Archives mensuelles : juin 2026

Ayoub

Spectacle de Marina Otero (Conférence Performance) – avec Marina Otero et Ibrahim Ibnou Goush (Argentine/Espagne) – au Théâtre d’O du Domaine d’O / Cité européenne du Théâtre, dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Andres Carnalla

Elle ne lâche rien Marina Otero pour montrer qu’un amour, de portée intime certes mais aussi politique, se défait. « Notre amour n’était pas possible dans un monde impossible » lance-t- elle.

Le contexte est Gaza et la Palestine derrière sa colère qui se décline à l’infini. Un homme est étendu au sol, peut-être une femme tuée par l’occupant, peut-être Ayoub, un prénom répandu dans les pays islamiques et qui signifie le repenti, dans le Coran celui qui revient à Dieu. Et elle fait le décompte des Ayoub tués par Israël dans la bande de Gaza, ajoutant : « Pour ces morts, je donne ton nom à cette œuvre qui parle de toi, de colonialisme, de la Palestine, et de tout ce que je veux tuer en moi. » Sur écran passent en boucle des images et le rêve d’une Palestine libre et respectée.

© Andres Carnalla

Leur correspondance s’échange, d’ici, l’Espagne où se trouve Marina Otero, et d’Allemagne où lui se trouve, dénonçant les exactions israéliennes. « Se souvenir pour vivre dit-elle, raconter des histoires et raconter l’Histoire jusqu’à ma mort. » Puis elle se lâche et devient aède et rhapsodie, Shéhérazade et Méphisto, sa confession se fait entendre, au micro. Se mêlent le réel et le quotidien, la métaphore et la provocation. L’actrice a l’art de la métamorphose, décline les émotions et les pulsions de mort qu’elle convoque avec talent. Elle évoque Tanger où elle avait rendez-vous avec son destin, croyant aider l’homme en situation de vulnérabilité qu’elle allait épouser, et la tournée qu’elle prépare pour l’Allemagne.

Puis elle apostrophe avec véhémence le public : « Vous voulez du spectacle ? » et devient spectacle, lionne, puis met des gants de boxe et se défonce contre un punching-ball, assénant les coups du désespoir. Elle évoque la mort de Mohammed, le marché de l’art dans lequel elle s’inscrit, sa maison à Madrid où Ayoub viendrait. Dans sa poétique elle parle aussi d’Abdallah عبد الله (serviteur d’Allah) qui se compose de deux mots. Abdallah de la terre et Abdallah de la mer qui se mêlent à la fin de son histoire d‘amour. Et elle se met à danser avec frénésie, jusqu’à la transe.

© Andres Carnalla

Alors apparaît Ayoub dans un même rêve, seul en scène et refaisant le parcours des quinze années passées à ses côtés et dans son ombre. La genèse de l’histoire : « Je suis Ayoub du livre, Ayoub de ton livre… » Il rappelle : « Tu étouffais de solitude et moi de pauvreté… J’avais vingt-cinq ans… »  Puis il s’adresse à elle avec vigueur et reproche parlant de personnage exotique et de prison. « Tu as tout contrôlé… À cause de toi je suis devenu quelqu’un d’autre » dit-il parlant de colonisation de l’amour. Le texte l’invective et se fait plus violent, concentré et insultant. « Je vais quitter ta fiction » ajoute-t-il, seul, dans la pénombre se mettant à danser et s’étourdir, à son tour. Jusqu’à ce qu’elle entre dans la danse et qu’ils s’effacent ensemble dans le noir tombé.

Ayoub est un spectacle sans concession et Marina Otero occupe l’espace à la folie comme on aime à la folie. Ibrahim Ibnou Goush lui répond coup pour coup avec une grande dignité et une magnifique présence. Les deux solos puis le duo final sont d’une grande force, on en sort ko debout.

Metteuse en scène, interprète, auteure et pédagogue, Marina Otero vit actuellement à Madrid. Elle a créé le projet « Recordar para vivir », basé sur la construction d’une œuvre interminable autour de sa propre vie. Andrea, Recordar 30 años para vivir 65 minutos, Fuck me, Love me et Kill Me font partie de ce projet éternel qui s’achèvera le jour de sa mort. » Ses spectacles, pour lesquels elle a reçu de nombreux prix, voyagent dans le monde entier.

Brigitte Rémer, le 20 juin 2026

Avec Marina Otero et Ibrahim Ibnou Goush – caméra Florencia de Mugica – coordination technique et technicien en tournée Giancarlo Pia Mangione – création lumière Facundo David – création sonore Antonio Navarro – montage vidéo Daniela García – supervision des textes María Velasco – collaboration Javier Montero – traduction en dariya Farah Hamdaoui Kadaoui – arrangements musicaux Juan Pablo de Mendonça – photographie Andrés Manrique, Andrés Carnalla, Analu Zapata – tailleur  Guadalupe Blanco Galé –  administration de production Mariano de Mendonça – distribution Otto Productions.

Vendredi 5 et samedi 6 juin 2026, au Théâtre d’O / Domaine d’O / Cité européenne du Théâtre – Printemps des Comédiens, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67 – site : www. printempsdescomédiens.com

Vania

D’après Anton Tchekhov – adaptation dramaturgique Juan Ignacio Fernández – mise en scène Guillermo Cacace (Chili / Argentine) – Chapiteau Bleu, Domaine d’O/Cité européenne du théâtre – en espagnol, surtitré en français, dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Marie Clauzade

C’est une fin d’été tchékhovienne mouvementée et un moment qui se suspend. On trouve dans ce Vania, la même tonalité charmeuse et ténébreuse que dans Gaviota / La Mouette présentée au Printemps des Comédiens 2024, même minimalisme, même vies gâchées, même densité.

On pénètre sous ce Chapiteau Bleu dans une élégante scénographie de bois où le vieux professeur à la retraite, intellectuel légèrement caricatural mais digne, Sérébriakov, vêtu d’un peignoir (Raúl Rocco), est assis en compagnie d’Astrov, médecin (Alejandro Pino). Ce dernier ne se passionne plus pour son métier, il est attiré par la nature et par Elena, la belle jeune épouse du professeur (Dolores Reina) qui s’ennuie à mourir dans cette campagne. Tout est blanc écru couleurs naturelles, le plateau comme les gradins, les costumes et le décor qui ne fait qu’un avec la salle et efface la frontière entre acteurs et spectateurs (décor et costumes sont signés d’Isabel Gual). Quatre chaises et une table, un trou dans la paroi de bois pour fenêtre qui suggère une datcha isolée au sein de la nature. On entre dans l’intimité d’une famille dans un jeu du dedans-dehors, comme dans Gaviota où le public, mêlé aux acteurs, était assis autour de la table pour recevoir le récit.

© Marie Clauzade

Vania, le frère de Sérébriakov a tout sacrifié pour lui en gérant le domaine familial contre un salaire de misère et peu de reconnaissance, avec sa mère, Maria – une intellectuelle russe de province, emblématique des années 1860 – et sa nièce Sonia qui l’appelle Oncle Vania, fille du professeur et de sa première femme. Follement amoureuse du médecin Astrov elle n’est pas payée de retour, s’enfonce dans la solitude et se fane. Guillermo Cacace joue l’inversion des rôles, c’est une comédienne, Paola Lattus qui tient le rôle-titre et un acteur, Francisco Diaz, qui interprète celui de Sonia – effet quelque peu parodique et  prêtant à quiproquo sur le trouble des genres.

Au début Sonia danse sur l’air des Feuilles mortes, les intrigues s’installent, Elena et Sonia se réconcilient et cette dernière lui avoue son amour pour Astrov, aimanté par Elena. La vie et ses désirs vont et viennent jusqu’à ce qu’une violente dispute éclate entre Sérébriakov, qui décide de vendre le domaine sans tenir compte de quiconque et Vania en fureur, qui se rebelle et esquisse le geste de le tuer, provoquant son départ et celui d’Elena. De la fumée apparaît à la fenêtre comme les cœurs qui se consument et un monde qui s’efface. Après une scène d’adieux et les pleurs de tous, casques de moto en mains, ils quittent la propriété dans l’esprit de n’y jamais revenir, laissant les protagonistes à leur désarroi et à leur destin. Une chanson se mêle au texte pour couvrir les spasmes de Sonia dont les premières manifestations étaient déjà en début de spectacle.

© Marie Clauzade

Si Tchekhov déconstruit les illusions que sont le désir, le sentiment amoureux et la puissance de l’argent comme sources de bonheur, Guillermo Cacace fait une adaptation dramaturgique construite sur une première version du texte qu’il intitule Le Génie des forêts. Il place l’action visuelle dans un contexte géographique proche de lui, le désert d’Atacama, au nord du Chili, une éco région des plus arides située entre l’océan Pacifique et la cordillère des Andes. La tonalité du spectacle et sa couleur blanche minérale viennent de cette géographie qui travaille sur la perception et le sensoriel et illustre le côté sablonneux du sentiment amoureux. Pour le metteur en scène c’est le travail d’acteur qui prime, ici dans un sens très chorégraphique avec les variations des échanges humains, de la confidence à la défiance et au mutisme, cherchant à inventer une façon différente d’être ensemble.

© Marie Clauzade

Formé au Conservatoire national argentin d’Art dramatique, Guillermo Cacace s’est aussi formé par la transmission des grands maîtres et par des stages à l’étranger, ainsi que sur un plan théorique et réflexif à travers la psychanalyse, les sciences de l’éducation et l’histoire de l’art. Le metteur en scène a fondé il y a une vingtaine d’années le Sala / Estudio Apacheta, connu pour son engagement éthique et esthétique dans le milieu alternatif du théâtre et sa capacité à être un laboratoire créatif, ainsi qu’un centre d’enseignement et de recherche théâtrale. La Fundación Teatro a Mil née de la société civile au Chili et attentive à la notion d’intérêt public est productrice du spectacle. Avec Vania,  Guillermo Cacace parle de solitude et d’effondrement, à commencer par la dissolution de la tendresse, dans une tension entre le contexte latino-américain dans lequel il travaille, et une certaine mélancolie russe, dont Tchekhov rendait compte et qui est ici bien présente.   

Brigitte Rémer, le 20 juin 2026

© Marie Clauzade

Avec : Paola Lattus, Dolores Reina, Francisco Diaz, Alejandro Pino, Raúl Rocco – assistante à la mise en scène Mima Escubort – costumes et décors Isabel Gual – assistante de répétition et production Pamela Trujillo Gallardo – conception sonore des répétitions Amaro Esquivel – conception sonore finale Raimundo Stevenson – conception lumière des répétitions Claudio Ortiz – conception lumière finale Javier Pavéz – traduction des sous-titres et surtitres en direct Bérénice Bardoul – Production Fundación Teatro a Mil.

Samedi 30 mai et dimanche 31 mai, à 17h et 21h, Chapiteau Bleu, Cité européenne du théâtre / Domaine d’O, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67 – site : www. printempsdescomédiens.com.

Europa

D’après Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad – mise en scène de Krzysztof Warlikowski – adaptation Piotr Gruszczyński et Krzysztof Warlikowski – traduction Jacek Poniedziałek – spectacle en polonais surtitré en français – Théâtre Jean-Claude Carrière / Cité européenne du Théâtre / Domaine d’O, dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Magda Hueckel

Europa est un étrange objet dans lequel se retrouver tient du labyrinthe de Knossos. Quelques clés se trouvent dans l’introduction du texte de Wajdi Mouawad parlant d’un matériau brut composé de rushes, tel que présenté aux acteurs. « Lorsque nous avons commencé à filer des séquences de plus en plus longues, il est apparu que le seul élément qui m’importait dans ce texte était la brutalité de la mémoire. La brutalité des actes. La brutalité des meurtres et la brutalité des massacres. » L’auteur invente un pays, le Hafezstan, des dates, des événements et des personnages, charge au public de se repérer dans le dédale de ce théâtre de la brutalité. La mystification employée est troublante et ressemble étrangement à la réalité, à la manière d’un documentaire le ferait.

© Magda Hueckel

Le spectacle commence par une première partie de quarante-cinq minutes au cours de laquelle Wajdi Mouawad est en scène en solo et reprend une partie de sa leçon inaugurale prononcée au Collège de France et intitulée L’ombre en soi qui écrit. On l’écoute attentivement, le discours est grandiose. Comme le maître d’école il remplit l’immense tableau noir qui se trouve derrière lui et commence par dessiner un épais cercle blanc pour évoquer les trous noirs. Il rappelle Novalis « Les humains vont leurs multiples chemins » et se raconte, lui qui arrive à Paris à l’âge de dix ans en France et qu’on catalogue comme le légume ou l’amorphe. Il parle de deuil et du lieu déshérité de l’enfance, de la mort de la mère, de la folie du frère puis du père, de la visite nocturne du malheur, de territoire interdit et de prédestination, des variations entre le vrai et le réel, de la malédiction.

« Dans l’ombre du savoir se trouvent les mythes et les récits » et pour lui, écrire, c’était « oser l’effraction. » Il parle de son piano cassé aux cordes disloquées et devenu aphone, et de la cruauté qui passe par Prométhée éviscéré. De là en un pas de côté il nous ramène dans son Liban natal parle de la Phalange chrétienne, des civils palestiniens, de la culture kalash. Il parle de sacrifice. Une infirmière arrive sur scène lui faire une prise de sang il se barbouille de ce sang, la chemise blanche se teinte de rouge. Il évoque la mémoire des victimes et reste convaincu que par l’écriture, acte de solidarité, existe une croisée des chemins où l’on peut rencontrer l’autre.

© Magda Hueckel

Le Serment d’Europe débute par le monologue d’Assia, enquêtrice de l’Organisation des Nations-Unies, assise devant une caméra et qui se filme, parlant de la nécessité de raconter. La première partie s’intitule Ombres et met en scène Europe, vieille femme de quatre-vingt-trois ans – sur scène manteau de fourrure et foulard noir, personnage magnifiquement interprété par Andrzej Chyra – s’adressant à la jeune Europe âgée de huit ans et qui tente de se cacher. Entrent Mégara, « la femme d’Héraclès dont il a égorgé les trois enfants » s’exprimant à certains moments dans sa langue, le grec, Jovette aimée de Zeus et Wediaa s’adressant à Europe en français ou en anglais, Europe s’exprimant en anglais, multilinguisme toujours promu par l’auteur.

© Magda Hueckel

Ces trois figures, chacune dans un excès différent, découvriront qu’Europe – dans sa singularité et son extravagance – est leur mère, elle qui fut témoin à huit ans d’un massacre, trois-quarts de siècle avant – celui de dix-huit enfants dévorés par des chiens – massacre sur lequel Assia enquête. Wajdi Mouawad en fait le récit sans ménagement dans la seconde partie, intitulée Paroles. Wadiaa, elle-même mère de Zacharie, se trouve au tribunal témoigner pour son fils âgé de trente-cinq ans, accusé du féminicide de sa compagne, Wanina et qui, à la fin du spectacle, passe aux aveux. La troisième partie s’intitule Amour et se termine sur une rencontre entre Europe et Zacharie et sur ce procès. Entre la grand-mère et le petit-fils il est question de magie noire. « Donne-moi ta main. Je viens te voir dans ton rêve. Mais ce rêve n’est pas qu’un rêve. C’est un rituel ancien qui vient du lieu de ton sang… Regarde-moi. C’est une sorcière qui te parle. La plus noire que tu puisses imaginer… Ton meurtre est petit-fils du massacre de ta grand-mère…C’est un pacte entre toi et moi : je raconte le massacre dont j’ai été complice, tu racontes ton meurtre. J’avais huit ans. Nous arrivâmes, nous brûlâmes, nous tuâmes et nous nous en allâmes. » Une quatrième partie de quelques lignes s’intitulant Maman met en présence Europe reconnaissant ses trois filles et leur offrant une splendide paire d’escarpins à talons Louboutin ultra-chics en disant « Le talon cassé de l’Histoire il faut bien le réparer. »

Dans ce texte de barbarie Atride où Wajdi Mouawad n’épargne rien, l’écriture métaphorique est de sang et croise la mythologie, son Québec d’adolescent et son Liban natal. Eschyle, Sophocle et Euripide se mêlent sur le tableau noir et ferment le spectacle avec Assia se filmant, retour à la case départ.

Krzysztof Warlikowski, metteur en scène polonais bien connu à l’international s’empare du texte de Wajdi Mouawad. Il connaît l’auteur avec qui il a collaboré à plusieurs reprises notamment dans Un Tramway, retraduit d’après la pièce de Tennessee Williams, Un Tramway nommé Désir, Contes africains qui réunissaient Othello, Le Marchand de Venise et Le Roi Lear pour parler de marginalité, et Phèdre(s)qu’il co-signait avec Sarah Kane et J.M. Coetzee.

© Magda Hueckel

Créé au Théâtre antique d’Épidaure en août 2025 Europa s’inscrit dans les codes de la tragédie grecque et parle de transmission entre générations, du poids du silence et de mémoire traumatique, de responsabilité individuelle et collective, de reproduction et du théâtre comme surface de réparation. L’univers de Krzysztof Warlikowski – qui échappe aux conventions – s’emboîte avec habileté à celui de Wajdi Mouawad, dans un environnement esthétique sobre et sophistiqué. Les acteur/actrices qu’il dirige magnifiquement développent une belle énergie de cour à jardin et se suspendent, par moments comme aux aguets, ils deviennent aussi spectateurs. Dans ce témoignage meurtrier où des images reprennent les visages en gros plan, le plateau est une sorte de no man’s land mental où règne une grande tension, perceptible côté scène comme côté salle, dans l’obscurité de la pièce où se mêlent l’intime et le politique, et dans la flamboyance de la mise en scène.

Brigitte Rémer le 13 juin 2026

Avec : Claude Bardouil, Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Bartosz Gelner, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Maja Ostaszewska, Magdalena Popławska  – Prologue avec : Wajdi Mouawad et Charlotte Lengaigne (infirmière) – décors et costumes: Małgorzata Szczęśniak – lumières Felice Ross – dramaturgie Piotr Gruszczyński Anna Lewandowska Carolin Losch – musique Paweł Mykietyn – chorégraphie Claude Bardouil – vidéo Kamil Polak – maquillages : Monika Kaleta  – Production Nowy Teatr, Varsovie – coproduction Théâtre de Liège – spectacle en tournée. Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad est publié aux éditions Leméac/ Actes Sud-Papiers)

Vendredi 29 mai à 19h, samedi 30 mai à 17h, Théâtre Jean-Claude Carrière, Cité européenne du théâtre / Domaine d’O, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67 – sites : www. printempsdescomédiens.com et www.nowyteatr.org (durée 3h30)

Tragédie Démocratie

Écriture collective – mise en scène de Lara Marcou et Marc Vittecoq, Le Groupe O, au Théâtre des Treize Vents – co-accueil Cité Européenne du théâtre, Montpellier/Printemps des Comédiens.

© Marie Clauzade

Il harangue les spectateurs sur la démocratie au moment où ils entrent dans la salle, avant de déclarer dans son oraison funèbre à l’adresse du grand stratège Périclès, « La liberté est notre règle. » On est en Grèce, berceau de la démocratie, au Vème siècle avant J.-C. Le sens du mot s’est usé à travers les âges et quelque peu vidé de sa substance. L’écriture s’est faite au plateau.

Pour parler d’aujourd’hui la troupe plonge dans l’époque grecque classique, quand Sparte est avec Athènes, la cité la plus puissante de Grèce et que les deux rivales s’affrontent. Sur le plateau un grand silence avant de s’asseoir et de participer à l’Agora où la domination athénienne est remise en question. Un maître du jeu guide l’Assemblée des citoyens, l’Ecclésia, s’exprimant sur le juste et l’utile, le fait de rester en paix, le maître et l’esclave, les signes de faiblesse et de puissance, l’importance de céder ou d’agir. On se questionne sur l’espérance.

© Marie Clauzade

Le Chœur, miroir du peuple et le représentant entre, accompagné de musique et de chant. Il est appelé à s’exprimer sur la Pnyx, cette colline où se votent les lois à quelques pas de l’Agora. On le hèle sur le brouillard mental qui s’est abattu sur les citoyens athéniens. Une certaine parodie s’installe autour de la référence d’Aristophane, auteur entre autres de La Paix, cinglante pièce antimilitariste et de L’Assemblée des femmes qui tourne en dérision l’utopie sociale et politique du pouvoir des femmes.

Chaque acteur tient plusieurs rôles et chacun prend la parole, le cordonnier comme l’éleveur de chèvres ou le soldat. L’esprit est plutôt bon enfant. Le Prince arbitre l’ensemble, parlant du danger de la Sicile qu’il vaut mieux dominer avant de se faire dominer, des conflits sociaux opposant les Siciliens aux populations locales de Grèce, dans les villes. Le téléphone passe par un grand coquillage. Dans un temple la déesse chante et danse au son du tambourin.

En filigrane d’Athènes apparaît aussi le théâtre dans le théâtre. On appelle les comédiens pour la répétition et le metteur en scène demande au technicien le soleil, c’est-à-dire le projecteur, dans un matin de brume. La répétition va commencer, le Chœur se place dans l’Orchestra que l’architecture lui dédie. Chrysothémis, fille d’Agamemnon et de Clytemnestre de Mycènes, faisant partie de la famille des Atrides, sœur d’Iphigénie dans l’Iliade, d’Électre, d’Iphigénie et d’Oreste chez Sophocle et Euripide, distribue les rôles aux gens de la ville.

On entre alors chez Électre, traumatisée par l’assassinat de son père Agamemnon par sa mère Clytemnestre, qui accompagnée de son frère Oreste, se venge et la tue à son tour, logique implacable d’une machinerie macabre chez les Atrides. Dans la tragédie on ne pleure pas, on se venge. Le spectacle mêle les grands auteurs de l’époque et nous fait voyager entre tous. Il n’oublie pas Eschyle et donne la parole à Sophocle qui interroge : « Vous ne faites plus confiance en la justice ? » Il est dit que Sophocle pète les plombs mais se rebiffe, qu’Eschyle s’oppose mais que le théâtre vient réconcilier le peuple.

© Marie Clauzade

On attend des nouvelles du front en Sicile et de la tactique de Syracuse, et on prépare la représentation d’Épidaure en répétant Les Nuées d’Aristophane. « On reprend, tous en scène ! » appelle le metteur en scène. Aristote, Socrate et Platon défilent sous l’admiration ou les critiques. On devise sur les notions de juste et d’injuste, sur la vertu. On questionne « Qu’est-ce que t’en penses toi, de la démocratie ? » citant Périclès au générique du plus grand démocrate. On évoque Aspasie, l’une de ces femmes érudites et grande philosophe qui aurait été l’enseignante en rhétorique et en philosophie de Socrate et Périclès, soigneusement oubliée par l’Histoire. On parle de l’éloquence des grands orateurs.

Une messagère fait le récit de l’échec de Syracuse où douze mille soldats athéniens ont perdu la vie. Un banni d’Athènes portant une étole turquoise descend de la salle et raconte. Il défend les plus vulnérables. Pour épitaphe il demande de graver : « la démesure du peuple athénien… » Le spectacle se ferme sur une discussion entre un père et son fils montrant leurs divergences, le père se demandant ce qu’il avait raté dans sa compréhension de l’univers du fils. C’est une reprise du thème des Nuées, une critique de la philosophie, où Aristophane fait éclater un conflit générationnel entre le vieil Athénien Strepsiadès et son fils Phidippidès.

Dans Tragédie Démocratie mis en scène par Lara Marcou et Marc Vittecoq dans une écriture collective, trois actrices et trois acteurs mènent la danse dans l’Athènes du Ve siècle avant J.-C. Entre moeurs antiques et maux contemporains, ils nous conduisent dans un labyrinthe où valeur personnelle et classes sociales cherchent le consensus en vue de conserver la paix. On les suit dans cette Agora où la parodie le dispute à la provocation et à la harangue, dans ce spectacle sympathique et sans doute salutaire qui nous oblige à nous interroger sur nos démocraties d’aujourd’hui. Ils allument les feux de détresse, à quelques mois des élections présidentielles sur ce qui nous guette dans des lendemains qui ne chanteront plus, si nous perdons vigilance et mémoire.

Brigitte Rémer, le 11 juin 2026

Avec : Noémie Develay-Ressiguier, Matthias Hejnar, Arthur Igual, Lilla Sarosdi, Agnès Serri Fabre, Renaud Triffault – scénographie et costumes Noa Gimenez – accessoires Alice Godefroid – coiffure et maquillage Florie Bouvenot – lumière Johanna Moaligou – création sonore Florent Dupuis – travail vocal Stéphanie Joire – régie générale Nours, construction scénographie Atelier du Théâtre des 13 vents / Christophe Corsini assisté de Liam Ruppert et Charlène Dubreton.

Le samedi 30 mai à 20h30 et dimanche 31 mai à 14h et 20h30, au Théâtre des 13 vents, dans le cadre du Printemps des Comédiens / Cité européenne du Théâtre, Domaine d’O, Montpellier – site : www.printempsdescomédiens.com – email : info@domainedo.frEn tournée : 13 novembre 2026, Le ScenOgraph, à Saint Céré – 14 et 15 janvier 2027, Théâtre de Vanves – 2 février 2027, Théâtre Albarède de Ganges – 9 février 2027, L’Arc, Le Creusot – 20 avril au 2 mai 2027, Théâtre Silvia Monfort, Paris.

On fera mieux la prochaine fois

Petit traîté sur l’art de jouer – Conception, scénographie, images et mise en scène de Nicolas Heredia, La Vaste Entreprise / La Bulle bleue, au Théâtre d’O / Domaine d’O, Montpellier dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Nicolas Heredia

Autour d’une grande table, cinq acteurs questionnent les artistes mythiques de nos grands films On est comme dans un studio d’enregistrement, des micros posés sur la table et les acteurs portant des casques. Tantôt intervieweurs tantôt interviewés ils apparaissent sur le grand écran placé derrière eux, filmés par deux cadreurs qui se trouvent en bordure de plateau.

Nicolas Heredia signe la scénographie en même temps que la conception du spectacle et sa mise en scène, ce dispositif efficace et vivant fait partie intégrante du propos : une mise en jeu, dans tous les sens du terme et un questionnement sur le théâtre, intelligent, sensible et d’une grande justesse. Une mise en abyme à partir d’interviews de stars de cinéma dans un mouvement de va et vient entre l’imaginaire des acteurs-actrices présents sur le plateau, leur regard sur le métier, eux-mêmes et leur double s’affichant en gros plan sur l’écran.

© Nicolas Heredia

C’est un spectacle en train de se faire, où émerge la problématique du théâtre dans le théâtre et du croisement entre les disciplines, théâtre et cinéma, dans un geste artistique puissant entre vidéos de répétition, performance live et documentaire. En fait, les stars sont sur le plateau – Mélaine Blot, Mireille Dejean, Arnaud Gélis, Mickaël Sicret, Auriane Vivien – ils parlent de leur métier d’acteur-actrice avec humour, profondeur et vérité. Ils et elles font vivre Romy Schneider, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Patrick Dewaere, Emmanuelle Béart, Isabelle Adjani, Jean-Paul Belmondo, Jean-Louis Trintignant, Delphine Seyrig, Marcelo Mastroianni, Jeanne Moreau, Brigitte Bardot, François Truffaut qui se livrent à des confidences. Un jeu espiègle et frais à partir de quelques-uns de nos grands mythes, et sur scène quelques vérités bien pensées sur le fait d’être acteur, une superbe leçon de théâtre.

À la question « qu’est-ce qu’être actrice ? » Isabelle Huppert répond : « c’est le plaisir de devenir soi-même tout en devenant une autre… et au théâtre le personnage devient moi. » Actrice d’instinct, Catherine Deneuve dit avec simplicité que par le jeu « on se sent aimé » et qu’en tournage elle donne tout dès les premières prises, ayant horreur de la répétition. Patrick Dewaere reconnaît qu’il n’a jamais été à l’aise dans son métier d’acteur mais que, dans sa famille d’artistes, on devait de toute évidence l’être. « J’ai commencé au Café de la Gare, j’ai cherché à me comprendre, puis à me trouver, comme acteur. Il me fallait répéter, comme l’acrobate. » Pour lui le spectacle est une traversée. « Je me laisse traverser par les acteurs et actrices qu’on entend. La respiration, cette douceur… »

© Nicolas Heredia

Jean-Louis Trintignant a l’honnêteté de parler de l’échec, du bide qu’il a fait avec Hamlet et suggère de se méfier de la facilité, et des moments où tout semble bien marcher. Il évoque l’intermittence et le drame de l’acteur quand il ne joue pas, le côté ingrat des auditions, la frustration due à l’absence de reconnaissance et de prix. Pour lui « le talent c’est le public qui le reconnaît. » « On voudrait vous voir plus… » entend fréquemment Delphine Seyrig, actrice singulière et pudique promue par L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais, en 1961, c’est l’autisme qui fait ça, la mémoire… » Marcello Mastroianni dit ne faire que son métier et n’y voit rien d’héroïque. Il reconnaît avoir parfois tourné des films dits alimentaires, non diffusés à l’international. « Je suis très solitaire à la base » livre-t-il. Romy Schneider dont l’image de Sissi colle à la peau ne renie rien, elle a débuté à quatorze ans et convient de sa fragilité. « Sissi était juste » répond-elle quand on lui demande si elle se sent bonne comédienne et le film Les Choses de la vie de Claude Sautet a marqué un virage. « On n’est pas toujours un grand acteur, c’est un peu comme une pépite dans le désert » dit-elle avec modestie. Et survient la référence à Puck, personnage du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare avec ces quelques mots repris dans le titre du spectacle : « On fera mieux la prochaine fois…» Jean-Paul Belmondo reconnaît que le théâtre lui fait peur et Isabelle Adjani parle d’angoisse au théâtre, tandis que Brigitte Bardot trouve cette même peur évoquée, stimulante. Jeanne Moreau raconte la solitude et la manière dont la vie croise la fiction, Emmanuelle Béart met le public en avant et François Truffaut confirme adorer être devant comme derrière la caméra.

© Nicolas Heredia

Sur écran comme sur scène les acteurs parlent des trous de mémoire, du doute, du trac, de la souffrance et de la mort quand tout s’effondre. Ils évoquent la confiance en soi, la façon de se construire au quotidien, le droit de haïr et de tuer au théâtre et la notion d’imposture, leurs adorations et leurs déceptions.

Ce spectacle est une pépite, pour reprendre le mot de Romy Schneider, dans la prolifération des spectacles, les acteurs de la Bulle bleue nous regardent droit dans les yeux, jouant sans jouer ni se la jouer, et partageant leurs émotions qui deviennent les nôtres. On assiste à un spectacle en train de se faire dans l’inattendu et la vulnérabilité de chacun et de tous, l’acteur qui parle de son travail en interprétant les interviews d’acteurs et d’actrices mythiques, le public qui reçoit les vibrations et la fragilité du métier qui croise la fragilité de la vie, l’humour par rapport au champ médico-social dans lequel ils évoluent mais sans être « très impressionnants » comme le dit l’un des acteurs. On fera mieux la prochaine fois, ce « Petit traîté sur l’art de jouer » est un magnifique travail sur le processus de création d’un spectacle mené de mains de maître par Nicolas Heredia et La Vaste Entreprise – artiste associé au Parvis/scène nationale de Tarbes, et à Théâtre et Cinéma/ scène nationale de Narbonne – dans des théâtres, des centres d’art et en espace public, au croisement du spectacle vivant, des arts visuels et performatifs.

 Brigitte Rémer, le 10 juin 2026

© Nicolas Heredia

Créé avec et interprété par : Mélaine Blot, Mireille Dejean, Arnaud Gélis, Mickaël Sicret, Auriane Vivien – collaboration et assistanat à la direction d’acteurs, Sophie Lequenne – Regard, Marion Coutarel – assistanat images Jules Savoie – construction et régie Gaël Rigaud – création lumière Marie Robert – avec la collaboration des techniciens et techniciennes de La Bulle Bleue : Clément Potié, Thomas Ruzicka, Sylvie Salmeron, Sébastien Thiaumond – accompagnement des acteurs et actrices : Lucile Bohollo et Audrey Prolhac – coordination de production Bruno Jacob et Mathilde Lubac-Quittet,

Les 30 et 31 mai 2026, à 15h, au Théâtre d’O, Cité européenne du Théâtre, Domaine d’O, Montpellier, dans le cadre du Printemps des Comédiens – Sites : www. printempsdescomédiens.com – wwww.lavasteentreprise.org  – En tournée : le 13 octobre 2026 au Théâtre d’Arles – les 22 et 23 avril 2027, Le Sillon – scène conventionnée de Clermont-l’Hérault – du 27 au 30 avril et du 3 au 5 mai, au Théâtre Garonne / scène européenne et Théâtre de la Cité / CDN de Toulouse – le 19 mai 2027, au Théâtre de Choisy-le-Roi ( tournée en construction).

The Last play in Gaza

Texte d’après Hossam Al Madhoun et Les Émigrés de Slawomir Mrożek – mise en scène et adaptation Einat Weizman – avec Shahir Kabha et Rami Salman – vidéo et scénographie Olga Golzer – au Théâtre 14, dans le cadre de Paris-Globe Festival – en arabe et anglais, surtitré en français.

© David Kaplan

Huit théâtres parisiens ont allié leurs forces pour faire parler le monde dans le Festival artistique international Paris-Globe, organisé en partenariat avec Courrier International. Des troupes de danse et de théâtre venues du Brésil, Cuba, Estonie, Grèce, Italie, Maroc, Mexique, Palestine, Portugal et Suisse ont investi, chacune pour deux soirées, les lieux artistiques de la ville.

The Last play in Gaza est de celles-là. Au déclenchement de la guerre se jouait à Gaza au Theater for Everybody Les Émigrés, pièce écrite au début des années 70 par l’auteur polonais Slawomir Mrożek. Noam Nassar en signait la mise en scène, Hossam Al Madhoun et Jamal Al Ruzzi l’interprétaient, le public était au rendez-vous. Les représentations se sont arrêtées le 7 octobre 2024. Le théâtre, comme d’autres lieux de liberté et comme une partie du pays, a été détruit.

© David Kaplan

Le début de la pièce évoque cette destruction qui n’est pas sans rappeler l’adage africain d’Amadou Hampâté Bâ, « Quand un vieillard meurt c’est une bibliothèque qui brûle. » Au Moyen-Orient comme partout dans le monde on pourrait dire : quand un théâtre disparaît tout un pan de la mémoire s’efface. Pour faire vivre cette mémoire, la metteuse en scène israélienne Einat Weizman a choisi de reprendre le spectacle de Gaza, à l’identique, tout le temps que durera la guerre. Elle pose ainsi un acte de résistance contre l’effacement de la culture palestinienne, tentative désespérée de recréer par le théâtre ce qui a été détruit.

Les acteurs palestiniens vivant sous passeports israéliens comme l’imposent les maîtres momentanés de la Région, ressemblent singulièrement aux deux hommes de la pièce de Mrożek. Réfugiés dans un pays qui n’est pas le leur, ils partagent leur solitude dans un temps où, à l’Est, le Mur de Berlin divisait le monde. Exilés de l’intérieur les acteurs palestiniens habitent les rôles de leurs homologues gazaouis qu’ils reprennent dans une mise en scène se superposant à celle du théâtre de Gaza avant la guerre. Elle est entrecoupée des témoignages de l’un des acteurs, Hossam Al Madhoun, qui parle de sa vie sous les bombes pendant des mois, jusqu’à sa fuite en Égypte.

Sur le plateau, quatre chaises, une table et un grand écran, deux micros sur pieds. La tragédie est là à travers le combat du peuple gazaoui au quotidien, mêlé au texte de Pologne dans lequel on ne sait ni le nom des personnages ni d’où ils viennent. Dans certaines séquences les mots et les situations se répondent en écho, se regardent et se complètent.

Gaza sur scène : « 2023. J’essaie de dormir… comment évacuer avec ma mère âgée de 83 ans ? On frappe à la porte, c’est ma voisine du 5ème étage appelée par ma fille, Selma, morte d’inquiétude depuis le Liban où elle vit. Mon téléphone ne répond plus faute de réseau. Plus tard, à 2h22 de la nuit c’est Abir qui m’appelle, sa maison vient d’être détruite il ne sait où aller avec sa famille. Il demande de l’aide, comment refuser ?  1,1 millions de personnes reçoivent l’ordre d’évacuer, mais pour aller où ? L’hôpital Nasser de Khan Younès a été durement frappé, les routes sont impraticables et risquées, le camp de Nuzeirat est bondé, la population de Gaza affamée. La solidarité s’organise comme elle peut, « et si tombe un autre ordre d’évacuation, où aller ? »

© David Kaplan

Universitaire à Tel-Aviv, Rami se raconte. Il a toujours voulu être acteur et a joué dans les petits théâtres arabophones de la ville. Après le 7 octobre il a compris que le vent tournait, l’atmosphère devenait délétère avec nombre de dénonciations sur Instagram. Il a ramassé son identité et a tout quitté, pour se protéger. Il est devenu serveur. Sur écran les personnages de la pièce de Mrożek échangent au sujet de la nourriture. L’un a acheté une boîte de conserve pour chiens l’autre ne veut plus faire la queue à l’épicerie. A Gaza c’est par douzaine que les kilos se perdent.

L’acteur se met à parler de Hossam Al Madhoun qui adorait les rues de Gaza son univers, et du metteur en scène, Noam Nassar. Ils s’étaient rencontrés en prison, dans le désert, et là avaient monté une pièce, pour casser les stéréotypes. Concrètement, Hossam avait dû conduire sa mère souffrant de l’estomac, à l’hôpital et faire les dix-sept pharmacies de la ville pour tenter de trouver le médicament qui apaise ses souffrances. Ce tour de ville lui avait montré un spectacle de désolation, des immeubles et le marché écroulés, des enfants écrasés, des gens fracassés.

Tandis que le monde réel s’effondre à l’extérieur, Les Émigrés se jouent sur écran, (vidéo et scénographie Olga Golzer) les acteurs sur scène emboîte le pas aux acteurs de Gaza, comme en playback et se prennent à rêver. « Je construirai la plus belle des maisons… » dit l’un d’eux. Et ils ébauchent quelques pas de danse sur la musique de Zorba le Grec, signée du compositeur Mikis Theodorakis, qui lui aussi avait connu les geôles de son pays, la Grèce.

Hossam a réussi à s’exfiltrer et à regagner Le Caire. Il écrit à Shahir et Rami qui présentent le spectacle à Paris : « Cher Shahir et Rami, Je suis au Caire. Ce spectacle vous le poursuivez. Où que nous soyons nous sommes toujours contraints de prouver que nous sommes des êtres humains. Vous avez écrit quoi ces derniers temps ? »  Pour Mrożek, « la peur fait de chacun un esclave. » Et ils se prennent à rêver, « De retour dans mon pays natal… » L’un des acteurs monte sur la table et se passe une corde au cou. Avant, il écrit à sa femme et à ses enfants, moment tragique puisque l’équipe théâtrale éclatée est décimée et que la ville est devenue fantôme.

© David Kaplan

À travers ce récit de vie qu’est The Last play in Gaza , la survie en temps de guerre et la violence de la dépossession, un pan de l’histoire de Gaza et de l’histoire du théâtre à Gaza se déroule sous nos yeux. La démarche est forte, courageuse, théâtralement judicieuse et magnifiquement portée par deux acteurs – Shahir Kabha et Rami Salman dont la présence emplit l’espace, parallèlement aux acteurs interprétant Mrożek, sur écran, captation de Gaza.

Dramaturge et metteuse en scène israélienne, Einat Weizman s’est spécialisée dans le théâtre politique et documentaire et contre vents et marées poursuit son travail avec les artistes et les communautés palestiniennes, elle en paye le prix fort pour ses prises de position. Co-fondateur du Theater for Everybody, travailleur socio-culturel et responsable du programme Protection de l’enfant pour l’ONG Ma’an, Hossam Al Madhoun transmet dans des billets publiés sur Le Monde son journal de bord via des amis d’Europe.

La parole des Gazaouis et des Palestiniens se fait rare, elle est précieuse, pour que la mémoire et leur identité demeurent !

Brigitte Rémer, le 6 juin 2026

Avec :  Shahir Kabha and Rami Salman – lumières Muhammed Shaheen – Musique et son design Raymond Haddad – traduction et surtitrage Michael Charny – administration May Shehady – En partenariat avec Courrier International.

Les 2 et 3 juin 2026 à 19h, au Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier. 75014. Paris – Tramway : station Didot et Porte de Vanves – site : www. theatre14.fr et www. parisglobe.fr

Ballaké Sissoko et Piers Faccini

Ballaké Sissoko kora et chant, Piers Faccini guitare et voix, production Talent Boutique – au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines / Centre Dramatique National,.

© Sandra Mehl

Soirée magique à Sartrouville en présence de Ballaké Sissoko grand maître de la kora, instrument emblématique de l’Afrique de l’Ouest et du guitariste auteur-compositeur anglais investi dans les musiques du monde, Piers Faccini, un sublime duo de musiciens, les musiques mandingues à l’honneur.

Derrière eux, les montagnes du Mali représentées au batik sur des toiles aux couleurs sienne, ocre et bordeaux de toute beauté, tendues de cour à jardin. Ballaké Sissoko est assis, l’instrument devant lui, il entre dans le paysage. Fils du musicien Djelimady Sissoko, son père ne souhaitait pas que son premier fils prenne la relève, Ballaké a donc appris à la dérobée, mais à treize ans à la mort du père il intègre l’Ensemble instrumental du Mali.

La clarté du son de la kora ouvre le concert et nous prend par la main pour quitter le bruit du monde. L’instrument possède une symbolique forte – la calebasse est reliée au cœur, le bois au végétal, la peau à l’animal et le fer à la magie, de même que les vingt et une cordes – trois fois sept. Selon la légende, la première kora était l’instrument personnel d’une femme-génie qui vivait dans les grottes de Missirikoro, au Mali.

© Jeune Afrique – Ggal

À côté de Ballaké Sissoko, debout et légèrement en retrait, Piers Faccini est à l’écoute, ses deux guitares près de lui. Quand il se place devant le micro, il engage un chant solo de sa voix grave et enveloppante, une tarentelle du sud de l’Italie en langue originale, la kora lui répond. Il y a une grande douceur dans leur dialogue et les deux instruments racontent, le pied bat la mesure et donne le rythme. Le chant et la musique deviennent mélopée et récit, et les sons sortent des montagnes. À certains moments ils s’impriment de lenteur et deviennent complaintes, à d’autres de légèreté et se font plus vifs. Piers passe à l’anglais et dans l’une des chansons fait l’effort du bambara. C’est lui qui nous sert de guide et traduit la couleur et le contenu des morceaux interprétés.

© Sandra Mehl

L’un des morceaux honore le rossignol qui niche au Sahel avant de s’envoler, haut dans le ciel ; un autre, d’une grande sensibilité, appelle une marche dans le sable du désert. La lumière se métamorphose, les basses sont profondes, les sons se superposent. La voix soudain devient psalmodie et passe des graves aux aigus. Le guitariste fredonne.

Puis la kora réaccordée parle aux ancêtres et se fait prière, psalmodie, supplique et imprécation. Ballaké Sissoko frappe la caisse et recherche des sons avec les mains. Les montagnes sont devenues blanches. Un morceau plus instrumental succède à d’autres, mêlés. Les deux instruments se font plus vifs et dans la joie de vivre, plus félins, nostalgiques parfois et se transforment en mélopée. Les motifs se répètent, la voix travaille aussi les aigus de manière récurrente en écho à la kora qui prend le relais. Piers Faccini joue de l’harmonica en même temps que de la guitare. Les montagnes deviennent glaciers et virent au bleu, puis au violet, l’ombre des musiciens s’inscrit sur le batik. Ballaké Sissoko habite sa kora, somptueuse comme une sculpture. Un grand morceau instrumental traverse la nuit.

© Sandra Mehl

Ballaké Sissoko et Piers Faccini se sont rencontrés à Los Angeles et ponctuellement dialoguent avec leurs instruments. Il leur a fallu cette vingtaine d’années pour élaborer un magnifique enregistrement, avec un disque édité en 2025, Our calling. Auparavant le guitariste avait été invité par Ballaké à chanter Kadidja dans son album intitulé Djourou. Le musicien, maître de la kora, improvisateur et compositeur surdoué et passionné, a aussi souvent été accompagné du violoncelliste Vincent Segal avec qui il a enregistré Chamber Music.

Entre Piers Faccini et lui se tisse un récit d’Afrique et une atmosphère de mélancolie. Les oiseaux traversent les frontières. La kora s’engage dans un solo, la guitare la rejoint, puis le chant. Ensemble, les deux musiciens inventent leur partition et leur langage pour le plus grand plaisir du public.

Brigitte Rémer, le 5 juin 2026

Vu le mercredi 20 mai 2026 au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, Centre Dramatique National, place Jacques Brel. 78500. Sartrouville – tél. 01 30 86 77 79 – RER C, station Sartrouville, puis navette du théâtre.

Prochains concerts : 12 juin 2026, Théâtre Cinéma/ scène nationale Grand Narbonne – 26 juin, Château de la Roche/ Saint-Priest-la-Roche – 14 juillet, Festival de Jazz, Gand (Belgique) – 2 août, Théâtre de la Mer, Sète.

De rêver encore

Exposition des oeuvres du photographe-vidéaste Youssef Nabil, au Musée d’Orsay – Commissariat d’exposition Sylvain Amic (†) et Nicolas Gausserand,  – à l’occasion de la Saison Méditerranée et dans le cadre du Bicentenaire de la Photographie 2026/2027.

Annick Lemoine et Youssef Nabil © Brigitte Rémer (1)

Conservatrice générale du patrimoine de la Ville de Paris et docteure en histoire de l’art, anciennement directrice du Petit Palais et conceptrice d’expositions emblématiques, Annick Lemoine est depuis quelques mois la nouvelle présidente-directrice de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie.

Elle accueille le photographe-vidéaste Youssef Nabil avec élégance et attention et annonce poursuivre la dynamique engagée par son prédécesseur, Sylvain Amic, grand défenseur de la démocratisation culturelle brutalement disparu l’été dernier, à qui elle rend hommage.

Self-portrait © Youssef Nabil (2)

De rêver encore est un magnifique exercice funambule permettant une plongée dans le patrimoine commun que sont les collections du musée d’Orsay couvrant la période 1848 à 1914, dialoguant avec l’art d’aujourd’hui à travers les chemins buissonniers et l’œuvre de Youssef Nabil. Le dialogue engagé entre l’artiste et l’équipe du musée – les conservateurs chargés de la Photographie d’une part, de l’Orientalisme d’autre part – sous le regard de Nicolas Gausserand, conseiller du président, conservateur en charge des affaires internationales et des programmes contemporains qui signe le commissariat de l’exposition, est passionnant. Il permet d’ouvrir davantage encore le musée d’Orsay au grand public et de permettre de repositionner dans le monde contemporain les messages des grands artistes du passé.

Depuis les années 1990, le photographe-vidéaste franco-égyptien Youssef Nabil, construit une œuvre à l’identité visuelle forte, à laquelle le musée d’Orsay a contribué sans le savoir. Ce fut sa première confrontation avec l’art en arrivant en France, une rencontre profonde et définitive. Son émotion du premier jour et sa perception rhizoment et imprègnent son œuvre. Il est le premier artiste contemporain à investir les salles consacrées à la peinture orientaliste du musée d’Orsay, l’accrochage suit son parcours chronologique, en cinq étapes.

Anonyme Égypte-Badrechein entre 1890 et 1915 (3)

Dans la première salle – Observations en Orient et inspirations orientalistes – sont accrochées les photographies extraites des collections du musée et choisies par l’artiste, présentant une Égypte intemporelle : celles de Maxime Du Camp, écrivain polygraphe et photographe français, membre de l’Académie française, ami de Gustave Flaubert et qui a voyagé avec lui en Égypte, Nubie, Palestine et Syrie dans les années 1849 à 1951 ; celles de John Beasley Greene, photographe et archéologue orientaliste américain qui a photographié le Nil et ses cataractes dans les années 1853 à 1955 et engagé des fouilles au temple de Ramsès III, à Thèbes. Par leur précision, ces photographies ont valeur d’outils scientifiques. Un Autoportrait de Youssef Nabil, visage couleur pierre se détachant dans un rais de lumière sur un mur de granit recouvert des symboles pharaoniques et idéogrammes sculptés, se mêle aux clichés du XIXème. Il est l’homme de l’ombre en costume noir dans le projecteur naturel du soleil égyptien, en marche dans la lumière oblique.

Memory of a Happy Place © Youssef Nabil (4)

Dans la seconde salle en enfilade de la galerie intitulée L’Enfance de l’Art, Youssef Nabil nous ramène à l’enfance, au double, au trouble, à l’observation, aux ondulations des décisions. Il fait récit du passé en référence à son départ du pays, qu’il choisit de quitter à l’âge de dix-neuf ans. Memory of a Happy Place, place le regard grave de l’enfant au centre de la photographie et le superpose aux paysages fragmentés d’eaux, de ciels et de soleils couchants. Le regard est interrogatif, empreint de sérieux et d’une certaine mélancolie. Dans Say Goodbye, Self-Portrait, Alexandria 2009, il nous mène dans le quartier de Bahari lié à la pêche à Alexandrie devant une mer remplie des barques tout-couleurs des pêcheurs. Il est de dos et prend le large, dans une barque, car cet homme en djellaba blanche qui rame et quitte le rivage, c’est lui, Youssef Nabil, en marche sur son chemin de Damas. Au loin, de l’autre côté de la corniche, paraît l’Alexandrie moderne autour de la Bibliotheca Alexandrina, comme un mirage. Un autre récit, autre série en quatre temps et quatre grands clichés, I Will Go To Paradise, Self-Portrait, Hyères 2008 raconte l’effacement progressif d’un homme pénétrant dans la mer, jusqu’à disparaître. Même djellaba blanche, jeux de couleurs entre ciels au couchant, mer dont le bleu s’éteint et reflets des dernières clartés sur le sable. L’homme s’éloigne et devient un petit point avant de disparaitre dans un paysage crépusculaire ocre, organsin, brun et orangé.

Onirique par le traitement de la couleur – Youssef Nabil a élaboré sa technique picturale auprès des derniers retoucheurs arméniens et égyptiens de son pays et colorise en peinture des tirages argentiques en noir et blanc qu’il capture à la chambre noire. L’atmosphère chromatique ainsi créée et devenue sa marque de fabrique et sa signature, ouvre sur le rêve. Depuis qu’il a quitté sa terre natale, en 2003, Youssef Nabil se met en scène dans des paysages de solitude.

The Dream, self-portrait © Youssef Nabil (5)

De rêve il est question tout au long de l’exposition, c’est un thème emblématique pour l’artiste et ses références, la troisième salle de l’exposition intitulée Symboles et Paraboles en témoigne. The Dream qu’il présente, réalisé en 2021 juste après le confinement, fait écho à la peinture de Pierre Puvis de Chavannes, Le Rêve, réalisée en 1883 et qu’il a rencontrée lors de son premier voyage en France, en 1992, il avait dix-neuf ans. Cette peinture l’a hanté, il en donne sa lecture, et en revisite le symbolisme. Ainsi trois nymphes ou trois anges, comme dans le tableau, apportent à ce bel endormi, lui-même, Youssef Nabil, l’élixir d’amour, de gloire et de richesse. Pour lui le rêve « ni vie ni mort, est ce moment, où l’on s’échappe de la vie. » Le peintre, dessinateur et graveur Odilon Redon l’inspire aussi beaucoup, dans sa manière de rendre l’invisible visible. Sa peinture, Le Sommeil de Caliban devient pour lui une référence. Odilon Redon était revenu à plusieurs reprises sur ce personnage issu de La Tempête de Shakespeare, par la réalisation de trois fusains avant d’en exécuter une peinture sur bois. Être hybride, habitant noir d’une île déserte sur laquelle Prospero duc de Milan s’est exilé, il a fait de Caliban son esclave. Ce duc règne grâce à l’esprit de l’air, Ariel, qu’il a libéré d’une malédiction et dont il a fait son serviteur. Le tableau d’Odilon Redon montre Caliban endormi au pied d’un arbre, entre un tapis de coquelicots et le ciel turquoise.

Self-portrait with Roots © Youssef Nabil (6)

De curieux visages flottent autour de lui dont celui d’Ariel maître de la magie, chargé de le surveiller. L’acte III scène 2 de La Tempête de William Shakespeare en est l’illustration. Youssef Nabil le cite en référence : « N’aie pas peur : l’île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois des milliers d’instruments tintent confusément autour de mes oreilles ; quelquefois ce sont des voix telles que, si je m’éveillais alors après un long sommeil, elles me feraient dormir encore ; et quelquefois en rêvant, il m’a semblé voir les nuées s’ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur moi ; en sorte que lorsque je m’éveillais, je pleurais d’envie de rêver encore. »

I Saved My Belly Dancer # XX, 2015 © Youssef Nabil (7)

La dernière salle fait référence à la tradition cinématographique égyptienne en son âge d’or dont s’est imprégné Youssef Nabil pour avoir vu nombre de ces films et comédies musicales au Caire pendant l’enfance. De même qu’en photographie on peut aussi penser à l’œuvre très picturale de Rudolf Lehnert et Ernst Landrock dans leurs mises en scène de l’Égypte et jeux de lumière, rares, à cette époque. Deux films vidéo d’une dizaine de minutes sont projetés : I Saved My Belly Dancer, réalisé en 2015 où il met en scène l’actrice mexicaine Salma Hayek, en danseuse du ventre, et l’acteur franco-algérien Tahar Rahim dans une épopée amoureuse qui les mène des rives d’Égypte au Far West américain en une sorte d’opéra. À cette recherche esthétique élaborée et raffinée ouvrant sur une atmosphère magnétique, les tons pastel d’une beauté à outrance, fruit d’une colorisation de l’image à la main font référence à l’art de l’affiche en Égypte. L’artiste interroge aussi son pays d’origine sur son avenir et évoque la perception du corps des femmes dans l’Égypte d’aujourd’hui.

Le second film, The Room, se situe à l’opposé du premier, dans le fond comme dans la forme. Il s’agit du passage de l’autre côté du miroir, un voyage au pays de la mort qui n’est pas sans faire penser à la barque solaire pharaonique. Youssef Nabil s’y met en scène avec l’artiste performeuse Marina Abramovic qu’il avait rencontrée en 2000 et qui ne craint ni la provocation ni la mise en danger. Elle, sorte de sphinge vêtue de blanc, lui dans les limbes de l’avant ou de l’après de la vie, dans un univers où la lumière agresse l’âme et où le cerveau s’éteint. Marina Abramovic tient le rôle de l’ange qui le transporte jusqu’à ce lieu inconnu qu’on appelle la mort.

© Courtesy Y. Nabil and M. Ibrahim.

Par la colorisation manuelle Youssef Nabil dessine un Orient libre et sans interdit, à travers un imaginaire poétique où se mêlent fiction et autobiographie. Un certain nombre de ses photos ont été acquise par Bernard Pinault et figurent dans sa collection, elles ont été présentées pour la première fois en 2020 à l’occasion de l’exposition monographique consacrée à l’artiste sous le titre Once Upon A Dream au Palazzo Grassi, à Venise.

Le spectre de l’œuvre de Youssef Nabil est large, et son regard traverse le rêve et la mélancolie, la nostalgie, le désir, la légèreté et la profondeur, l’exil, l’identité et le sentiment d’appartenance. Il écrit lui-même ses cartels et joue des correspondances faisant dialoguer les époques, les espaces, les langues, les supports et les esthétiques. Quand il parle du Bouddha d’Odilon Redon, ou de son Grand tapis de prières, exposés avant de pénétrer dans les galeries où il est lui-même en majesté accueillant le visiteur, il commente l’œuvre au regard de sa perception. En cela l’exposition proposée par le Musée d’Orsay est passionnante et permet un fructueux dialogue entre artistes distants de centaines d’années, entre l’ici et l’ailleurs. Youssef Nabil dans ce cadre offre un bel espace de méditation en même temps qu’il se reconnaît dans un symbolisme libre et ouvert, ses œuvres deviennent des métaphores dans lesquelles chacun peut se perdre et se retrouver. Son exposition, De rêver encore, est une magnifique invitation au voyage … « Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur D’aller là-bas vivre ensemble ! Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté » dit le poète…

 Brigitte Rémer, le 29 mai 2026

Visuels – (1)  Annick Lemoine présidente-directrice de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie et Youssef Nabil – (2) Youssef Nabil (1972) Self-portrait next to the Wall # II, Luxor, 2014 Tirage argentique coloré à la main, 50 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (3) Anonyme Égypte-Badrechein : paysage, rivière, palmiers, entre 1890 et 1915 Épreuve argentique H. 20,0 ; L. 27,8 cm. Collection Musée d’Orsay Achat, 1993 © Photo : Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt – (4) Youssef Nabil, Memory of a Happy Place, 2021 – tirage argentique coloré à la main • 26 × 39 cm Coll. particulière, © Youssef Nabil – (5) Youssef Nabil (1972) The Dream, self-portrait, 2021 Tirage argentique coloré à la main, 26 x 39 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (6) Youssef Nabil (1972) Self-portrait with Roots, Los Angeles, 2008 Tirage argentique gélatino-bromure coloré à la main, tiré en 2014, 115 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil – (7) Youssef Nabil (1972) I Saved My Belly Dancer # XX, 2015 Tirage argentique coloré à la main, 50 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (8) Youssef Nabil, The Wedding, New York, 2025. Courtesy of the artist and Mariane Ibrahim – (9) Youssef Nabil (1972) Say Goodbye, self-portrait Alexandria, 2009 Tirage argentique gélatino-bromure coloré à la main, tiré en 2013, 50 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil

Say Goodbye self-portrait Alexandria © Youssef Nabil (9)

Commissariat d’exposition : Sylvain Amic (†) Président de l’Établissement Public du musée d’Orsay et du musée de l’Orangerie, Valéry Giscard d’Estaing du 24 avril 2024 au 31 août 2025 – Nicolas Gausserand, Conseiller du Président, en charge des questions internationales et contemporaines – Exposition organisée à l’occasion de la Saison Méditerranée et dans le cadre du Bicentenaire de la Photographie 2026/2027 – Avec la collaboration de la Galerie Nathalie Obadia – Partenariats médias – Les Inrockuptibles, Fishey – Avec le généreux soutien de  American Friends Musées d’Orsay et de l’Orangerie

De rêver encore, exposition du 19 mai au 13 septembre 2026, au Musée d’Orsay, de 9h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h45 (fermé le lundi) – Esplanade Valéry Giscard d’Estaing. 75007. Paris – métro : Solférino – site : musee-orsay.fr