Archives mensuelles : mai 2026

Trio, Quintett, Enemy in the Figure

Trois chorégraphies de William Forsythe, interprétées par le Ballet de l’Opéra national du Rhin – Théâtre de la Ville Sarah-Bernhardt, dans le cadre de Chaillot hors les murs.

Trio © Agathe Poupeney

Principalement formé à New York où il a grandi, William Forsythe a commencé sa carrière au Joffrey Ballet, puis au Ballet de Stuttgart, avant de diriger pendant vingt ans à partir de 1984 le Ballet de Francfort, année où il crée la pièce Artifact. Il fonde ensuite, en 2004, la Forsythe Company, qu’il animera jusqu’en 2015.

S’éloignant du répertoire classique par ses recherches, Forsythe  a rendu plus dynamique l’expression chorégraphique. Ses expériences dans les arts visuels lui ont permis de faire évoluer les formes esthétiques à travers des performances, installations, films et par le numérique, tous matériaux dont il s’est emparé et qu’il montre dans les musées.

Le Ballet de l’Opéra national du Rhin rend hommage au chorégraphe et présente deux programmes. Le premier, Ici et The look, signé de Sharon Eyal et Léo Lérus. Le second que nous évoquons, présente trois des pièces de Forsythe : Trio et Quintett, de facture classique, Enemy in the Figure, un magnifique récit d’une toute autre nature. Créé en 1996, Trio fait interagir une danseuse et deux danseurs aux couleurs vives et bariolées comme un tableau abstrait, sur l’allegro du Quatuor à cordes n°15 de Beethoven. Écritures des bras et passages de main à main, savants portés et corps plume, tension, grâce et précision guidés par la musique écrivent une chorégraphie entre terre et ciel.

Quintett © Agathe Poupeney

Le magnifique contrebassiste britannique Gavin Bryars signe la musique de Quintett, chorégraphie créée en 1993. Il a étudié la philosophie avant de débuter une carrière de musicien de jazz classique dans les années 1960, de développer l’improvisation libre, puis de composer. Il a écrit plusieurs opéras, dont Médée, mis en scène par Bob Wilson. Ce Quintett porte les vibrations d’un tissu chorégraphique composé majoritairement de solos, quelques duos, trios et ensembles où les corps se mêlent et les liens se tissent avec une certaine mélancolie. William Forsythe a composé la pièce alors que sa femme, la danseuse Tracey Kai-Maier était atteinte d’un cancer, elle disparaitra un an plus tard, en 1994. Les notes graves de la contrebasse de Gavin Bryars dans Jesus’ Blood Never Failed Me Yet reviennent d’une manière lancinante et accompagnent l’ensemble. Comme dans Trio la virtuosité technique des danseurs éblouit dans la fluidité des tours, des sauts et des portés. Dans Quintett, tout est épuré et on y trouve une réelle force de vie dans une pièce profonde et pleine d’émotions où les corps s’étirent à l’infini.

Enemy in the Figure © Agathe Poupeney

La troisième pièce, Enemy in the Figure, a été créée en 1989. Onze danseurs sur scène nourrissent un scénario où la scénographie devient un personnage. Sur une immense paroi de bois ondulée qui traverse la scène en diagonale se reflète l’ombre des danseurs traduite par un projecteur mobile qu’ils déplacent. L’atmosphère est à la fois féérique et inquiétante, géométrique et fantomatique. La musique du compositeur néerlandais Thom Willems, qui a composé pour de nombreuses pièces de William Forsythe, balise l’ensemble de ses rythmes et sonorités électroniques.  Un câble et un cordage traversent la scène et une danseuse court, à toute allure, comme menacée, traquée, dans un univers instable et inquiétant. Des gestes en accéléré se répètent et s’affolent. Les costumes transforment les danseurs en aigles noirs contrastant avec les justaucorps blancs des femmes. La chorégraphie travaille sur la forme et la perception, elle est hypnotique. Des trois pièces présentées ici elle est la plus ancienne, étrangement, c’est celle qui  s’engage dans la voie du futur.

Quintett © Agathe Poupeney

Ce superbe programme composé par Bruno Bouché, directeur du CCN/Ballet de l’Opéra national du Rhin depuis 2017, est un hommage à l’art de la composition du chorégraphe William Forsythe autant que l’exposition de la virtuosité des danseurs du Ballet de l’Opéra national du Rhin dans l’étendue de leur gamme. Son parcours est emblématique : il est à l’Opéra national de Paris de 1996 à 2014, dirige la compagnie Incidence chorégraphique de 1999 à 2017, compagnie qui produit les créations de danseurs de l’Opéra de Paris et d’artistes indépendants. Il signe des chorégraphies depuis 2003 et travaille de manière très ouverte, entre autres avec le théâtre.

Ces trois chorégraphies – Trio, Quintett et Enemy in the Figure – reprises par le Ballet de l’Opéra national du Rhin sont remarquables. Elles mettent en valeur la danse et les danseurs, tous virtuoses et aériens, la perfection du geste dans sa puissance et sa grâce. Une  programmation lumineuse du Théâtre de la Ville Sarah-Bernhardt et de Chaillot hors les murs.

Brigitte Rémer, le 3 mai 2026

Trio, chorégraphie, scénographie William Forsythe – musique Ludwig van Beethoven – lumières Tanja Rühl, répétiteur Thomas McManus – costumes Stephen Galloway – Avec : Pierre-Émile Lemieux-Venne, Hénoc Waysenson, Lara Wolter les 25, 26 avril (20h) et 5 mai et avec Di He, Erwan Jeammot, Alexandre Plesis (les 26 avril (15h), 3 et 6 mai. Création en 1996 par le Ballet de Francfort – Entrée au répertoire du Ballet de l’OnR en 2025.

Enemy in the Figure © Agathe Poupeney

Quintett, chorégraphie William Forsythe, en collaboration avec Dana Caspersen, Stephen Galloway, Jacopo Godani, Thomas McManus, Jones San Martin – musique Gavin Bryars -costumes Stephen Galloway – décors, lumières William Forsythe – Avec : Ana Enriquez, Julia Weiss, Miquel Lozano, Marc Comellas, Cauê Frias les 25 avril, 26 avril (20h) et 5 mai et avec Marta Mendo Dias, Susie Buisson, Maron Delavaud, RubénJulliars, Miguel Lopes les 26 avril (15h), 3 et 6 mai. Création en 1993 par le Ballet de Francfort – Entrée au répertoire du Ballet de l’OnR en 2017.

Enemy in the figure, chorégraphie, scénographie, lumières et costumes William Forsythe – musique Thom Willems – Avec 11 danseurs. Création en 1989 par le Ballet de Francfort – Entrée au répertoire du Ballet de l’OnR en 2023.

Équipe du Ballet de l’Opéra national du Rhin : Bruno Bouché directeur artistique, Emmanuelle Boisanfray administratrice, Jérôme Duvauchelle directeur technique, Claude Agrafeil, Adrien Boissonnet maîtres de ballet, Boyd Lau régisseur général, Maxime Georges pianiste répétiteur.

Des hommes endormis

Texte Martin Crimp – traduction Alice Zeniter – mise en scène Jean-Luc Lagarde, compagnie Seconde Nature – à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet.

© Marie Gioanni

Dramaturge britannique, Martin Crimp est aussi traducteur et metteur en scène et monte parfois ses propres textes. Il a écrit et publié depuis les années 80 une quinzaine de pièces et des livrets d’opéra pour le compositeur Georges Benjamin, dont Written on skin présenté en 2012 au Festival d’Aix-en-Provence et Lessons in love and violence au Royal Opéra House de Londres en 2018.

Des hommes endormis est une commande de Katie Mitchell pour la troupe du Deutsche Schauspiehaus à Hambourg où la pièce fut créée en 2018. Comme l’ensemble de son théâtre il explore la violence contemporaine avec une certaine cruauté et beaucoup d’humour, dans un rapport singulier à l’absurde.

© Marie Gioanni

La scénographie nous mène dans un séjour bourgeois sommairement représenté avec grand frigo et petit point d’eau. Une chanson blues à bas volume communique une impression de calme. Une immense baie vitrée permet, dans son opacité, de prolonger l’action sur le balcon et à un moment de nous faire voir la ville (scénographie Ludovic Lagarde, en collaboration avec Sébastien Michaud). Côté jardin une table et une chaise type chaise d’école, inconfortable, l’antre de la protagoniste, Julia, (Christèle Tual) auteure apparemment connue mais on ne le saura que tard. Côté cour un lampadaire des plus banals et à mille mille de la première, une seconde chaise tout aussi inconfortable sur laquelle est avachi l’époux, Paul, (Laurent Poitrenaux) un tantinet non-réactif aux coups qu’il reçoit. À ses côtés, un magnétophone, il est producteur de musique à défaut d’avoir été pianiste.

La pièce ouvre sur un bruit d’avion qui couvre les voix et la musique, et qui revient de manière récurrente – caractère subjectif du son – Julia, femme de tête fantasque envoie ses salves existentielles de manière hâbleuse et sans réserve pour faire payer à son époux la distance mise entre eux, le manque de tendresse et l’absence d’enfant, et, derrière sa superbe, tente de régler ses comptes avec son propre désarroi. La mise en scène suspend l’action par des noirs qui rythment le spectacle comme des plans de tournage entre leur début et leur fin.

© Marie Gioanni

Il est deux heures du matin, à cette heure sommes toutes singulière s’il s’agit d’invitation Julia a convié sa nouvelle assistante, Josefine (Hortense Girard), sans en informer Paul. Rien n’est prévu, le frigo est vide. Arrive cette jeune femme, très extravertie, avec son compagnon, Tilman fabricant de meubles (Guillaume Costanza), un drôle d’oiseau, un peu fantaisiste et en vol sans visibilité lui aussi. « Elle disjoncte » dira Paul en parlant de Julia.

Et le quatuor grince, les femmes vont acheter un peu de vin, les hommes se rapprochent, la conversation va et vient entre avoir un enfant ou ne pas. Josefine voudrait s’éclater, danser. Paul lui offre de la musique classique. Elle lui assène un coup violent, lui pulvérisant le nez. Il raconte son enfance, l’abandon du piano qu’il apprenait « j’avais pas d’âme » dit-il, et l’abandon de sa mère. Tilman trouve un reste de salade grecque au fond du frigo et va boire un peu trop, surtout quand Josefine lui fera savoir qu’elle est enceinte. L’appel téléphonique d’un certain Marco à Julia la déstabilise totalement.

© Marie Gioanni

La pièce mène du quasi-soliloque de Julia au début de la pièce à son statut de spectatrice avant effondrement et de la gesticulation de Josefine sous lumière psychédélique (signées Sébastien Michaud) à la déroute des hommes endormis. La direction d’acteurs de Ludovic Lagarde est remarquable et le couple Julia-Paul/Christèle Tual, Laurent Poitrenaux – deux acteurs qui ont travaillé à plusieurs reprises avec le metteur en scène – fonctionne à merveille, chacun dans son extrême, de même que le couple Josefine-Tilman/Hortense Girard, Guillaume Costanza dans ses gesticulations et égarements, l’un pouvant être le négatif de l’autre. La mise en scène de Ludovic Lagarde fait osciller le spectateur entre une réalité cruelle et une certaine déréalisation, ouvrant jusqu’au fantastique et au rêve.

Brigitte Rémer, le 5 mai 2026

Julia, Christèle Tual – Paul, Laurent Poitrenaux – Tilman, Guillaume Costanza – Josefine, Hortense Girard. Scénographie Ludovic Lagarde en collaboration avec Sébastien Michaud – régie générale et assistanat à la scénographie, Moustache (François Aubry) – costumes Marie La Rocca – lumières Sébastien Michaud – son et images Jérôme Tuncer – musique Alvise Sinivia – Collaboration artistique à la mise en scène Céline Gaudier – production Compagnie Seconde Nature, avec le soutien du dispositif d’insertion de l’École du Théâtre national de Bretagne. La traduction française signée d’Alice Zeniter a été publiée par les éditions de l’Arche en 2019.

Du 4 au 24 mai 2026, Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 4, square de l’Opéra Louis- Jouvet. 75009 Paris – métro Opéra, Havre Caumartin – site : www.athenee-theatre.com – tél. : 01 53 05 19 19

Angelin Preljocaj chorégraphie… le musée d’Orsay

À l’occasion du 40ème anniversaire du musée d’Orsay, chorégraphies d’Angelin Preljocaj : Boléro, extrait de Gravité, suivi de Hommes au bain, puis de Femmes au bain d’après l’œuvre de Gustave Caillebotte – au musée d’Orsay, les 18 et 19 avril 2026.

© Musée d’Orsay, Laëtitia Striffling-Marcu

C’est en 1986 qu’ouvrait le musée d’Orsay, avec l’installation de collections de peintures, sculptures, objets d’art, maquettes d’architecture, dessins du XIXè,  dans une gare emblématique des bords de Seine.

À l’occasion du 40ème anniversaire du musée, le Ballet Preljocaj présente, sur une scène circulaire montée à la croisée de la grande Nef un extrait de Gravité sur Le Boléro de Ravel (cf. notre article du 19 février 2019). « La gravitation est l’une des quatre forces fondamentales qui régissent l’univers. Elle désigne l’attraction de deux masses. Elle est invisible, impalpable, immanente. C’est pourtant elle qui crée ce qu’on appelle la pesanteur. » dit le chorégraphe.

Gravité © brigitte rémer

Dans la grande Nef le geste est éblouissant et l’énergie palpable. Devant l’immobilité des tableaux Gravité développe énergie, temps, espace et vitesse, explore et déjoue la pesanteur et repousse les limites du corps. Une douzaine de danseuses et danseurs sont à l’œuvre, justaucorps blancs pour les premières, tee-shirts pantalons blancs pour les seconds, entre musique et rythme, pulsion, élévation et suspension, dans un ensemble matérialisant les lois de l’attraction, avec une grâce infinie.

Les spectateurs sont ensuite invités à suivre les danseurs descendus dans la Nef, qui les guident jusqu’à l’auditorium où se déroule la seconde partie de la représentation. Les danseurs et danseuses se mêlent aux sculptures œuvres majeures du Musée, et qui leur ressemblent.

Dans l’auditorium se croisent les regards du peintre Gustave Caillebotte et du chorégraphe, Angelin Preljocaj. Dès 1988 l’univers du chorégraphe croise celui du peintre, dans un court-métrage réalisé par Cyril Collard, Les Raboteurs, d’après le tableau de Caillebotte Raboteurs de parquet réalisé vers 1875, une des premières illustrations du prolétariat en action. Une autre commande est faite au chorégraphe lors de la grande exposition Gustave Caillebotte Peindre les hommes, présentée au musée d’Orsay en 2024/25, il crée une chorégraphie autour du tableau Homme au bain qui représente un homme de dos dans l’intimité de sa toilette, deux danseurs l’interprètent (Elliot Bussinet et Leonardo Cremaschi).

Femmes au bain © Yang-Wang

Angelin Preljocaj reprend aujourd’hui sa pièce, enrichie d’une chorégraphie en miroir, Femmes au bain, créée récemment à Tirana, pays d’origine de sa famille. Il puise dans Femme à sa toilette de Caillebotte et Femmes sortant du bain, de Degas. La pièce dialogue avec la précédente, deux danseuses l’interprètent (Lucile Boulay et Mirea Delogu) qui mettent leurs pas dans ceux des hommes, dans un même protocole, avec des gestes qu’elles se réapproprient. Dans ces deux pièces se rejoue la question du double et celle du rituel, l’eau purificatrice, le drapé de la serviette et la statuaire, dans le contexte du Musée. La lenteur et la majesté s’expriment sur la scène et habitent danseuses et danseurs. On entend le lamento du violoncelle et les oiseaux, suivis d’une musique symphonique.

Ces deux pièces se font écho l’une à l’autre dans leurs gestes en miroir, fois deux, fois quatre. Le clair-obscur donne solennité et beauté à l’ensemble et leur inscription dans le musée d’Orsay est un plaisir esthétique et philosophique. Bel anniversaire au musée d’Orsay, dans la mêlée des arts et l’ouverture aux mondes artistiques, géographiques et de la pensée ! La proposition faite au chorégraphe Angelin Preljocaj est un cadeau pour les publics et pour faire vivre le XIXème au XXIème siècle avec réflexion, exigence et sensibilité.

Brigitte Rémer, le 1er mai 2026

Dans la Nef © brigitte rémer

Boléro, extrait de Gravité (création 2018). Danseurs-danseuses : Angie Armand, Liam Bourbon Simeonov, Mar Gómez Ballester, Paul-David Gonto, Lucas Hessel, Verity Jacobsen, Florette Jager, Beatrice La Fata, Florine Pegat-Toquet, Valen Rivat-Fournier, Leonardo Santini, Yu-Hua Lin. Chorégraphie Angelin Preljocaj – musiques : Maurice Ravel, 79D – costumes Igor Chapurin – lumières Éric Soyer – assistant, adjoint à la direction artistique Youri Aharon Van den Bosch – assistant répétiteur Paolo Franco – choréologue Dany Lévêque

Hommes au bain (création le 12 décembre 2024, auditorium du musée d’Orsay) – Femmes au bain (création le 11 octobre 2025 dans le cadre du Festival international de danse de Tirana, en Albanie). Danseurs-danseuses : Elliot Bussinet et Leonardo Cremaschi / Lucile Boulay et Mirea Delogu. Chorégraphies Angelin Preljocaj – musique Hildur Guðnadóttir, Jóhann Jóhannsson, 79D – création lumières Anaïs Silmar – assistant, adjoint à la direction artistique Youri Aharon Van den Bosch – assistant répétiteur Paolo Franco – choréologue Dany Lévêque.

 Vu au musée d’Orsay le 19 avril 2026 à 19h30. Esplanade Valéry Giscard d’Estaing. 75007. Métro : Solférino – Tél. : 01 53 63 04 63 – site : musee-orsay.fr

En attendant Godot

Texte de Samuel Beckett – mise en scène Jacques Osinski, compagnie L’Aurore Boréale – avec Peter Bonke, Jacques Bonnaffé, Denis Lavant, Aurélien Recoing – au Théâtre de l’Athénée.

© Pierre Grosbois

Écrite en 1952 En attendant Godot a été créé un an après dans une mise en scène de Roger Blin au Théâtre de Babylone, petit théâtre parisien aujourd’hui disparu. La pièce est traduite dans de nombreuses langues et a été jouée dans beaucoup de pays. En France elle est fréquemment étudiée et présentée. Beckett lui-même l’avait remaniée pour donner plus de chair, comme il le disait, au travail entrepris par son ancien assistant, Walter Asmus au Schiller théâtre de Berlin en 1975.

C’est cette version plus incarnée et moins philosophique qu’a choisie Jacques Osinski, comme avant lui Alain Françon. Les deux clochards célestes, chacun de nature bien différente, essaient de faire passer le temps : l’un, Estragon, appelé affectueusement Gogo (Denis Lavant) est assis sur une pierre au bord du chemin et cherche à retirer ses vieilles godasses de marche qui lui font si mal aux pieds, l’autre, Vladimir, tendrement appelé Didi (Jacques Bonnaffé) au profil plus lunaire et apparemment plus rationnel l’écoute et le provoque amicalement. Un arbre aux branches sinueuses les regarde, sans feuilles. Les mots qu’ils échangent tournent en boucle. Tous deux disent attendre un certain Godot et leur conversation se perd entre le mal de pied, l’attente, la carotte dont Estragon cherche à se rassasier, leurs espoirs et leur vide. Le spectateur se demandera tout au long de la représentation, qui est ce Godot, personnage d’importance et tant attendu – peut-être God, le Dieu… comme une pirouette de l’auteur irlandais.

Soudain, dans un bruit volcanique, arrive un second couple dans un rapport hiérarchique évident, le tonitruant Pozzo au profil de propriétaire foncier, peu subtil et méprisant, fouet en main (Aurélien Recoing), tenant l’autre, Lucky (Peter Bonke), mutique, par une corde, ne l’aidant pas à se relever quand il tombe. On ne sait quels rapports lient ces deux personnages mais le déséquilibre est dévastateur, jusqu’au moment où Lucky prend le pouvoir dans un long soliloque monocorde, inaudible mais convaincant, relevant du déraillement et de l’incohérence. « Les mots sont des traîtres, disait Beckett mais ils sont ce qui reste. » Puis le couple maître-esclave passe sa route laissant à leur attente méditative Estragon et Vladimir, plus seuls que jamais après cette parenthèse.

Jacques Osinski nourrit sa mise en scène en représentant virtuellement un enfant en tunique blanche qu’il fait apparaitre dans une brume ensoleillée, à deux reprises, sur l’écran blanc du fond de scène. On dirait qu’il a fait un long chemin. Il porte un message à l’attention des deux vagabonds : « Monsieur Godot ne viendra pas ce soir… » Vladimir et Estragon décident de rester et de continuer à l’attendre, en quelque sorte à espérer.

© Pierre Grosbois

Le metteur en scène connaît bien l’univers de Beckett, Prix Nobel de littérature 1969, dont il a mis en scène plusieurs pièces dans son compagnonnage avec Denis Lavant. La première, Cap au pire, un des derniers textes de Beckett, parfaitement désespéré, a été présenté avec l’acteur, au Théâtre des Halles d’Avignon, en 2017. Il y eut La dernière bande, en 2019, pièce en un acte sur le souvenir, pour un personnage avec magnétophone. Il y eut aussi  L’Image, une longue et unique phrase de dix pages, sans virgules présentée avec trois autres textes de l’auteur, Un soir, Au loin un oiseau et Plafond, en 2021. Il y eut Fin de partie, en 2023. Autant dire que le duo Osinski / Lavant connaît bien l’univers sombre et énigmatique de Beckett.

Dans cet En attendant Godot présenté, la partition construite par le couple Denis Lavant-Estragon, Jacques Bonnaffé-Vladimir est un bijou. Le premier, Denis Lavant, se met dans les pas de Keaton-Chaplin, avec une fluidité et un talent fou, entre innocence et humour, en maitrisant parfaitement les limites de l’exercice, c’est un terrien ; le second, Jacques Bonnafé, plus métaphysique et lunaire, renvoie les balles avec précision et philosophie. On rit de leur partition minimaliste, mâtinée d’espièglerie et de provocation. De nature bien différente dans l’écriture, le second duo dessine avec Aurélien Recoing un Pozzo en force et avec Peter Bonke un Lucky asservi , tous deux difficiles à cerner dans leur surface de réparation.

Avec En attendant Godot Jacques Osinski déplie le temps beckettien de manière circulaire autant que linéaire et si le spectacle traine un peu en longueur, rien que de normal, Godot se fait attendre…

Brigitte Rémer le 30 avril 2026

Avec : Peter Bonke (Lucky), Jacques Bonnaffé (Vladimir), Denis Lavant (Estragon), Aurélien Recoing (Pozzo) et à l’écran, Léon Spoljaric-Poudade – scénographie Yann Chapotel – lumière Catherine Verheyde – costumes Sylvette Dequest – Le texte de Samuel Beckett est publié aux Éditions de Minuit.

Reprise du 25 mars au 3 mai 2026, à 21h au Théâtre de l’Atelier, 1 Place Charles Dullin, 75018 Paris. Métro Anvers. www.theatre-atelier.com

Satyagraha

Opéra en trois actes de Philip Glass – Livret Constance De Jong, d’après la Bhagavad-Gita – Direction musicale Ingo Metzmacher, avec l’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra national de Paris, Cheffe des choeurs Ching-Lien Wu – Mise en scène et chorégraphie Bobbi Jene Smith et Or Schraiber. À l’Opéra National de Paris/Palais Garnier.

© Yonathan Kellerman

Satyagraha est le second volet d’une trilogie composée par Philip Glass autour de grandes figures de l’histoire. Le premier, Einstein on the Beach retraçait l’itinéraire du célèbre physicien dans un spectacle qui a fait date en 1976, signé du metteur en scène Robert Wilson et de Lucinda Childs et sa Dance Company. À nouveau, avec la chorégraphe, le troisième volet, Akhnaten, créé au Württembergisches Staatstheater de Stuttgart le 24 mars 1984 parcourait l’histoire de l’original Akhenaton, Pharaon qui fit du dieu soleil l’unique divinité de l’Égypte (cf. notre article du 15 février 2021 sur la captation vidéo d’André Gordeaux réalisée en 2020 dans une production de l’Opéra Nice Côte d’Azur et de la ville de Nice).

© Yonathan Kellerman

Satyagraha, écrit et chanté en sanskrit, difficulté supplémentaire, explore l’influence de Gandhi à partir de la Bhagavad-Gita, texte sacré de l’Inde qui se traduit par le Chant du Bienheureux, un des écrits fondamentaux de l’hindouisme et partie centrale du poème épique Mahabharata qui, à travers la métaphore guerrière, enseigne le détachement et la liberté de l’esprit. Événement historique, cet opéra de Philip Glass entre au répertoire de l’Opéra National de Paris. La partition, comme la représentation, sont de toute beauté.

Quatre personnages mythiques convoqués par le livret surplombent le spectacle, d’un balcon situé côté cour, figures morales quoique muettes, assistant à la représentation : Léon Tolstoï, Rabindranath Tagore, Martin Luther King et Mohandas Karamchand Gandhi. Côté jardin à la symétrique, un autre balcon permet à certains personnages d’observer la scène (le décor est signé Christian Friedländer). Alors qu’il vit en Afrique du Sud entre 1893 et 1914, Gandhi est témoin de l’apartheid et découvre les écrits de Tagore et ceux de Tolstoï avec qui il échange une abondante correspondance de 1909 à 1910, date de la mort de l’écrivain. Marqué à vie par les injustices sociales il défend la non-violence comme éthique et base sa pensée philosophique sur le principe moral et la force de vérité. Chaque personnage, chaque chanteur, représente ainsi dans la lecture de mise en scène de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, une idée de transformation sociale et d’implication dans les luttes collectives, la vérité pour éthique. « La non-violence est la plus grande force dont l’homme ait été doté. La vérité est son seul but. Car Dieu n’est autre que la Vérité. Mais la Vérité ne peut être, et ne sera jamais, atteinte autrement que par la non-violence » déclarait Gandhi en 1926.

© Yonathan Kellerman

C’est une nouvelle version de Satyagraha qui est présentée au Palais Garnier, l’œuvre originelle, créée en 1980 est écrite pour un ténor, certaines modifications ont été réalisées avec Philip Glass pour le contre-ténor américain qui est au cœur du sujet, superbe Anthony Roth Costanzo. Il porte son rôle de petit soldat à bout de bras du début à la fin du spectacle, avec une belle endurance et un grand humanisme, émouvant à l’extrême y compris quand on cherche à le détruire, physiquement et moralement. La répétition s’inscrit au cœur de l’écriture musicale qui comme dans les ragas de l’Inde, s’étire à l’infini.

Une image forte ouvre le spectacle : le soldat, Anthony Roth Costanzo est à l’avant-scène,  apparaît au lointain Anthony, son cousin, soldat qui monte jusqu’à l’avant-scène où il dépose sa vareuse et sera exécuté avant de repartir, comme un fantôme, à reculons (Nicky Spence, ténor). Il est question d’honneur et de devoir, de guerre, de toutes les guerres, celles d’aujourd’hui qui nous heurtent au quotidien. Le violoncelle accompagne la séquence. Au-dessus, les figures totémiques, Tolstoï, Tagore, Luther King et Gandhi sont témoins de la scène. La tension dramatique est forte, dès le début du spectacle.

© Yonathan Kellerman

Apparaissent les danseurs, deux, trois, puis cinq, qui se mettent en mouvement et commentent l’action dans une belle énergie, puis le chœur, où hommes et femmes aux costumes anthracite se répondent, un chœur majestueux, imposant, qui emplit le plateau physiquement et vocalement, scandant les mots. Plus tard, vêtus de manteaux grenat (costumes signés Wojciech Dziedzic) le chœur participe à l’action dramatique, fouillant, torturant, livrant un innocent à la vindicte du groupe, entraînant l’intervention de l’alto Adriana Bignagni Lesca se mettant en danger et demandant plus de justice. « La foule n’a ni loi ni ordre » chante-t-elle, téméraire. La figure du juste revient (Anthony Roth Costanzo), à son tour maltraité.

Des tensions se confirment entre les personnages, certains agressifs, d’autres bienveillants, on traverse le bien et le mal, la guerre et la paix, parfois les gestes se répètent, comme la musique, parfois les hommes s’empoignent sous la lumière crue (lumières signées John Torres). Le baryton-basse Davóne Tines traverse la diagonale de la scène – suivi des danseurs qui prennent possession du plateau – il s’installe au balcon, côté cour. « Tu devrais agir pour soutenir le bien de tous » lui dit-on. Une chaîne se forme dans une certaine lenteur et balancement jusqu’à évoluer en ronde. Des balcons, tous regardent. Un silence s’installe et suspend l’action, puis une reprise de quelques notes répétitives accompagnées du violoncelle, suivi d’autres instruments qui conduisent la danse. « Victoires et défaites ne font qu’un… Si tu es tué, le paradis t’appartient ». Un cérémoniel se met en place et chacun dépose une fleur sur la terre bleue d’une tombe. Choristes et danseurs en ligne s’avancent, montent et descendent du fond de scène à l’avant-scène. Le chant devient offrande. « Tu soutiens les dieux et les dieux te soutiennent en retour ». Quatre femmes dansent, comme des pleureuses en robes noire, violette et rouille. Le chœur sort et la danse continue. Un solo du contre-ténor tel un brahmane traverse et monte jusqu’au balcon côté cour où les personnages emblématiques n’ont pas bougé. « Car lorsque le chaos s’installe, il est Dieu… » Une lucarne s’allume côté jardin. Tout s’apaise. Instrument et vocal solo. À l’avant-scène les gestes sont pleins, les mains se touchent. « Sous une forme invisible je me mêle aux hommes… »

© Yonathan Kellerman

Le texte est une interrogation philosophique sur la non-violence et rencontre l’univers méditatif où se dessinent les savants motifs de l’opéra de Philip Glass. Les solistes, tous remarquables chacun dans leur partition, les danseurs-danseuses dans leur énergie et gestuelle contemporaine autant que populaire, le grand chœur, entraîné par la cheffe Ching-Lien Wu et dans la mise en scène théâtrale de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber mettent en espace la pensée magique indienne portée par la Bhagavad-Gita. Derrière craintes et conflits se mêlent les questions du devoir, du corps et du mental, de la méditation, du rejet de la violence et de l’instinct de possession, du renoncement, de la réincarnation. Ce message est magnifiquement porté par la précision de la direction musicale, sous la baguette d’Ingo Metzmacher avec l’Orchestre de l’Opéra national de Paris qui donne à la composition de Philip Glass un souffle lyrique singulier et beaucoup d’émotion.

Brigitte Rémer, le 17 avril 2026

© Yonathan Kellerman

Avec : Contre-ténor, Anthony Roth Costanzo – Soprano, Ilanah Lobel-Torres, artiste de la Troupe lyrique de l’Opéra national de Paris – Baryton, Davóne Tines – Alto, Adriana Bignagni Lesca – Soprano, Olivia Boen (débuts à l’Opéra national de Paris) – Mezzo-soprano, Deepa Johnny (débuts à l’Opéra national de Paris) – Baryton, Amin Ahangaran, artiste de la Troupe lyrique de l’Opéra national de Paris – Ténor, Nicky Spence – Basse, Nicolas Cavallier – Danseurs : Alexander Bozinoff – Lorrin Brubaker – Jeremy Coachman – Jonathan Fredrickson – Marion Gautier de Charnacé – Awa Joannais – Héloïse Jocqueviel – Payton Johnson, Rachel McNamee – Mermoz Melchior – Adrien Ouaki – Ido Toledano. Décors Christian Friedländer – costume Wojciech Dziedzic – lumières John Torres – dramaturgie Jacob Mallinson Bird.

Du 10 avril au 3 mai 2026 – 8 représentations : les 10, 14, 16, 21, 24, 26, 30 avril et 3 mai 2026, à 19h30 – Opéra National de Paris, Palais Garnier, Place de l’Opéra. 75001. Paris – site : www.operadeparis.fr