur décrivant la répétition des gestes à l’hôpital – les repas et l’extinction des lumières très tôt, l’inversion des hiérarchies et des responsabilités entre parents et enfants -. Il évoque aussi le compagnon de chambre du père à l’hôpital, Pacheco, guitariste, dans ses longs gémissements musicaux. Puis Barbe longue, le père, rôle qu’interprète une comédienne, parle de sa rencontre avec Cheveux Lisses qui deviendra sa femme, sa traversée des frontières en temps de guerre, Paris, l’Espagne, la surveillance de la police politique, la faim, son frère tué en Angola.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Apparaît alors la figure d’une actrice, de son nom de scène Teresa Torga qui, ayant des hallucinations perdit un jour les pédales et fit un strip-tease intégral dans la rue, moment capté par un photo-reporter. Internée à plusieurs reprises elle fut contrainte à s’éloigner du métier et chanta le fado dans les boîtes de nuit avant de devenir elle-même une chanson. En haut de la colline la pire Infirmière du Monde chante, accompagnée du guitariste. Et à la question que lui pose l’auteur : « Qu’est-ce que tu fais quand on meurt ? » « Je fume une cigarette » avait-t-elle répondu » évasive… « et quand la cigarette est finie je retourne à l’intérieur et je m’occupe des vivants. » Entre le père et le fils les choses ne sont pas très sereines surtout s’il s’agit de politique. Une discussion s’engage entre eux à partir de l’impossibilité de voter quand on est captif dans un hôpital et de la délégation à donner à l’un de ses enfants. « Qui a gagné les élections, ton parti ou le mien ? » s’enquiert le père…

Aux scènes où s’échangent de courts dialogues succèdent des scènes plus poétiques et de visions portées notamment par la pire Infirmière du Monde se substituant au malade. « Certains me disent de rester au pays des vivants. D’autres me demandent de les suivre au pays des morts. Je suis à la frontière et ils viennent tous me voir. Je ferme les yeux. J’ouvre les yeux. Je ferme les yeux. Je vois une silhouette en haut de la montagne gelée. Elle chante une chanson ». Puis apparaît le fantôme de la mère de Rogério Rodrigues suivie du fantôme de Teresa Torga qui rencontre le fils. La pièce se ferme sur l’enterrement du père et les remerciements à ceux qui ont pris le temps d’y assister.

Dans ce dialogue entre les vivants et les morts s’entrelacent des chansons portées par la guitare virtuose de Hélder Gonçalves donnant comme un air de comédie musicale à l’ensemble. Le texte et la mise en scène de Tiago Rodrigues oscillent entre réalisme et onirisme et nous perd sur les sentiers escarpés de la fin de vie dans ses extravagances, visions et hallucinations jusqu’à l’obscurité et au silence final. « Je me vois sortir de mon corps. Je regarde en arrière comme pour me dire adieu ». La lumière vacille et s’éteint laissant place à des feux de détresse, la guitare s’efface. La nuit est tombée sur le Grand Palais.

Brigitte Rémer, le 30 juin 2026

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Avec : Beatriz Brás, Hélder Gonçalves, Lisah Adeaga, Manuela Azevedo – assistanat à la mise en scène André Pato – scénographie Sammy Van den Heuvel – costumes Ilse Vandenbussche – lumières Dennis Diels – son Frederik Vanslembrouck – musique Hélder Gonçalves – traduction néerlandaise Lut Caenen – production NTGent – coproduction Culturgest Lisboa, Piccolo Teatro Milano/Teatro d’Europa – Wiener Festwochen – Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs, il a été créé dans la mise en scène de l’auteur en août 2025, NTGent à Gand (Belgique).

Du 18 au 20 juin 2026 à 21h – au Grand-Palais, Accès 7 Avenue Winston Churchill, 75008 Paris, Nef / Entrée Gabrielle Chanel – métro : Champs-Elysées Clémenceau – site : www.grandpalais.fr

Lulu, Lucrèce, Carmen, Médée… Mémoire de femmes

Workshop de mise en scène présenté par Yvonne Sembene le 26 juin 2026 avec les artistes en résidence à l’Académie de l’Opéra National de Paris,  direction artistique de l’Académie, Myriam Mazouzi – direction musicale Moeka Ueno – à l’Amphithéâtre Olivier Messiaen de l’Opéra Bastille, Paris.

© Vincent Lappartient

Lulu, Lucrèce, Carmen, Médée… Mémoire de femmes nous mène du côté des grands mythes au féminin et de la femme tant victime que bourreau quand il s’agit de représailles. Les artistes en résidence à l’Académie, chanteurs et musiciens, interrogent la vengeance féminine dans l’opéra, à travers ce workshop de mise en scène conçu par Yvonne Sembene.

La metteuse en scène décortique la cruauté du monde au masculin et au féminin, la souffrance et la méthodologie de la vengeance. Elle conçoit une scénographie autour d’un jardin de roses et de la couleur vermeil comme le sang, car les roses ont des épines. Le piano est installé côté cour, comme les musiciens un peu plus loin à flanc de coteau – violons, violoncelle et contrebasse – dans ce bel amphithéâtre de l’Opéra Bastille. Près d’eux, Moeka Ueno assure la direction musicale.

© Sasha Tykhon

Le parcours est d’excellence, de Verdi à Bizet passant par Werther de Massenet, de Wagner à Mozart via L’Élixir d’amour de Donizetti, de Berg et Britten, passant par Le Sosie, extrait du Roi des Aulnes de Schubert, « la lune me montre ma propre image… » et d’autres compositeurs encore. Le talent de la représentation repose sur la dramaturgie élaborée par Yvonne Sembene pour positionner son angle de vue en tant que femme et en tant qu’artiste et donner une unité au spectacle. Nous ne sommes pas dans le fragment mais bien dans un geste de mise en scène posé par l’artiste qui rassemble tous les styles des grands compositeurs et où chaque chanteuse et chanteur peut donner sa pleine mesure vocale dans les chants solos puissamment portés. Les voix sont magnifiques et la présence de chacun travaille sur l’épaisseur des signes théâtraux.

Gifles, moqueries, provocations, mépris et affronts des uns envers les autres servent le thème du féminin-masculin dans l’esprit de vengeance du premier sur le second et de punition du second sur le premier. L’effeuillage des roses qui se dépouillent au fil de la représentation entraine les je t’aime moi non plus et je ne t’aime plus, cachés dans ces échanges sexistes dénonciateurs et violents des personnages.

© Sasha Tykhon

Ainsi Lulu présentant un portrait complexe de femme fatale destructrice, perverse et innocente, au centre des convoitises masculines, critique d’un monde en décomposition ; Lucrèce, femme renommée pour sa beauté et sa vertu, violée par un ami de son époux, Sextus Tarquin, fils du roi, sur fond mythologique de guerre entre Étrusques et Romains, une jeune femme qui ne se remet pas de l’outrage et se donnera la mort ; Carmen la Sévillane, pour qui « l’amour est un oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser…» et qui ne craint pas de désavouer frontalement Don José, « jamais Carmen ne cédera : libre elle est née, et libre elle mourra… » provoquant ce qu’on nomme aujourd’hui un féminicide, Don José la frappant à mort à coups de poignard ; Médée, répudiée par Jason et tuant sa rivale Créuse, avant de poignarder ses deux fils, effaçant l’image du père comme punition souveraine extrême ; Iphigénie en Tauride, inspirée d’Euripide, femme contrainte à se soumettre au roi Thoas et qui, terrifiée par un songe et selon les rites barbares du pays, se voit condamnée à sacrifier tout étranger s’aventurant sur le rivage ; La Traviata qui signifie La Dévoyée, parfait mélodrame du XIXe composé par Verdi d’après La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas où Violetta, courtisane parisienne, renonce à son amour pour Alfredo pour ne pas nuire à la réputation de sa belle-famille et qui meurt de tuberculose dans un grand dénuement ; Tristan et Isolde de Richard Wagner, un haut sommet du théâtre lyrique où, dans sa troisième partie Tristan, blessé, est ramené en son château de Karéol en Bretagne, invitant Isolde à le suivre dans le pays de la mort, où il se rend.

© Vincent Lappartient

De ces grandes œuvres et comme workshop de mise en scène, on peut dire que le contrat est magnifiquement rempli par l’équipe de l’Académie de l’Opéra national de Paris donnant de la fluidité dans le passage d’une œuvre à l’autre. « Belle nuit, ô nuit d’amour » commente Offenbach avec sa Barcarole, dans les Contes d’Hoffmann. Plusieurs personnages femmes sont les fils conducteurs du spectacle où s’entremêlent les espoirs et désespoirs, les recherches d’identité et revendications dont celle d’exister, image de la femme-archétype construite à travers un ensemble de références. « Homme cruel, que mes larmes puissent éveiller ta compassion… » ou encore « Tu connaitras ma cruauté… » « Amour, apaise ma douleur et mes soupirs… Laisse-moi mourir… »

Le jeu des illusions inventé par Yvonne Sembene est mené de main de maître et les chanteurs-chanteuses sont à de nombreux moments ensemble sur scène, maitrisant le geste et la voix avec un grand professionnalisme.  « Vous m’avez éloignée des rivages aimés… Tu m’interdis les pleurs quand je quitte ma patrie… » Le spectacle se termine dans le sang, dernier acte d’expiation infligé aux hommes dans une volonté de revanche et de justice. Des pétales de roses tombent des cintres et la magie des lumières autant que l’investissement de l’équipe artistique internationale en résidence à l’Académie de l’Opéra National de Paris, opèrent. Leur énergie conjointe propose un fort beau spectacle, sous la baguette de Moeka Ueno, formée au Tokyo Metropolitan Senior High School of the Arts et dans le récit entrecroisé des figures mythologiques et contemporaines développé par Yvonne Sembene. Principalement formée au Berlin Dance Institute, cette dernière a été assistante à la mise en scène sur plusieurs opéras et développe un travail de recherche et création, notamment au Kampnagel de Hambourg . Un vrai talent, un parcours à suivre de près !

Brigitte Rémer, le 29 juin 2026

© Sasha Tykhon

Équipe artistique : Yvonne Sembene mise en scène  – Moeka Ueno direction musicale – Eliott Blue lumières, vidéo – Aymeric Gracia arrangements musicaux – Jean-Marc Bouget préparation musicale – Distribution : Daria Akulova, soprano – Neima Fischer, soprano – Ana Oniani, soprano – Sima Ouahman, soprano – Lorena Pires, soprano – Sofia Anisimova, mezzo-soprano – Amandine Portelli, mezzo-soprano – Bergsvein Toverud, ténor – Ihor Mostovoi, baryton – Luis-Felipe Sousa, baryton-basse – Instruments : Simon Grimoin, violon – Chloé Mauger, violon – Meiko Nakahira, violon – Aurore Cuvelier, alto – Sunghyun Lee, violoncelle – Gerard McFadden, contrebasse – Louis Dechambre, piano – Anastasia Martin, piano.

Présenté le vendredi 26 juin 2026 à 20h00, Amphithéâtre Olivier Messiaen, Opéra national de Paris / Opéra Bastille, Place de la Bastille, 75012 Paris, métro Bastille – site : www.operadeparis.fr