Archives mensuelles : mars 2026

Personne

D’après le roman de Gwenaëlle Aubry – adaptation Sarah Karbasnikoff en collaboration avec Elisabeth Chailloux – mise en scène Elisabeth Chailloux, en collaboration avec Sarah Karbasnikoff – jeu Sarah Karbasnikoff Reprise au Théâtre de la Ville / La Coupole, du 14 au 21 avril 2026 à 19h. sauf dimanche 19 avril à 15h. relâche le 15 avril

© Nadège Le Lezec

C’est un parcours labyrinthe auquel le spectateur est convié à travers l’abécédaire de Gwenaëlle Aubry auteure et philosophe qui écrit en hommage à son père, disparu, et qui a obtenu le prix Femina en 2009, pour ce roman intitulé Personne. Elle se met dans les traces de fragments retrouvés dans un précieux dossier bleu, après sa mort, fragments qu’elle décline, à travers chaque lettre de l’alphabet comme autant de touches sensibles composant le portrait kaléidoscopique de ce père, resté à distance.

© Nadège Le Lezec

On entre dans les fêlures d’un homme, François-Xavier Aubry, brillant avocat et professeur de droit, dans sa difficulté de vivre, ses visions et sa chute, un mouton noir, comme il aimait à se nommer et qu’on retrouve dans un fragment de ses écrits intitulé Le mouton noir mélancolique. La voix d’Antonin Artaud ouvre le spectacle. A comme Artaud, 9 décembre 1945. Lettre de Rodez à l’éditeur Henri Parisot dans laquelle « il délire, on peut appeler ça comme ça aussi, il est Jésus mis en croix sur le Golgotha puis jeté sur un tas de fumier, il est le blasphémateur et l’évêque de Rodez, saint Antonin et Lucifer… Il est le maître du réel, le possible est ce dont il décide, l’infini lui obéit » écrit l’auteure, avant de poursuivre son récit.

« Le 10 décembre 1945, au lendemain de la lettre d’Artaud à Henri Parisot, mon père naissait. J’ignore de quand date sa première hospitalisation. J’aurais pu en retrouver trace, peut-être, dans l’un de ses carnets : agendas de cuir noir, cahiers d’écolier, livres de brouillon, blocs à entête d’hôtels, feuilles volantes, notes griffonnées au revers d’un cours, de quoi remplir des cartons entiers. On pourrait sur certains apposer les noms des hôpitaux et des maisons de santé où il a séjourné – Cahiers de la Roseraie, Cahiers de la Verrière, Cahiers d’Épinay… Mon père n’était pas un grand poète et c’est tout. Il n’a pas inscrit sa souffrance en beauté et en puissance, sa folie en génie, inventé une langue de sacres et de massacres. J’ai lu quelques-uns de ces cahiers, je les ai oubliés. Tout ce que je sais, c’est que chaque jour de sa vie ou presque, il a écrit. » Avec Personne, Gwenaëlle Aubry va dans le sens de la volonté de son père qui avait inscrit sur un cahier retrouvé, à romancer.

Seule en scène, Sarah Karbasnikoff, comédienne de la troupe du Théâtre de la Ville, assure admirablement le parcours. Deux grands écrans s’emboitent laissant un passage pour quelques-unes de ses entrées et sorties permettant – derrière l’écran-tulle, côté jardin – de prolonger la scène, devant le lit de la folie ou celui de l’absent. L’ensemble, ainsi que le sol et quelques chaises dans un coin, sont gris clair, l’aspect plutôt clinique (scénographie Aurélie Thomas). Le fil conducteur, les écrits du père, encre bleue stylo plume, s’inscrivent sur l’écran. L’actrice les lit prenant la place du père, devant un micro sur pied.

© Nadège Le Lezec

Les 26 lettres et chapitres tour à tour s’affichent et donnent le ton : c comme Clown avec sa maladie du comme si et ce masque que portaient sur scène, en Grèce et dans l’Italie antique, les acteurs, Persona ; d de Disparu, quand s’envolent les cendres – une urne est posée à l’avant-scène, pas forcément indispensable, le texte et le sens du spectacle étant suffisamment clairs ; i comme Illuminé, c’est de Plotin qu’il s’agit, parlant de l’originalité de sa pensée à travers trois réalités fondamentales, l’Un, l’Intellect et l’Âme, la romancière comme philosophe ;  j comme Jésuite, souvenirs de pensionnat, propose un jeu d’ombre où la figure de l’homme d’église ressemble à un ogre ; o comme Obscur, sans commentaire ; q comme Qualité (L’Homme sans) référence au roman inachevé de l’écrivain autrichien Robert Musil. Plusieurs personnages, acteurs, projections à l’appui, ou mythes auxquels s’identifie le père, intègrent aussi cet Abécédaire : b comme Bond, « mon père voulait être James Bond, parce qu’il voulait être agent de l’ombre » ; h comme Hoffmann de Dustin qui dans Kramer contre Kramer révélait cette « espèce d’absence au monde » ; l comme Léaud, Jean-Pierre, par l’enfance et le rappel de la bipolarié du père ; n de Napoléon du grand Nord, « seul au réveillon des fous. »

La mise en scène d’Élisabeth Chailloux sert le propos de Gwenaëlle Aubry – qui pose la question de l’autofiction – avec finesse, précision et sobriété, dans la solitude et l’abandon du père. « De la vie de mon père, je conserve le relief intérieur, le relevé sismographique. Pas plus que lui je ne saurais (ni ne voudrais) la raconter, parcourir ces noms, ces dates qui composent l’histoire à l’ombre de laquelle j’ai grandi… Peut-être a-t-il trouvé dans le désert blanc de la mort ce que depuis toujours il cherchait : le droit de ne plus être quelqu’un » conclut l’auteure. François-Xavier Aubry garde son mystère, la mort l’a souvent guetté. Sarah Karbasnikoff en témoigne sur scène avec intensité, alliant humour, distance et mélancolie.

Brigitte Rémer

Collaboration artistique Thierry Thieû Niang – scénographie Aurélie Thomas – lumières Olivier Oudiou – son Madame Miniature – costumes Dominique Rocher – vidéo Michaël Dusautoy – régie générale Simon Desplebin.

Vu au Théâtre 14, Paris,  en janvier 2024 – Reprise au Théâtre de la Ville / La Coupole, du 14 au 21 avril 2026 à 19h, sauf dimanche 19 avril à 15h. Relâche le 15 avril – 2 Place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – site : www.theatredelaville-paris.com

A tous ceux qui

Journée d’été à la campagne à la fin des années quarante – Texte de Noëlle Renaude – mise en scène Timothée de Fombelle – avec Laetitia de Fombelle, et la voix d’Hervé Pierre – au Théâtre du Soleil/petite salle.

© Michèle Laurent

C’est une funambule des mots qui nous fait voyager dans le temps, dessinant un tableau de la ruralité dans les années quarante. Noëlle Renaude adresse son discours : à l’avenir, à nos héros, à papa, à la jeunesse, à la reconstruction, à tous ceux qui sont tombés, au recommencement, à la vie, voilà ! Et elle enfile comme les perles d’un collier, une série de portraits d’enfants, d’hommes et de femmes ayant entre quatre ans et cent ans, qu’elle lance comme des bouquets.

Les bouquets sont de blé, la scénographie se compose de « quinze mille épis de blé petit rouge du Morvan grandi en agriculture biologique à Montigny (Deux-Sèvres) et ont été semés, cultivés et offerts par Bertrand Monot. » La moisson est superbe. De derrière un bosquet de hauts épis surgit une voix pointue. C’est Bernadette Blanchet, dite Baba, 4 ans qui « porte des socquettes et la robe à rayures roses et bleues ayant appartenu à ma sœur Lili morte il y a cinq ans en plein chaos historique. » Suit Hercule Blanchet, 7 ans, « premier prix de calcul, premier prix de littérature, premier prix de géographie, et peau de balle en gym. J’ai eu faim. J’ai toujours eu faim. » Suit une trentaine d’esquisses que dessine avec talent l’actrice, Laetitia de Fombelle, en prise avec ces personnages de tous âges ancrés dans leur époque et qui forment le tableau.

© Michèle Laurent

La photo de famille est touchante. Comme dans les familles on s’aime on se déteste, amitiés et amours vont et viennent, jalousies et larmes, ironie, reproches sont les reliefs du quotidien et de la période, car la guerre est très présente. « Qu’est-ce qu’on fait quand on est comme moi une belle fille de vingt ans et qu’un bombardement allié vous démolit en même temps et le fiancé et les oreilles ? » demande Georgine, 25 ans. Ou encore, de Raoul Obscur, 35 ans : « Mes yeux ont la couleur des étangs. J’ai la douleur vissée à jamais au corps. Et ce feu éternel. Qui me ronge du dedans comme il a rongé mon père, héros malchanceux d’une armée d’Orient… » Marie Tache, née Faitard, 62 ans, se présente : « Moi j’ai bien rigolé pendant la guerre. Moi je rigole tout le temps. Je suis une rigolote… » Et la dernière de la liste Renaude, c’est Abel Gloriette, 100 ans : « J’ai l’âge des déjà morts. Des enterrés nus. Moi qui suis là et qui n’y suis déjà plus. J’ai la tête qui regarde derrière et qui ne comprend plus rien à ce qu’elle a cru voir… On ne pleure pas. Eux qui ont trop vécu. »

© Michèle Laurent

La voix d’Hervé Pierre énonce l’identité et l’âge de chacun et l’actrice enchaîne les portraits dans une grande fluidité. C’est tendre, haut en relief dans la langue, acide parfois, un brin nostalgique. Une sorte de charme opère. Le texte est sans didascalies. Noëlle Renaude écrit depuis une quarantaine d’années elle a de nombreux textes dramatiques à son actif, et a collaboré avec nombre de metteurs en scène dont Robert Cantarella, Michel Didym, Florence Giorgetti, et d’autres. Elle réfléchit beaucoup à l’oralité. C’est par la langue que Timothée de Fombelle a été séduit et l’a approchée car c’est aussi un amoureux des mots, il écrit lui aussi. La théâtralisation est ici très réussie et l’actrice passe d’un récit à l’autre dans une sorte d’espièglerie qui donne à l’ensemble un grand charme.

Brigitte Rémer, le 22 mars 2026

Création vidéo Valéry Faidherbe – lumière Jean-Pascal Pracht – son Margaux Robin – régie Thibaut Fack – décor Timothée de Fombelle – collaboration décor Audrey Fabre – administration Adèle Maugendre.

Mercredi 4 au dimanche 22 mars 2026, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h – au Théâtre du Soleil/petite salle, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre, 75012 Paris – métro Château de Vincennes, puis navette gratuite, ou bus 112 – site : www.theatre-du-soleil.fr

Vents contraires

D’après le texte The Last library de Mike Kenny, traduction Séverine Magois, mise en scène Simon Delattre, compagnie Rodéo Théâtre – création Jeune public 2026, au Théâtre Dunois.

© Simon Gosselin

Le personnage principal est une bibliothèque. Au fond, une porte qui donne sur les couloirs, de chaque côté les rayons où se trouvent les livres classés par secteurs – Contes, Science-fiction, Romans, Jeunesse et l’étagère Retour des livres. Une vraie bibliothèque discrètement labyrinthe, qui laisse un espace de jeu au centre du plateau (scénographie Tiphaine Monroty). Les trois bibliothécaires s’affairent avant l’ouverture.

Entre une petite fille, vive et pleine de charme, marionnette de taille humaine manipulée par deux des bibliothécaires (création marionnettes Marion Belot, assistée de Leslie Bertho). On lui présente les rayons et l’espace de lecture et elle demande son inscription. Elle s’installe et entre dans une histoire. « Une bibliothèque, ça vit, c’est un organisme vivant… Quand tu as lu c’est à toi pour toujours… » lui dit-on.

© Simon Gosselin

Arrive un garçon, pas très épanoui, capuche de survêtement couleur verte sur les yeux (costumes Élena Bruckert). Petite musique quand les enfants-marionnettes se déplacent. Il se pose dans un coin, visage fermé et ne touche pas aux livres. Tandis qu’elle voyage dans son histoire, lui la regarde avec méfiance et maladresse. « Tu veux ma photo ? » se rebiffe-t-elle devenue l’héroïne pirate de son livre. Rappel à la réalité, la bibliothèque ferme, les enfants sortent. Tout s’éteint.

Au fil des jours, la petite lectrice revient, le contemplatif bougon fait un jeu d’approche.  Pourtant la nuit, dans la bibliothèque il se passe d’étranges choses. Les bibliothécaires retrouvent jour après jour des traces qui laisseraient à penser que quelqu’un s’y est installé. Le spectateur peut confirmer, pris à témoin de séquences nocturnes surprenantes où une femme apparaît sur le haut des étagères et semble hanter les lieux. Frisson d’angoisse dans la salle. Nuit après nuit se répètent les extravagances, le matin on retrouve une tasse vide, un trognon de pomme, des livres déplacés…

Chaque jour même protocole, l’une, puis l’autre des marionnettes-enfants s’installe. « T’es pas à l’école ce matin ? » demande la bibliothécaire. La glace se brise entre les deux enfants qui se présentent l’un à l’autre, Mona et Oscar. « Je suis au collège » dit l’un. L’autre s’enfonce dans Le monde de Narnia. « Au fond d’une armoire magique se trouve l’entrée de l’extraordinaire pays de Narnia… » Bruitage, sabre, trésor dans un coffre, « J’ai toujours rêvé d’être un personnage dans une histoire » trépigne Mona en même temps qu’elle questionne Oscar sur le livre qu’il aurait lu. Mais il sèche lamentablement et ne sait que répondre. « Je n’aime pas cet endroit, je déteste lire » hurle-t-il en s’enfuyant. Avec Mona qui s’identifie à ses héros, on entre dans les contes. « Il y a cent ans, en Inde… » et le spectateur devient aussi le héros dont on n’a jamais entendu parler. Avec les mouettes, il traverse les mers.

© Simon Gosselin

Tout à coup, par une lettre reçue de l’administration, la bibliothèque se trouve agressée face à la censure qui se profile. Ils reçoivent ordre de retirer certains livres. Sidérés, enfants et bibliothécaires déplacent alors les livres incriminés pour qu’on ne puisse pas les retrouver.  Suit une seconde lettre qui demande de dénoncer ceux qui lisent ces livres interdits tandis qu’Oscar et Mona commencent à tisser des liens. « Je me sens à l’abri ici. Ma mère cherche du travail, on bouge tout le temps » dit Mona. Oscar évoque un livre que lui lisait sa grand-mère, morte avant d’avoir pu le terminer. « Le Journal… »

Mona s’empare du Journal d’Anne Franck et comprend qu’Oscar n’a pas appris à lire. Elle ouvre le livre dont sort une lumière magique et lui en lit une partie. Puis Mona parle de poésie comme d’un refuge et rencontre Aleks, le fantôme de nuit, en réalité une jeune femme réfugiée, venant d’un pays en guerre, qui s’est cachée dans la bibliothèque. Les lumières baissent, des lampes de poche percent dans l’obscurité et sur la toile du fond de scène émerge un théâtre d’ombres qui commente son pays d’avant la guerre (création lumière Jean-Christophe Planchenault).

© Simon Gosselin

Une troisième lettre administrative annonce la fermeture de la bibliothèque, comme si le droit de rêver leur était désormais refusé. Enfants et bibliothécaires ainsi qu’Aleks, en fait, tous, mettent leur énergie à sauver les livres. Le spectacle se termine sur l’embarquement des livres à bord d’un grand voilier où Mona la pirate hisse le grand pavillon. Toutes voiles dehors, les personnages ont embarqué, prêts à parcourir le monde avec leur précieux butin.

Vents contraires est un très joli spectacle que propose Simon Delattre, dans lequel la fiction devient un outil de transformation du réel. À travers la représentation on parcourt de nombreux sujets avec ces trois-fois-rien d’un passage dans le silence d’une bibliothèque, ce lieu d’apprentissage et d’expériences, comme un refuge. Le travail du son y est subtil et présent (composition musicale Léopoldine HH, création son Julien Lafosse). Du rêve et de l’imaginaire aux réalités de la vie, les enfants-marionnettes, magnifiquement réalisés prennent vie, guidés à vue par trois acteurs, (Maloue Fourdrinier, Sarah Vermande et Simon Moers en alternance avec Guillaume Fafiotte), très précis dans leurs actions, dans un geste qui devient politique s’il s’agit de la guerre et de la censure, de la résistance. C’est une histoire à hauteur d’enfants, pleine de justesse et de sensibilité où se croisent la mémoire et l’expérience incarnée. L’échange qui a suivi avec les enfants spectateurs, a montré que l’imaginaire débordait bien les livres et que la magie du conte, comme du spectacle, opérait.

 Brigitte Rémer, le 22 mars 2026

Dramaturgie et assistanat à la mise en scène Yann Richard – scénographie Tiphaine Monroty – construction du décor Marc Vavasseur – création marionnettes Marion Belot, assistée de Leslie Bertho, stagiaire aux propositions plastiques – création lumière Jean-Christophe Planchenault – composition musicale Léopoldine HH – création son Julien Lafosse – costumes Élena Bruckert – Jeu : Maloue Fourdrinier, Sarah Vermande et Simon Moers, en alternance avec Guillaume Fafiotte – régie générale Jean-Christophe Planchenauult – régie et accessoires Morgane Bullet assistée de Zoé Broneer, stagiaire aux accessoires – production et administration Bérengère Chargé – production et diffusion Claire Girod – administration de tournée et coordination EAC Mathilde Ahmed Sarrot – communication Sandrine Hernandez. Le spectacle a été créé les 29 et 30 janvier 2026 à la Maison de la musique à Nanterre.

Du 17 au 21 mars 2026 : les mardi 17 et mercredi 18 mars à 10h, jeudi 19 mars à 10h et 14h30, vendredi 20 mars à 10h + soir à 19h, samedi 21 mars à 17h, au Théâtre Dunois / scène pour la jeunesse, 7 rue Louise Weiss. 75013. Paris – métro : Bibliothèque de France ou Chevaleret – site : www.theatredunois.org

Une Maison de poupée

D’après Henrik Ibsen, Mise en scène Yngvild Aspeli et Paola Rizza – avec Yngvild Aspeli (en alternance avec Maja Kunsič et Viktor Lukawski en alternance avec Jofre Carabén (acteur·rices marionnettistes) – compagnie Plexus Polaire, spectacle en anglais surtitré en français – au Théâtre Silvia Monfort.

© Christophe Raynaud De Lage

Avec Une Maison de poupée dans la version proposée par la compagnie Plexus Polaire, Nora (Yngvild Aspeli) règne sur un monde de mannequins grandeur nature : Torvald Helmer, son époux, bientôt nommé directeur de banque, leurs trois enfants et la gouvernante, docteur Rank l’ami de la famille, Krogstad l’avoué, et Kristine Linde.

L’adaptation suit de près ce grand classique de l’auteur norvégien Henrik Ibsen, écrite et représentée en 1879. C’est Noël. L’action se passe dans le salon de la maison des Helmer où se trouvent Torvald et les enfants, mais la belle horlogerie bourgeoise très vite se dérègle autour de l’argent. Torvald le gagne et le contrôle, Nora dépense, dans une certaine insouciance. Pourtant la dépendance dans laquelle elle est enfermée, lui pèse.

© Christophe Raynaud De Lage

Le début est de bonne humeur. Dans le rôle qu’il lui a attribué, de « petite alouette », Nora charme son époux. Il vient d’obtenir une promotion comme directeur de banque. Les enfants se réjouissent de Noël et préparent le sapin. Nora est narratrice puis elle donne vie à chacun des mannequins tant dans une manipulation savante que par les modulations de sa voix. Nora/ Yngvild Aspeli est tous les personnages, un lourd défi théâtral dont elle se tire à merveille. On est dans une maison de poupées – au pluriel – dans le stricto sensu du terme, mais la maison est en carton… pirouette, alouette… !

L’arrivée impromptue de Kristine Linde sonnant à la porte, une amie de Nora perdue de vue depuis plusieurs années, change le cours des choses. Devenue veuve, elle vient implorer un emploi auprès de Nora et cette dernière s’engage à l’aider. Toutes deux se racontent. Nora parle du séjour d’un an qu’elle a dû organiser en Italie sur les conseils des médecins, pour son mari alors gravement malade, son père lui aurait prêté de l’argent. On comprend que le mariage est plutôt de raison que de passion et que Nora n’est pas heureuse, malgré l’apparence donnée par le couple.

Nora obtient de Torvald cet emploi promis, en toute bonne foi. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que l’attribution du poste provoque un licenciement, celui de Krogstad l’avoué de la banque. Or Nora a contracté secrètement un emprunt auprès de lui pour le séjour en Italie, échangé contre une reconnaissance de dette. Krogstad vient lui demander d’intervenir pour retrouver son poste. Prise de panique Nora tente de faire marche arrière auprès de son époux qui ne comprend plus et refuse. Le ton monte, comme l’atmosphère qui se trouble.

© Christophe Raynaud De Lage

Krogstad revient et ne pouvant obtenir gain de cause avance dans le chantage. Il menace d’écrire une lettre à Torvald Helmer, donc de la dénoncer. Prise de panique dans ce tourbillon de suspicion et coincée dans ses non-dits, Nora perd pied : les enfants s’effacent du plateau et disparaissent d’une manière singulière, d’étranges araignées sortent de trappes qui se soulèvent à peine et traversent la pièce. Petit à petit Nora est envahie de ces tarentules étranges aux paires de pattes de plus en plus grandes jusqu’à devenir monstrueuses, comme ces trolls sortis des légendes scandinaves dont Ibsen a tissé son théâtre dans Peer Gynt. Comme si ses propres démons allaient l’engloutir elle devient elle-même tarentule, cette araignée mythique de l’Italie. De tarentelle qui devient ici une danse de morsure, une danse enragée, à tarentule, il n’y a qu’un pas – à l’origine la tarentelle était d’ailleurs une danse thérapeutique pour soigner les morsures. On bascule dans un autre monde, celui du fantastique et de la terreur où l’enfermement se précise, où le piège se referme.

© Christophe Raynaud De Lage

Une séquence entre le docteur Rank, grand ami de la famille et Nora montre une lassitude commune. Rank déclare sa flamme avant de disparaître tandis que Nora voulait lui demander conseil sur ses affaires financières. Krogstad lui rend visite encore une fois et jette une lettre dans la boîte dont Nora n’a pas la clé. Ses pensées s’assombrissent. Quand Torvald – devenu acteur, interprété par Viktor Lukawski – prend connaissance du contenu de la lettre, secret de famille s’il en est, Nora enclenche son compte à rebours, sa fin peut-être par cette révélation, la fin du couple sûrement. Lui explose, mettant sa réputation dans la balance, agresse Nora et joue l’homme blessé d’avoir été trompé dans sa confiance. Coup de théâtre, une seconde lettre contredit la première, renvoyant la reconnaissance de dette. L’honneur est sauf, mais le mal est fait ! L’heure de vérité a sonné. Nora donne l’estocade finale lui lançant en plein visage ce que fut sa vie avec lui, qui ne l’a jamais considérée que comme une poupée. « Je ne peux pas passer une nuit de plus sous le toit d’un étranger » lui lance-t-elle avant de claquer la porte.

Construite comme une sorte de puzzle, la pièce eut un grand retentissement à sa création en 1879 au Théâtre Royal de Copenhague, elle mettait brusquement le projecteur sur la domination masculine, la pression sociale, l’émancipation de la femme et se terminait dans la rupture radicale et unilatérale de Nora. Elle garde aujourd’hui une grande force. Dans le langage marionnettique choisi par Yngvild Aspeli et Paola Rizza qui signent la mise en scène, les rôles se sont inversés. Saisie d’effroi, Nora est devenue marionnette, agressée par les tarentules réalisées dans des échelles différentes et jusqu’à devenir géantes, qui l’engloutissent dans sa culpabilité. Tandis que Torvald devenu acteur a changé de statut, mais reste tout aussi aveugle.

© Christophe Raynaud De Lage

C’est une lecture passionnante de la pièce, pourtant assez souvent montée, que propose la compagnie Plexus Polaire qui joue entre l’illusion et la réalité. Les mannequins magnifiquement sculptés, présents presque tout au long du spectacle comme témoins assistés, et manipulés avec brio, portent le trouble du double. Tout participe d’une virtuosité pluridisciplinaire dans laquelle le fantastique pénètre le quotidien : les costumes faits de splendides tissus, les chœurs et la bande son qui soulignent la psyché de Nora dans laquelle on pénètre, la lumière. Le spectacle a quelque chose d’hypnotique dans la pulsion donnée du personnage de Nora, perdue dans son mensonge et tiraillée dans ses contradictions, moteur de tous les autres personnages.

Yngvild Aspeli traduit les émotions de la pièce avec une grande inventivité et justesse entrainant le spectateur dans son cauchemar jusqu’à ne plus savoir qui manipule qui. Directrice artistique de la compagnie Plexus Polaire basée en France et depuis 2022 du Nordland Visual Theatre / Figurteatret i Nordland en Norvège, elle s’est formée à l’école Jacques Lecoq et à l’Institut international de la Marionnette à Charleville-Mézières. Dans un court récit d’introduction, Yngvild Aspeli vient elle-même sur scène pour dire que l’idée de la pièce, Une Maison de poupée lui est venue grâce à un oiseau qui cognait contre la vitre alors qu’elle lisait. Norvégienne, comme Ibsen, elle sert de manière personnelle et puissante la dramaturgie de la pièce, dans un spectacle d’une grande beauté plastique.

Brigitte Rémer, le 20 mars 2026

Composition musicale Guro Skumsnes Moe – chorale Oslo 14 Ensemble – fabrication des marionnettes Yngvild Aspeli, Sébastien Puech, Carole Allemand, Pascale Blaison, Delphine Cerf – scénographie François Gauthier-Lafaye – chorégraphie Cécile Laloy – lumière Vincent Loubière en alternance avec Marine David – costumes Benjamin Moreau – son Simon Masson en alternance avec Raphaël Barani – régie plateau et manipulation des marionnettes Alix Weugue en alternance avec Léa Brès – fabrication décor Eclektik Sceno. Le spectacle a été créé le 16 septembre 2023 au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières. Il a reçu une Mention Spéciale du Prix de la Critique, en 2024

Du 19 au 29 mars 2026, du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 20h, dimanche à 16h, au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion. 75015. Paris. Métro : ligne 13 arrêt Porte de Vanves – tramway arrêt Brancion – site : twww.theatresilviamonfort.eu – tél. : 01 56 08 33 88.

Un homme sans titre

Texte d’après Un homme sans titre de Xavier Le Clerc – adaptation Jean-Louis Martinelli, Mounir Margoum – mise en scène et scénographie Jean-Louis Martinelli – avec Mounir Margoum – Compagnie Allers/Retours, au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt/ La Coupole.

© Pascal Gély

C’est une histoire de vie, une histoire de Kabylie. L’acteur est assis côté cour. Sur une table en formica quelques feuilles éparses et un livre qu’il feuillette. Par les mots de l’auteur il interroge le passé, se penchant sur son identité à travers le parcours de son père, Mohand-Saïd Aït-Taleb.

Car Xavier Leclerc est né Hamid Aït-Taleb, dans un village du Constantinois. Sa référence première vient d’Albert Camus faisant un reportage sur la Kabylie en 1939, et aux articles qu’il avait publiés dans le journal « Alger Républicain » sous le titre : Misère de la Kabylie, dans lesquels il recensait les injustices et dénonçait l’exploitation. Quatre-vingts ans plus tard l’auteur en prend connaissance, l’acteur, Mounir Margoum, en est le porte-parole : « Je ne peux pas oublier la réception que me firent treize enfants kabyles, qui nous demandaient à manger, leurs mains décharnées tendues à travers les haillons… »

© Pascal Gély

Xavier Le Clerc reste blessé à vie de ce qu’il découvre quand il comprend que son père, Mohand-Saïd Aït-Taleb, né en 1937, était de ces enfants de misère, et que les mots de Camus parlent de lui. Quelques images apparaissent sur le mur, en fond de scène. On entre dans l’histoire de l’Algérie alors liée à celle de la France. Dans la génération précédente, son arrière-grand-père, Saïd, un tirailleur kabyle, était mort pour la France dans les tranchées de Verdun, en 1917. Partant de son certificat de décès militaire il a raconté son histoire dans le roman Cent vingt francs, publié en 2021.

Son grand-père paternel, Abdallah, mourra à l’âge de quarante ans entre malnutrition, maladie et épuisement. Au cours de sa vie il aura marché des heures et des heures, chaque jour, pour aller défricher les terres des colons. Son fils, Mohand-Saïd, en avait treize, il lui avait fallu faire vivre sa sœur Chérifa et leur mère Keltoum, il avait travaillé dur depuis l’âge de neuf ans. Keltoum mourra à quarante-deux ans, le 5 juillet 1962, jour de l’Indépendance de l’Algérie, un jour de fête. « Cette année-là, Mohand-Saïd fut témoin de la fin d’un monde qui avait duré centre trente ans, d’un rêve de terre promise avec son lot de misère et d’exploitation, et qui, pour tant de jeunes Algériens de sa génération, se retrouverait exhumé à coups de pelles sur les chantiers de France. » Le chant de l’Indépendance qu’on entendit ce jour-là au coin de chaque rue résonne dans le spectacle – Vive l’Algérie ! تحيا الجزائر.

© Pascal Gély

La suite se passe en France car dans l’Algérie indépendante le chômage est massif, la section administrative locale sélectionne des hommes bien bâtis pour partir au titre de main-d’œuvre docile. « Mohand-Saïd, à vingt-cinq ans, n’eut pas son mot à dire quant à sa destination en France, ni au poste qu’il occuperait. Travail à la chaîne, soudure, terrassement, aciérie, manœuvre dans le bâtiment, ordures ménagères, voirie, la liste était longue, le tampon vert expéditif. » Il fait ses adieux à sa sœur Chérifa et au village, prend l’autocar pour la capitale puis le bateau pour Marseille, des billets de train en poche et une adresse de foyer dans la ville de Caen.

© Pascal Gély

Durant les cinq premières années dans le Calvados, de 1963 à 1968, Mohand-Saïd apprend les rudiments de la langue française, des mots utiles, comme gamelle, matériel, casque ou câble et il en entend d’autres comme bougnoul ou raton qui « ne l’offensaient pas plus, disait-il qu’une flaque d’eau qu’il suffit de contourner. »  Chaque homme présent au foyer avait une famille au village, apprit à ne jamais se plaindre et à raser les murs par crainte des autorités. En 1968, Mohand-Saïd a trente et un an il rejoint la Société Métallurgique de Normandie où il remplace un ouvrier décédé dans un accident de travail. Il y restera vingt-quatre ans. Lui-même aura deux accidents dont l’un abimera son visage. Sa carte d’ouvrier de la SNM pour trophée et pour identité, porte sa photo d’avant, portrait qui s’affiche sur écran et qui sera publié à la fin du livre édité en 2022. L’homme est beau. « Il ressemblait à un acteur italo-américain avec ses mâchoires anguleuses, ses yeux verts et ses cheveux soyeux. Il n’avait pas encore la moustache et portait, comme toujours, un simple costume noir, une chemise blanche et une cravate » costume que portera l’acteur, quand, à la fin du spectacle, il lira sa lettre au père, un moment de pure émotion,

En 1970, Mohand-Saïd obtient une permission pour partir au bled épouser Ouardia, seize ans, sa cousine, il en a trente-trois.  Pour elle c’est un second mariage, sa date de naissance indiquée dans le livret de famille n’est pas la bonne. Un an plus tard naît au village sa première fille, même nom que la grand-mère, Keltoum. En 1975, peu avant la naissance du second, Abdallah, Ouardia arrive en France dans le cadre du regroupement familial. La vie y est plus que précaire, la famille habite un baraquement en carton bouilli situé dans un terrain vague de Mondeville, plus d’argent à la moitié du mois, l’obligation de vendre tout ce qu’ils peuvent pour survivre. Ne restaient qu’une table en formica jaune et quatre chaises, le décor du spectacle (scénographie et mise en scène Jean-Louis Martinelli, lumière Jean-Marc Skatchko). Reste la colère du père quand il ne pouvait plus les nourrir, la violence se retournant contre sa femme, et parfois les enfants.

« D’après ma mère je suis né le 13 mai 1979 et non pas le 6 juin comme l’indique le registre d’état civil » dit l’auteur, s’interrogeant sur son propre parcours. Malgré la précarité de la vie la famille décline la prime au retour proposée par le gouvernement français aux familles d’Algérie et Xavier Leclerc mesure qu’elle aurait été sa vie en cas de retour. Neuf enfants – représentés ici chacun par une chaise de plus, apparaissant sur la scène au fur et à mesure. Keltoum, douée et tant admirée par le petit frère à qui elle racontait de belles histoires sera la sacrifiée sur l’autel des aînées, jusqu’à son entrée dans la maladie mentale. Hamid/Xavier, dans son regard d’enfant raconte la famille, l’attribution d’un trois-pièces HLM avec salle de bains et toilettes, les vêtements d’occasion, l’hospitalisation de la mère quand il a cinq ans, et le placement des enfants quelques mois en foyer dans un magnifique château du dix-septième siècle, pour lui la découverte de nouveaux horizons, les non-dits de la famille, ceux du père à propos de la guerre. À la même période on le suit dans un retour au village, la famille bardée de cadeaux, pour sa circoncision, un geste dont on ne l’avait pas informé et qui fut une douleur.

© Pascal Gély

Mon père illettré fut mon premier livre, ajoute l’auteur, il « avait du mal à me parler des affres de la faim qu’il comparait à un geôlier. » À travers l’histoire familiale celui qui plus tard s’appellera Xavier comprend assez tôt qu’il n’a pas la même sensibilité que ses frères et soeurs et se sent bien seul dans la fratrie : il écrit des poèmes qu’il cache sous son matelas, fréquente des filles au centre social du quartier regroupant les enfants du 115 où se pratiquaient le théâtre, la danse et l’écriture, fréquente la bibliothèque, cette différence lui vaut la désignation de tapette par ses frères. Il se trouve aussi étrangement au milieu d’une rumeur d’adoption qui court autour de lui et cherche dans ses traits les ressemblances avec son père s’inventant même d’autres pères comme Fernandel qu’il admire. Quelques images dans son rôle d’Ali Baba, turban blanc et à dos de mulets, détendent l’atmosphère. Hamid lisait et écrivait à la bibliothèque, les auteurs qui le touchent sont ceux qui luttent contre les inégalités comme Louis Guilloux dont le roman Le Sang noir publié en 1935 l’avait ébloui, dont Jean Giono dans son Refus d’obéissance. Il s’intéresse de plus en plus à l’écriture, qu’il pratique entre autres dans des ateliers.

À la fermeture de la SMN en 1992 Mohand-Saïd Aït-Taleb fut contraint de prendre sa pré-retraite avec pour seul viatique et trace d’un travail acharné, un banal certificat. Hamid/Xavier a treize ans. Toujours poli, muet et solide, son « licenciement économique achèverait bientôt de l’emmurer vivant » le faisant basculer « dans une langue minérale, un silence ineffable. » Il passera des heures « assis sur un banc public, perdu dans ses pensées, c’est d’abord du monde que notre père s’est retiré vraiment » écrit Xavier Le Clerc.

Hamid Aït-Taleb / Xavier Le Clerc demande sa naturalisation en 1998, à l’âge de dix-huit ans. Il anime des ateliers d’écriture et un café philo qui lui permettent de prendre son envol et d’avoir un petit appartement. Il aide son père de quelque argent, en cachette, quand il le croise dans le désarroi et Mohand-Saïd lui rend visite, chez lui, une fois. Il le sentit content de le savoir s’assumer seul. Il le rencontrera aussi après une hospitalisation due à une prise de médicaments trop forte, et pour la première fois il parlera de la guerre, de la torture et des humiliations subies, « première et dernière fois de ma vie que je le vis en pleurs » dit l’auteur.

Aspirant à une vie ouverte et loin des soumissions, Xavier décide de la rupture d’avec sa famille. Il se sent différent et non reconnu dans sa différence, l’homosexualité, pour laquelle sur certains réseaux il reçoit des menaces. Une dernière visite chez ses parents avant son départ programmé pour Paris lui permet de répondre à la question doucement chuchotée de son père, lui demandant si la rumeur était fondée. « Je lui affirmai par pudeur que je n’avais pas l’intention de me marier, ce qui revenait à lui dire oui. Il ne me jugeait pas mais je le sentis désemparé. Je le voyais pour la dernière fois de ma vie. »

© Pascal Gély

Pour lui la vie reprend son cours entre études – droit, sociologie, philosophie puis double master à la Sorbonne – et travail, vrai faux-départ pour Londres où les conditions de vie furent… de pauvreté, changement d’identité en France pour mieux séduire la chance. « Hamid Aït-Taleb devait se fondre comme le sucre dans l’eau, pour devenir Xavier Charles Le Clerc. » Charles en pensant à Foucauld le père du désert, le X de Xavier, en pensant bien plus tard à sa justification, inconsciente, autour de l’obscur lié à sa naissance et des accouchements sous X, ainsi qu’autour du signe qui servait de signature à son père. Après ce changement d’identité tout réussit à Xavier Le Clerc. Il devient chasseur de tête dans le luxe, d’abord pour une maison anglaise prestigieuse, avec bureau à Paris rue du Faubourg-Saint-Honoré, puis à Milan pour une célèbre griffe. Il édite son premier livre, De grâce, sous son nom de naissance, en 2008.

Le 25 février 2020 l’auteur reçoit de sa sœur Sonia un message annonçant la mort du père. Le spectacle se ferme sur un hommage à ceux de sa famille qui l’ont « fait » et sur une éblouissante Lettre au Père à la manière de celle de Kafka qui l’avait touché au cœur. Sur écran la superbe photo du père, celle de sa carte SNM où il ressemble à un jeune premier. L’acteur, Mounir Margoum, devant un micro sur pied et portant le même costume que Mohand-Saïd Aït-Taleb, l’apostrophe avec une grande tendresse. Il retrace son parcours à partir de certains documents retrouvés par l’auteur, rendant un magnifique hommage au père aimé. « Le printemps est revenu, le fleuve est scintillant, pas un nuage dans l’horizon si bleu qui nous relie toi et moi, et que j’accepte comme un don du ciel. »

Derrière l’histoire de la famille Aït-Taleb et du parcours de vie de Mohand-Saïd qui fait figure d’archétype se profile la réalité coloniale, sa brutalité, la pauvreté engendrant le silence, la guerre et la violence qui marquent pour toujours l’immigration. Derrière ce portrait de Mohand-Saïd Aït-Taleb, son père, l’homme brisé, Xavier Le Clerc pose la question du refus de l’injonction identitaire et de la reproduction sociale. Pourtant un homme sans titre n’est pas – selon le concept de Robert Musil, un Homme sans qualités. « Et d’ailleurs, sans la rage que tu m’as léguée, je n’aurais jamais rien écrit » dit-il reconnaissant comme point commun avec ce père si silencieux, une profonde solitude. Mounir Margoum est éblouissant dans l’émotion qu’il traduit sur scène avec une grande fluidité, entre humour, gentillesse et tendresse. Il apporte un grand naturel et beaucoup de densité, portant cette belle écriture dans laquelle l’histoire familiale et sociale ouvre des pans entiers sur la blessure de la grande Histoire.

Brigitte Rémer le 19 mars 2026

Texte d’après Un homme sans titre de Xavier Le Clerc – adaptation Jean-Louis Martinelli – mise en scène et scénographie Jean-Louis Martinelli – lumières Jean-Marc Skatchko – musiques Joan Cambon – avec Mounir Margoum. Production Compagnie Allers/Retours – coproduction Le Manège / scène nationale de Maubeuge – Le Cratère, scène nationale d’Alès – Le texte est publié aux éditions Gallimard en 2022. Son dernier ouvrage, Le Pain des Français, mêlant réalité coloniale et récit autobiographique a été publié aux éditions Gallimard en 2025.

Du 6 au 29 mars 2026, à 19h, samedi à 17h, dimanche à 15h – Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt/ La Coupole, 2 Place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – site : www.theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77.

J’ai tué Emma S.

D’après J’ai tué Emma S. et La Malcastrée, d’Emma Santos – conception, performance et mise en scène Mathilde Waeber – avec Pauline Haudepin et Mathilde Waeber – au Théâtre de l’Athénée Louis Jouvet.

© Jean-Louis Fernandez

Le spectacle débute dans un grand silence. Sur scène et dans la pénombre une performeuse réalise un tableau, grand rectangle posé au centre où elle dépose une sorte de substance couleur terre (Mathilde Waeber). Inlassablement le geste se répète, elle malaxe la matière comme agrippée à l’œuvre en train de se faire. Le silence l’accompagne quand de la salle parvient une voix, celle d’Emma Santos portée par Pauline Haudepin qui habitera le personnage tout au long du spectacle avec pudeur et maîtrise, elle rejoint la performeuse sur le plateau.

Emma Santos se raconte. Née sous le nom de Marie-Anne Le Rozick en 1943, au départ institutrice, elle tentera pendant trente-neuf ans de composer avec la vie avant de décider de la quitter, en 1983, après de nombreuses hospitalisations en psychiatrie et un amour destructeur. Plus âgé qu’elle, l’homme qu’elle aimait depuis ses seize ans est un plasticien, Carlos, elle vivra avec lui une dizaine d’années sous emprise, maltraitée, puis délaissée et rejetée. Emma Santos écrit sans filtre la douleur d’avoir été quittée et ce qu’est pour elle le métier de vivre. Ici, Pauline Haudepin joue sur du velours ou plutôt elle ne joue pas, elle EST Emma Santos, désarmée dans la douleur qui l’habite, avec pour seules respirations, l’écriture et le dessin.

© Jean-Louis Fernandez

On entre dans la tragédie de sa vie par le biais de l’absence. L’homme dont elle est éprise est parti, il avait accolé de manière autoritaire son nom, Santos, au sien. Elle trébuche et répète en boucle comme une obsession : « Ta femme, ton nom… Fuir et quitter ton corps… » Elle dit les avortements en un temps où avorter était tabou, et parle du désir de maternité, présent tout au long de son parcours, jusqu’à la naissance d’un enfant mort-né. « Je serai écrivaine » avait-elle déclaré, très tôt. C’est de livres qu’elle accouche, huit, entre 1971 et 1978. « Je suis sa femme littéraire » dit-elle, déchirée, son corps devient écriture, elle écrit de son sang. Son premier livre, L’Illulogicienne, fut d’abord refusé par une vingtaine d’éditeurs jusqu’à ce que Flammarion le publie en 1971 et c’est avec La Malcastrée, publié par Maspéro en 1973 et réédité par les éditions des femmes en 1976, qu’elle se fait connaître. Sur scène cette même année elle a aussi présenté un monologue sur sa vie, Le Théâtre d’Emma Santos, sous le regard du grand metteur en scène Claude Régy.

«Depuis un an et demi je vais tous les jours à l’hôpital de jour. Le soir je rentre seule. La nuit passe sans toi » et l’homme qui la hante et qui revient en boucle ne l’a pas aidée, il a précipité sa chute. Elle décrit la blessure, la privation de liberté et l’obligation de soins, quand elle est internée d’office, la maltraitance en psychiatrie « Je suis perdue… » trouve-t-elle la force de dire. « La folie je ne peux l’imaginer que femme, énorme, gonflée par les médicaments. »

© Jean-Louis Fernandez

L’actrice s’est assise devant l’écran : « Bonsoir Emma Santos » lit-on et entend-on avec fermeté « Si l’on parlait de votre enfance… ? » L’entretien avec le psychiatre tourne court : elle explique les problèmes de thyroïde traversés et ajoute : « J’entre dans le système psychiatrique par amour. »  Et droit dans les yeux Emma pose LA question au psychiatre : « À quoi ça sert la psychiatrie ? » même si elle a déjà sa réponse : « La psychiatrie maintient l’ordre, l’ordre apparent… Le désordre est intérieur. » Et le psychiatre lui demande : « Pourquoi écrivez-vous ? » Œil pour œil et elle répond en le perdant à travers notes et papiers, dans le refus de la jouissance de l’écrit : « J’ai écrit pour être folle… » lance-t-elle, provocatrice, avant de préciser : « La psychiatrie on n’en sort jamais ! Ma seule passion est ma peur. »

Une bande son accompagne les mots et la performeuse s’en est allée laissant Emma Santos radicalement seule, habitée de ses visions et de ses désirs.  Sa biographie littéraire s’inscrit sur le tableau au fond bleu devenu écran et qui, par une fenêtre, dévoile le visage de l’écrivaine. Emma, l’actrice, parle à l’autre elle-même, l’image, dans un effet de dissociation. Puis l’image se rétrécit, le tableau se disjoint et éclate, la musique monte. Ne restent que la terre et les signes.

Brigitte Rémer, le 13 mars 2026

Collaboration artistique et dramaturgie Alex Ben Mrad – regard extérieur Claire Ingrid Cottanceau – scénographie et régie plateau Dimitri Lenin – création lumières Loïc Waridel – création sonore Léa Bonhomme – création vidéo Félicien Cottanceau – production Compagnie Rêver l’Obscur – avec le soutien du JTN, du TGP/Théâtre Gérard Philipe (compagnonnage résidence) et du Festival Fragments – La saison Prémisses 2025.2026 dédiée à la Jeune Création théâtrale en salle Christian-Bérard est soutenue par le Cercle de l’Athénée et des Bouffes du Nord, et sa Fondation abritée à l’Académie des beaux-arts.

 Du 10 au 14 mars puis du 18 au 22 mars 2026, à 20h30 et 16h30 les dimanches au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, 2/4 square de l’Opéra-Louis Jouvet, 75009. Paris – métro : Opéra, Havre Caumartin – tél. : 01 53 05 19 19 – site : www.athenee-theatre.com

Le Projet Barthes

d’après La Préparation du roman de Roland Barthes, version scénique et mise en scène Sylvain Maurice, avec Vincent Dissez – à L’Échangeur Théâtre de Bagnolet.

© Christophe Raynaud de Lage

C’est un texte sublime d’intelligence et de vie, émaillé de nombreuses références comme autant d’évidences. Nous sommes au Collège de France dans le cadre du séminaire que donnait Roland Barthes le samedi matin en 1979 et 1980, il y occupait la chaire de sémiologie littéraire après avoir été directeur d’études à l’École pratique des hautes études.

Barthes (1915-1980) est en fin de parcours, il ne le sait pas. Sociologue, philosophe, sémiologue, critique littéraire, écrivain, il échappe à toutes les catégories, et s’il est bien ancré dans l’histoire contemporaine du XXème siècle il est un libre penseur, amoureux de la littérature, du théâtre et des mots, amoureux de l’amour, amoureux de la vie.

La séance qui s’annonce, élaborée par le metteur en scène, Sylvain Maurice qui en signe une adaptation probablement difficile à réaliser tant le matériau d’écriture est riche – sept cents pages – magnifiquement portée au plateau par Vincent Dissez, traite de La préparation du roman. Le discours est adressé, prenant le public devenu l’audience du samedi matin à témoin. On est dans l’oralité et si Barthes a incontestablement préparé son cours, il nous mène, par ce texte, de digression en digression, toutes aussi pertinentes et imagées les unes que les autres. Barthes finalement se parle à lui-même, à voix haute, s’interrogeant sur l’écriture, qui est sa vie, et se regarde dans cette quête passionnée, avec une grande simplicité. Il se livre, à mains nues, son cerveau et son stylo pour seuls outils, dans un dénuement quasi monacal.

Faire le vide et ne se remplir que des mots des autres pour les ressentir, les analyser, les ingérer et les faire siens, de Dante Alighieri à Flaubert, Proust, Maupassant, Rousseau et quelques autres en compagnonnage et dans la permanence de la pensée, telle est la démarche de Barthes. Il parle de l’état dépressif du deuil, comme d’un désinvestissement général et d’une perte de sens, ce qu’il est en train de vivre après la mort de sa mère.  Il s’arrête sur ce midi de la vie, qu’il nomme le « milieu du chemin de la vie » s’inspirant de Dante, dans sa Vita Nova à la recherche d’un déclencheur qui permette de se réinventer et se réinvestir, en changeant radicalement de cap, où que nous en soyons du temps t de la vie . Il est à la recherche d’une sorte de conversion littéraire, dans la jouissance et le plaisir d’écrire, dans « l’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture, l’idée d’écrire comme si je ne l’avais jamais fait, et de ne plus faire que cela. » Ce cours aurait pu s’appeler comme si, précise-t-il.

Sur une estrade à peine surélevée, grand rectangle blanc où se trouve un bureau blanc, une chaise orange et quelques objets que l’acteur déplacera à peine, l’homme est dans sa réflexion et dans un jeu de mains qui dessine parfois les mots ou rebat les cartes. Tout est mesuré, maîtrisé. Vincent Dissez cisèle le moindre geste, le moindre pas, réalisés avec une précision et une justesse, infinies. La lumière, sobre, permet à un certain moment un jeu d’ombres de chaque côté du plateau, Barthes est entouré de lui-même et dans une certaine solitude, sans aucun ego avancé alors qu’il est une star intellectuelle connue du monde entier (lumière Rodolphe Martin).

© Christophe Raynaud de Lage

Car Barthes n’est pas un faiseur de concepts ni une machine aux mots ampoulés, c’est un homme délicat et sensible, parfois gentiment sarcastique et plein d’humour qui puise ses exemples dans la vie et se passionne pour celle des autres. Ainsi la petite couturière à domicile dont il parle et qui l’illumine par la précision de ses gestes et par sa modestie. Quand il réfléchit à l’écriture et qu’il se demande pourquoi il écrit – alibi, plaisir… – il met le projecteur sur le remaillage des bas et le geste qui appuie sur le bas pour qu’il ne file pas, et propose de poser un doigt sur ses imaginaires comme les femmes de l’époque pour stopper la maille qui file… Il file donc la métaphore avec habileté passant de l’une à l’autre dans un humour tendrement diabolique, il aime la digression, son paysage intérieur est riche et multiple.

© Christophe Raynaud de Lage

À côté des images qu’il utilise il parle aussi de la vieillesse et reprend l’idée de rupture, car   « la continuité n’est pas acte de vitalité » dit-il et si le présent est vivant pour lui, l’actuel ne l’est pas. Il développe l’idée de rupture libératrice nécessaire à l’écrivain pour se retirer du monde et trouver son espace hors de tout bruissement, de la nécessité de « disparaître, du moins provisoirement. » Et il livre ses stratégies de la disparition, à savoir « rester dans une immobilité entêtée » ou « imposer au monde qu’on est un original » ou encore « être malade » et il prend à partie Flaubert et Proust. Il évoque aussi la table de travail, comme une sorte de nautilus où se trouvent ce qu’il nomme « les objets fondateurs » qu’il oppose à la notion d’ordre. On ne touche pas à la structure, vitale et transportable. Puis il se lance dans l’exemple de la mayonnaise, ratée ou réussie et de l’image du jardinier ensemençant, ou plus précisément de la technique du marcottage utilisée en horticulture.

Le bureau est sorti de l’estrade, sorti du tableau, il s’y assied quelques instants et un grand rectangle de lumière bleue s’affiche sur le mur, en fond de scène. Il parle de rectangle imaginaire et de l’ordre des mots, Mallarmé reliant les siens après les avoir posés dans un certain désordre, Proust les juxtaposant. « Nous qui aimons la littérature sommes des exilés sociaux » dit-t-il en dispersant ses objets familiers sur le tapis de scène blanc, qui se teinte aussi de bleu. Une bande son avec quelques notes de piano, les bruits d’une cour de récréation et à peine la rumeur de la vie comme les touches de la machine à écrire, structure la représentation (son Jean de Alméida). Le spectacle se termine sur « la spirale » du compositeur et théoricien Schoenberg, Barthes propose d’écrire son prochain livre en do majeur.

Le Projet Barthes, par sa recherche de sens, soigne notre monde envolé. Par sa « pensée au présent » l’auteur partage ses Mythologies, son Aventure sémiologique et la synthèse de toute son œuvre. Le partenariat artistique qui s’est noué entre le metteur en scène Sylvain Maurice et l’acteur, Vincent Dissez, se poursuit autour de solos d’une grande force et avec tout autant de grâce et de travail que l’étaient les spectacles Réparer les vivants, roman et hymne à la vie de Maylis de Kérangal, et Un jour je reviendrai, réalisé à partir de deux récits autobiographiques de Jean-Luc Lagarce. Ce travail est d’orfèvrerie, porter le texte de Barthes à la scène, une gageure, dans le bruissement de sa langue… Et tant que la langue vivra… !

Brigitte Rémer, le 12 mars 2026

© Christophe Raynaud de Lage

D’après La Préparation du roman de Roland Barthes version scénique et mise en scène Sylvain Maurice avec Vincent Dissez – lumière Rodolphe Martin – son Jean de Alméida – régie Daniel Ferreira – production compagnie [Titre Provisoire] en coréalisation avec L’Échangeur de Bagnolet. La compagnie [Titre Provisoire] est soutenue par le ministère de la Culture/DRAC Bretagne. La Préparation du roman est publié aux éditions du Seuil. Voir aussi (https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/reparer-les-vivants/ ) du 4 juillet 2017

Création du 11 au 21 mars 2026, à l’Échangeur Théâtre de Bagnolet, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170. Bagnolet, tél. : 01 43 62 71 20, métro : Galliéni – site : www. : lechangeur.org et www. sylvainmaurice.fr

Raiva / Rage

Affiche du film

Film portugais réalisé d’après le livre de Manuel Da Fonseca par Sérgio Tréfaut (2018) – avec Hugo Bentes, Rita Cabaço, Luis Miguel Cintra, Lia Gama, Herman José, Sergi Lopez, Isabel Ruth, Rogério Samora, Leonor Silveira, Catarina Wallenstein, en langue originale sous-titrée. Un débat a suivi la projection en présence du réalisateur et de l’acteur principal, Hugo Bentes – dans le cadre du Festival Olá Paris ! au Club de l’Étoile.

La seconde édition du Festival de film portugais Olá Paris!  s’est terminée le 8 mars 2026, journée internationale des femmes, par un échange autour des droits des femmes. Dans la riche programmation proposée, le film Raiva a été projeté, il avait reçu six Prix Sophia, décernés par l’Académie Portugaise du Cinéma.

Grand classique de la littérature portugaise, le livre est publié en 1958. Son auteur, Manuel Da Fonseca, originaire de l’Alentejo, région du sud du Portugal y décrit la pauvreté dans les années 30 à travers la famille Palma, et la révolte qu’elle engendre. Paysans totalement démunis ils tentent de survivre dans une région dominée par de riches propriétaires à la tête de latifundia, qui les considèrent comme faisant partie intégrante de la propriété. À partir de 1932 et jusqu’en 1968 le pays est géré par le dictateur Salazar, Premier ministre du Portugal. L’Alentejo est alors une région délaissée et sans système éducatif, l’illettrisme n’y est pas rare.

Raiva © directeur de la photo Acacio de Almeida

Raiva est un film en noir et blanc, le paysage, agricole et de chênes-lièges, battu par les vents et la faim, magnifiquement filmé. Le réalisateur montre le cycle d’abus et de révolte dans lequel l’ouvrier agricole est littéralement écrasé. Les visages sont fripés et silencieux, solitude, misère, sècheresse et injustice sont au cœur de l’histoire. Les femmes tentent de se protéger du froid, la tête recouverte de leur cape noire, les hommes portent un chapeau et leur fusil de chasse à la main. Bento l’enfant autiste, aimé de son père, ne l’est pas de sa grand-mère (superbe Isabel Ruth). On se nourrit de pain, d’ail et d’eau, représentation de la misère extrême. et l’on guette le moindre gibier.

Derrière la beauté de l’image couve la tragédie. La violence est latente et circule quand la caméra se pose du côté des riches. On entre de plein fouet dans les inégalités sociales à la pointe du fusil, et la clé ne nous est donnée qu’à la fin. Le film remonte le temps et se résume à travers ces quelques mots rappelés par le réalisateur : « Les riches naissent riches, ils meurent riches ; les pauvres naissent pauvres, ils meurent pauvres. » La tension du film se joue dans ces écarts ouvrant sur des errements, excès et exactions. Le désespoir et l’impuissance se terminent dans le sang, Antonio Palma ira lui-même faire justice en tuant le propriétaire terrien et son fils. Dans une dictature, l’impuissance face au pouvoir se démultiplie, la rage surgit de l’injustice.

Raiva © directeur de la photo Acacio de Almeida

Si l’image est belle le son aussi est travaillé, que ce soit avec le vent, les bruits ambiants ou les chants polyphoniques traditionnels qui ponctuent l’action, aussi sublimes que ceux de Corse ou de Toscane. Au Portugal le Cante Alentejano fait partie du quotidien, il est inscrit dans la liste Unesco du Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité.

Dans la conversation avec le public, qui a suivi la projection animée par Didier Caramalho, journaliste à Radio Alfa, la salle a échangé de manière chaleureuse avec Sérgio Tréfaut, réalisateur et Hugo Bentes, l’acteur principal tenant le rôle d’Antonio Palma et primé pour ce rôle – ainsi d’ailleurs qu’Isabel Ruth, primée pour celui de sa belle-mère, Raiva ayant reçu le Prix Sophia du Meilleur film, en 2019. Originaire de l’Alentejo, Hugo Bentes n’était pas acteur, Sérgio Tréfaut l’a choisi pour sa présence qui, dans les gros plans du film font référence, à certains moments, au western. Il a depuis développé une belle carrière. Le réalisateur avait de son côté tourné un film documentaire sur l’Alentejo qu’il connaît bien et dont tous ceux qui y sont nés sont amoureux. Le film est puissant dans la représentation de la misère, les femmes y tiennent une place importante, la photographie grave leur détresse. Le film se termine dans le tragique, comme il a commencé, les militaires mettant le feu à la maison d’Antonio, abattu à titre de représailles, une façon aussi de rayer la misère et de répandre la terreur.

Raiva © directeur de la photo Acacio de Almeida

Comme pour chaque séance du Festival, Raiva fut précédé de la projection d’un film d’animation – un concept voulu par les directeurs et une bonne idée, Estilhaços, de José Miguel Ribeiro était ce jour-là à l’affiche.

 La 2nde édition de Olá Paris ! s’est refermée, après un réel succès public en écho à la qualité artistique. Les deux programmateurs et directeurs, Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques ont annoncé pour 2027 une 3ème édition avec comme grand virage, une ouverture sur les films européens. Rendez-vous dans un an, même endroit même heure !

Brigitte Rémer, le 10 mars 2026

Olá Paris !  Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques, directeurs et programmateurs du festival, Beatriz Batarda, marraine de la seconde édition – s’est tenu du 6 au 8 mars 2026 au Club de l’Étoile, à Paris. (Voir aussi notre article, Ubiquité-Culture(s) du 6 mars 2026).

Raiva : film de Sérgio Tréfaut – directeur de la photo Acacio de Almeida – montage : Karen Harley, Paulo Milhomens – décors : Miguel Mendes, Fabrtice Ziegler – costumes Lidja Kolovrat. Production : société de production Faux, Les Films d’Ici et la société Refinaria Filmes (Brésil) – distributeur au Portugal Nos Lusomundo Audiovisuals – distributeur international Doc & Film International.

Onbashira Diptych – Skid/Thr(o)ugh

Skid © Gregory Batardon

Chorégraphie Damien Jalet, interprétation Ballet du Grand Théâtre de Genève – en partenariat avec Chaillot Théâtre National de la Danse, avec le soutien de Dance Reflections by Van Cleef & Arpels – Scénographie Jim Hodges, Carlos Marques da Cruz – au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt Paris.

C’est un spectacle remarquable en ses deux parties, de nature différente, où le sens et la beauté sont étroitement mêlés comme se mêlent l’idée du rituel et celle de la vie, la mise en danger et le dépassement de soi.

Skid © Gregory Batardon

Skid, la première partie – qui signifie glisser, déraper – place les danseurs sur un plan incliné à 34 degrés, translucide. Ils apparaissent un à un tels des insectes, du haut de ce Mont analogue, portant des collants type peau de serpent qui dans une première section de la chorégraphie, leur donnent l’allure d’un monde archaïque, ou aquatique. Apparaît un bras, une jambe, un danseur, un autre, qui glissent sur la pente, hommes et femmes chacun à sa manière, avant de s’abandonner et de chuter de l’autre côté, comme dans une fosse. Il y a quelque chose de cosmique dans cette pièce qui nous entraîne dans un autre monde où s’exécutent des gestes ritualisés : se laisser glisser, freiner, redémarrer, se chercher, se toucher, se trouver, et tomber. Le geste est minimum, il est plein, la gravité est mise en danger. Le chorégraphe, Damien Jalet, joue ici des notions d’apparition-disparition, répétition-contemplation. La musique électro acoustique de Christian Fennesz et Marihiko Hara s’inspire des symphonies de Mahler. Les lumières de Joakim Brink sont de contre-jour, intimes ou crues, les motifs du projecteur de découpe, complexes.

Une seconde section s’écrit dans Skid, s’enchaînant à la première sur cette même pente dangereuse où danseuses et danseurs vêtus d’élégants uniformes noirs aux liserés rouges exécutent d’impressionnantes figures d’ensemble. Tous alignés ils montent ce glacier infernal, plan devenu blanc guidé par deux soleils venus du dessous et dessinent de leurs corps et attitudes triangles et demi-cercles, idéogrammes et calligraphies. En haut ils se penchent dangereusement et se fondent dans le paysage, on ne voit plus même leur tête. La troisième section de Skid, cloue sur la pente un homme seul et attaché, protégé ou prisonnier. Quand il réussit à sortir de ses limbes, l’homme est nu et dialogue avec son ombre, son double, avant de s’échapper et lui aussi, de tomber dans la fosse d’orchestre depuis le haut du plan incliné, et de disparaître.

Thr(o)ugh © Gregory Batardon

L’entracte qui suit permet de voir la réalité du plateau, avec le changement de scénographie ouvrant sur la seconde chorégraphie, Thr(o)ugh. Le ballet des techniciens est impressionnant pour retirer le plan incliné, chacun dans le geste qu’il a à accomplir et pour faire apparaître la scénographie suivante, aussi forte que la première. C’est un énorme cylindre ressemblant à un tronc d’arbre évidé ou à un tombeau, placé sur une tournette. Le métal intérieur réfléchit la lumière, l’extérieur est émaillé d’une fresque abstraite dans laquelle on pourrait deviner un visage. Les danseurs en baskets, jeans et sweet-shirt interagissent avec ce tronc-tunnel et le mouvement est permanent, ils courent, se touchent, s’affolent, se cherchent, se croisent, comme si l’immobilité était signe de mort. Le costume évolue et se couvre de sang avant de se dénuder comme on retire des vêtements tâchés. La solidarité est présente, l’un cherche l’autre. Puis le lourd cylindre se positionne en fond de scène et roule du fond à l’avant-scène et de l’avant-scène au fond les danseurs agrippés comme des naufragés apparaissent et disparaissent, cherchant désespérément leur planche de salut. L’idée est forte et magnifiquement réalisée, porteuse de terreur et de lutte pour la vie. On est chez les morts-vivants. Le cylindre enfin est placé de manière à ce que le public n’en voit plus que l’intérieur dans lequel les danseurs sont alignés et comme définitivement piégés. Le premier de cordée donne le ton par son geste, les autres exécutent ce même geste en décalé, et tout se brouille avec accélérations et réverbérations, dans un courage et une énergie folle. Le compositeur, Christian Fennesz, crée un univers sonore qui traduit le chaos et les lumières de Jan Maertens en traduisent le climat.

Thr(o)ugh © Gregory Batardon

Damien Jalet dédie sa pièce, Thr(o)ugh, aux victimes de l’attentat terroriste des terrasses rue de Charonne, à Paris, le 13 novembre 2015, et à Joanna My Altegrim tuée le 22 mars 2015 lors de l’attentat de Bruxelles à la station de métro Maelbeek. Tout près de la rue de Charonne ce jour-là, il a lui-même échappé de très peu à la mort et transcrit dans la pièce le danger et l’angoisse d’une manière forte et métaphorique. Il propose en même temps un voyage dans le passé lointain et obscur du Japon, duquel il s’inspire dans ses deux chorégraphies, mêlant le présent au passé, avec la même inventivité et puissance.

L’idée du cylindre comme référence au tronc d’arbre vient en effet d’un rituel japonais réalisé tous les six ans à Nagano pour célébrer le renouveau : depuis les hauteurs escarpées, les participants au festival Onbashira tirent et chevauchent de gigantesques troncs d’arbres dévalant jusqu’au bas de la montagne pour arriver aux sanctuaires de Suwa-Taisha, les plus anciens du pays, fondés au VIe siècle. Ces troncs sont un symbole liés au shintoïsme de Suwa, pour assurer le soutien des fondations des quatre temples du lieu, et rendre protecteur les quatre piliers à renouveler, ainsi que pour obtenir protection.

Thr(o)ugh © Gregory Batardon

Les deux pièces proposées par le chorégraphe s’inscrivent dans ce même registre du rituel d’Onbashira, la première, Skid, avec sa verticalité, sa pente, montrant les dix-neuf danseurs dans la montagne, la seconde, Thr(o)ugh, reprenant l’idée des troncs d’arbre et le désespoir à travers onze danseurs, tous, dans les deux pièces, magnifiques de précision entre maîtrise et déséquilibre, concentration, chute et gravité. Jim Hodges et Carlos Marques da Cruz signent la réalisation scénographique éblouissante des deux parties, et Jean-Paul Lespagnard les superbes costumes. Les chorégraphies de Damien Jalet témoignent du pouvoir de la danse à se réinventer dans le dialogue avec d’autres disciplines et dans la recherche de sens. Chorégraphe et danseur indépendant il a croisé l’univers de nombreux créateurs. Actuellement artiste associé au Ballet du Grand Théâtre de Genève dirigé par Sidi Larbi Cherkaoui, son parcours s’inscrit entre les grandes collaborations à l’international et des projets plus personnels. Les deux pièces qu’il propose ici sont porteuses d’une grande émotion.

 Brigitte Rémer, le 5 mars 2026

Thr(o)ugh © Gregory Batardon

Onbashira Diptych – Skid/Thr(o)ugh, chorégraphie Damien Jalet, interprétation Ballet du Grand Théâtre de Genève – scénographie Jim Hodges, Carlos Marques da Cruz – conseil à la chorégraphie Aimilios Arapoglou – costumes Jean-Paul Lespagnard. Production Grand Théâtre de Genève – coréalisation Théâtre de la Ville/Paris – Chaillot-Théâtre national de la Danse.

Skid a été créé en 2017 pour la GöteborgsOperans Danskompani, avec 19 danseurs – lumières Joakim Brink – musique Christian Fennesz, Marihiko Hara – Thr(o)ugh a été créé en 2016 pour le Hessisches Staatsballet de Darmstadt, avec 11 danseurs – lumières Jan Maertens – musique Christian Fennesz.

Du 28 février au 8 mars 2026, 20h, dimanche 1er mars à 17h, dimanche 8 mars à 15h, avec entracte, au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt – 2 Place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – site : www.theatredelaville-paris.com

Festival Olá Paris !

2ème édition du Festival de films portugais, au Club de l’Étoile, du 6 au 8 mars 2026 – Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques, directeurs et programmateurs du festival – Beatriz Batarda, marraine du Festival,.

La seconde édition du Festival Olá Paris ! a été lancée jeudi 5 mars 2026, au Consulat Général du Portugal à Paris. Mme Mónica Lisboa, Consule Générale, accueillait les organisateurs, artistes et partenaires, alors que l’on venait d’apprendre la disparition à Lisbonne du grand romancier Antonio Lobo Antunes, l’un des écrivains portugais les plus lus dans le monde. Âgé de 83 ans il avait été plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de Littérature. Une minute de silence a été respectée en son honneur.

Beatriz Batarda, marraine de l’édition 2026 © Keton Thatcher

L’ouverture du Festival s’est déroulée en présence de S.E. monsieur l’Ambassadeur du Portugal en France, Francisco Ribeiro de Menezes qui a rappelé l’importance des liens entre le Portugal historiquement francophone, et la France, au plan culturel et cinématographique, les deux pays s’inspirant l’un l’autre. Il a fait un petit tour historique, de Napoléon aux Cahiers du Cinéma et évoqué les déchirures du Portugal rapportées dans les films, ainsi que le rôle de la diaspora portugaise si bien intégrée en France. La présence du Président du conseil directeur de (l’ICA) Institut de Cinéma et de l’Audiovisuel du Portugal, Luís Chaby Vaz – qui avait tout spécialement effectué le voyage de Lisbonne à Paris comme nouveau partenaire, fut un événement. Il a souligné la qualité et la diversité de la production cinématographique portugaise, parlant des nouvelles directions qu’emprunte la narration dans les films et des jeunes créateurs. La marraine de cette seconde édition, la comédienne Beatriz Batarda, grande figure du cinéma portugais, mais aussi actrice pour le théâtre, a présenté la philosophie du Festival et parlé de son métier, évoquant la famille comme métaphore dans le cinéma portugais et la relation à l’espace méditerranéen, au Portugal comme en France.

Les directeurs et programmateurs du festival Olá Paris ! Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques, ont présenté le programme, entre exigence et curiosité, et montré les bandes-annonces des films qui seront projetés dans les trois jours à venir. Ils ont remercié les réalisateurs et producteurs qui participent à l’édition, les acteurs et actrices, les publics qui auront la curiosité de se rendre au Club de l’Étoile (d’une jauge de 150 places), les partenaires dont la délégation en France de la Fondation Gulbenkian et celle de la Caixa Geral de Depósitos, la librairie portugaise, Radio Aligre et Radio Tsugi, Télérama et Les Inrockuptibles.

Lancement de l’édition 2026  © Arthur Enard *

7 longs métrages dont 5 avant-premières sont à l’affiche, 2 films en sélection à (re)découvrir, 11 courts métrages multi-primés. Des films de cinéma d’animation portugais introduiront chacune des séances, une Masterclass de Regina Pessoa, réalisatrice de films d’animation au style très personnel, mêlant gravure animée et création poétique, est proposée. Des rencontres et conversations entre les artistes et le public permettront la circulation des idées de manière très ouverte et d’échanger autour des sujets sociaux évoqués dans les films. Chaque session sera suivie d’une conversation en public, en présence de l’équipe du film et d’intervenants, artistes et journalistes.

Le Festival Olá Paris ! propose une belle programmation, qui donne l’envie de la découverte ! En attendant l’édition 2027 qui s’ouvrira au niveau européen, rendez-vous pour l’édition 2026 en ses multiples propositions, au Club de l’étoile, dès le vendredi 6 mars 2026.

Brigitte Rémer, le 6 mars 2026

* Au Consulat Général du Portugal à Paris, lancement de la manifestation, avec de gauche à droite : Mónica Lisboa, Consule Générale du Portugal à Paris – Francisco Ribeiro de Menezes, Ambassadeur du Portugal en France – Beatriz Batarda, actrice, Marraine de l’édition 2026 du festival, – Luís Chaby Vaz, Président du conseil directeur de (l’ICA) l’Institut de Cinéma et de l’Audiovisuel du Portugal – Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques, directeurs et programmateurs du festival. © Arthur Enard.

Festival Olá Paris ! Programme Vendredi 6 mars 2026 : 16h30/19h30, A VIDA LUMINOSA de João Rosas – 20h30/23h10, 18 BURACOS NO PARAÍSO de João Nuno Pinto – Samedi 7 mars 2026 : 10h/12h30, Masterclass de Regina Pessoa Mon processus créatif et projection de ses 4 courts métrages – 13h30 à 16h, O VENTO ASSOBIANDO NAS GRUAS de Jeanne Waltz – 17h/19h30,  SONHAR COM LEÕES de Paolo Marinou-Blanco – 20h30/22h50,  RAIVA, de Sérgio Tréfaut – Dimanche 8 mars 2026, 14h/17h,  ENTRONCAMENTO de Pedro Cabeleira – 18h/20h45, PRAZER, CAMARADAS! de José Filipe Costa – Au Club de l’Étoile, 14 rue Troyon. 75017 – métro : Charles de Gaulle Étoile. Paris – tél. :  01 43 80 40 27 –  https://www.instagram.com › festival_ola_paris

Ma Maison est noire

 Adaptation des textes de Forough Farrokhzad tirés de l’Œuvre Poétique Complète et de La Nuit Lumineuse, traduits par Jalal Alavinia – adaptation, mise en scène et jeu Mina Kavani – création musicale Erik Truffaz et Murcof – Au Théâtre des Bouffes du Nord.

© Christophe Raynaud de Lage

Mina Kavani taille sa liberté entre deux pays, deux langues, deux cultures, l’Iran qu’elle a quitté il y a une vingtaine d’années, la France où elle était venue vérifier son amour du théâtre, et où elle fut contrainte de rester.

L’idée du théâtre lui a été transmise par son oncle, Ali Rafi’i, auteur, dramaturge et metteur en scène, figure emblématique du théâtre à Téhéran, présent dans la salle le soir de la représentation. Pour lui « tout spectacle est une réponse à un problème social » disait-il dans une interview à Hassan Tâheri traduite du persan par Arefeh Hedjazi. À seize ans, Mina Kavani joue dans un spectacle qu’il écrit et met en scène au Théâtre de la Ville de Téhéran, Il ne neige pas en Egypte, elle se forme à l’École d’Art dramatique de Téhéran, et porte de grands rôles du répertoire, Shakespeare, Sophocle, Duras, Goldoni, etc.

© Christophe Raynaud de Lage

Elle vient ensuite poursuivre sa formation au Conservatoire National Supérieur d’Art dramatique de Paris, dans la classe de Jean-Damien Barbin. Faute de pouvoir rentrer au pays après le tournage du film Red Rose de la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi, installée en France – dans lequel elle était un peu trop dénudée, du goût de certains Iraniens – elle trace sa route en France où elle travaille avec différent(e)s metteur(e)s en scène, dont Célie Pauthe. Elle créé son premier texte autobiographique, I’m Deranged, en 2022, dans un monologue qui raconte son enfance à Téhéran et sa vie en exil, l’empreinte de la dictature et de la censure dans son pays.

Mina Kavani s’empare aujourd’hui des textes de Forough Farrokhzad (1934-1967), figure majeure de la poésie moderne persane et l’une des inspiratrices du mouvement de l’émancipation des femmes iraniennes, interdite de publication dans son pays depuis la révolution islamique. Ma Maison est noire reprend le titre d’un film documentaire tourné en 1962 par Forough Farrokhzad – dans une léproserie iranienne où sa voix scande ses poèmes, film remarqué par Chris Marker et qui a obtenu le Grand Prix à Oberhausen. Elle s’empare de ses textes dont elle élabore une dramaturgie (avec Maksym Teteruk), à travers des lettres et des poèmes, des entretiens et des images, qu’elle interprète avec passion. Elle avait présenté à l’Odéon en 2014 un récital des textes de la poétesse, sous la direction de Roland Timsit. Autant dire que le parcours tragique de Forough Farrokhzad – disparue à l’âge de 32 ans dans un accident de voiture – figure révoltée et rebelle, symbole d’émancipation, lui colle à la peau. « Je parle du fond de la nuit, Du fond des ténèbres. Je parle du fond de la nuit. Si tu viens en ma maison, mon doux ami, apporte-moi une lampe Et une fenêtre… » Deux femmes, deux générations, deux artistes, s’assemblent, « elle m’inspire et je me reconnais en elle » dit Mina Kavani.

© Christophe Raynaud de Lage

Le spectacle débute par les mots de Forough Farrokhzad qui s’affichent en langue originale sur un écran tendu en hauteur, mais le texte se brouille avant de disparaitre, phrase après phrase, comme un grésillement ou comme un zoom désaccordé. L’actrice est au loin et dans un clair-obscur, on ne voit que son visage (lumières César Godefroy). La voix est d’outre-tombe : « J’ai consacré, sacrifié, ma vie à l’art… » Puis le rideau s’ouvre et révèle une pièce recouverte d’un papier peint vert avec des photos au mur, conçue comme un praticable qui s’ouvre et se ferme, permettant le dedans et le dehors, dispositif qui tourne sur lui-même, révélant un autre pan de la vie (scénographie Louise Sari). Des dates s’affichent et donnent quelques repères. 7 juillet 1950, elle a seize ans, dans la maison familiale où elle tourne en rond et se rebelle, parlant de fugue. « Suis-je prisonnière ? » Puis l’actrice parle en « je » et dit à haute voix la lettre qu’elle envoie à son amoureux, qui se superpose à « Paris, mon cher Paris, un amour aussi important que le soleil et l’air… » Un rêve déprimé la terrasse : « Tu es parti, ma vie est vide, je suis tombée dans un abîme terrifiant, la solitude ronge mes pensées… Je me sens toujours en danger… » La nervosité monte, elle lutte, entre folie et rébellion.

La musique accompagne l’actrice, sensible, tout au long du spectacle, la trompette d’Eric Truffaz mêlée aux sons électroniques de l’artiste mexicain Munoz. Il neige, l’actrice marche sur un chemin de lumière, vers son destin, quittant le domicile conjugal et laissant son enfant chez la grand-mère. On assiste à son départ à Beyrouth où elle s’unit à la mer avec émotion, puis à Brindisi : « J’avais peur de regarder en arrière. » La souffrance se révèle mais elle choisit l’art plutôt que la vie ordinaire. Le dispositif a tourné, une caméra capte les moindres gestes de l’actrice d’une séquence à l’autre, et la vie de Forough Farrokhzad se superpose à l’Iran d’aujourd’hui avec la figure d’Ahou Daryaei, étudiante iranienne arrêtée en 2024 après s’être dévêtue en public pour protester contre le régime iranien, des images de la contestation et des images de rue, s’affichent. À Rome, quittant son foulard noir elle s’étend sur le sol comme en songe, dans une lumière rouge, « La poésie pour moi est comme une religion » et derrière la souffrance et sa marche vers l’exil, elle déclare l’amour de son pays : « J’aime ma patrie, je déteste le mal que mes compatriotes font… »

Ce parcours prend fin par un retour à la maison où son père l’attend de pied ferme, la claque et la jette dehors lui enjoignant de retourner là d’où elle vient. La liberté était-elle un mirage ? Les murs de la maison sont devenus noirs. « Si seulement j’étais née ailleurs » pense-t-elle. Elle écrit à Ibrahim Golestan, réalisateur et écrivain iranien, marchant avec obsession de cour à jardin, et disant la lettre qu’elle écrit et qui porte son pessimisme et sa fragilité. Elle a remis son long manteau bleu-gris (costumes, Anaïs Romand) et la lumière rappelle Vermeer. Les séquences se mêlent et les temps se superposent.

Dans Ma Maison est noire, Mina Kavani est incandescente et donne de la force aux différentes facettes de la narration et de la poésie, jusqu’à l’imprécation finale en farsi. La colère du personnage est montée tout au long du spectacle et les voiles s’envolent. Le soleil est mort, l’actrice avance vers l’avant-scène, avant de s’effacer dans le noir. Elle dédie son spectacle à tous ceux qui ont donné leur vie pour la liberté.

Brigitte Rémer, le 2 mars 2026

© Christophe Raynaud de Lage

Ma Maison est noire, adaptation des textes de Forough Farrokhzad tirés de « l’Œuvre Poétique Complète » et de « La Nuit Lumineuse » traduits par Jalal Alavinia, aux éditions Lettres Persanes – adaptation, mise en scène et jeu Mina Kavani – création musicale Erik Truffaz et Murcof – arrangements sonores Cinna Peyghamy – voix Firoozeh Raeesdana – scénographie Louise Sari – assistanat à la scénographie Analyvia Lagarde – costumes, Anaïs Romand – lumières César Godefroy – vidéo Pierre Nouvel – dramaturgie Maksym Teteruk – conseil artistique Jean-Damien Barbin – regard extérieur Célie Pauthe – Production Centre International de Créations Théâtrales /Théâtre des Bouffes du Nord – coproduction Le Manège/Scène nationale de Maubeuge – Centre d’art et de culture de Meudon.

Du vendredi 20 février au dimanche 1ermars 2026 Du mardi au samedi à 20h, dimanche 1er mars à 16h, au Théâtre des Bouffes du Nord, 37bis, boulevard de La Chapelle, 75010 Paris, métro : La Chapelle – tél. : 01 46 07 34 50 – site : www.bouffesdunord.com – En tournée : 5 mars 2026 au Cabaret des Curiosités – Le Manège, Scène nationale de Maubeuge – 12 mars 2026 à L’Arc/Scène nationale Le Creusot.

Saison Méditerranée 2026

Conférence de presse sous l’égide du ministre de l’Europe et des Affaires Étrangères, Jean-Noël Barrot, de la ministre de la Culture et de la Communication, de l’Institut Français/Eva Nguyen Binh, présidente. Didier Fusillier, président du Grand-Palais/Réunion des Musées Nationaux où se tenait la rencontre, a accueilli les participants. Nesrine Slaoui, journaliste et écrivaine franco-marocaine, l’a animée.

C’est une riche Saison Méditerranée qui s’annonce et qui se tiendra du 15 mai au 31 octobre 2026. Le président de la République l’avait annoncé à Marseille il y a trois ans. Son objectif est de faire connaître des artistes, des entrepreneurs et des innovateurs, et « de faire émerger des projets communs en Méditerranée. » La Saison Méditerranée 2026 sera mise en œuvre par l’Institut Français. Julie Kretzschmar, metteure en scène et femme d’expérience en termes d’accompagnement de la création contemporaine, particulièrement celle issue des rives sud de la Méditerranée et de ses diasporas, en est la directrice artistique et la commissaire.

Kegham Djeghalian devant son studio photo à Gaza (1)

Plus de deux cents manifestations sont à l’affiche de la Saison Méditerranée 2026 qui seront programmés dans plus de soixante villes de France dont Aigues-Mortes, Aix-en-Provence, Arles, Aurillac, Avignon, Bordeaux, Istres, Lille, Lyon, Marseille, Montpellier, Périgueux, Roubaix, Tourcoing, Paris et en Seine-Saint-Denis, à Aubervilliers, Bobigny, Bondy, Clichy-sous-Bois, La Courneuve, Saint-Ouen, Sevran. La Saison est portée par le réseau diplomatique et culturel via L’Institut Français, en lien avec les opérateurs locaux. De nombreux artistes issus de la région Méditerranée y participeront. Certains évènements seront aussi programmés en Algérie, Égypte et Tunisie, au Liban et au Maroc dans le cadre de la circulation des idées et des horizons partagés, donnant lieu à de nombreux partenariats.

Cinq axes majeurs traversent la Saison : Les utopies spéculatives, sur les initiatives environnementales et les modes de vies – Les identités plurielles, sur les croisements linguistiques – Les spiritualités contemporaines, sur les rituels et les transmissions – L’histoire collective des migrations, sur les histoires mémorielles – La construction des récits, sur la mise en fiction du réel. Le lancement de la Saison se fera le 15 mai à Marseille et s’étendra sur une dizaine de jours sur le thème Arriver, Partir, Revenir. Il se déploiera d’un port à l’autre de la capitale phocéenne, du Pharo au Fort Saint-Jean en passant par la Citadelle et le Château d’If, le Grand Port Maritime ainsi que les Docks. Un parcours d’expositions et d’installations s’inscrira dans la ville – dont Mon plus beau plan fixe du cinéaste franco-algérien Hassen Ferhani, au Château d’If et Les rêves n’ont pas de titre de Zineb Sedira à la Friche La Belle de Mai. Les différentes disciplines artistiques et culturelles seront représentées : musiques actuelles aux scènes des Suds, créations théâtrales dans des lieux emblématiques, cinéma en plein air, récits méditerranéens, Danser ma ville, Livres des deux rives/littérature et édition à l’honneur, etc. La clôture de la Saison aura lieu en octobre au Caire, elle coïncide avec la fin du festival de théâtre D-Caf (Downtown Contemporary Arts Festival) que dirige le metteur en scène Ahmed El Attar. La clôture se fera aussi en France avec L’Histoire du cinéma présentée à la Porte Dorée, à Paris et un week-end des Musiques Maroc et Méditerranée programmé à La Philharmonie de Paris.

Orchestre des Jeunes de la Méditerranée © V. Beaume(2)

Entre mai et octobre 2026, les nombreuses manifestations présentées seront multiformes. Nous en citerons quelques-unes pour exemple comme Arcadia, une œuvre-scénographie vivante réalisée par l’artiste syrien Khaled Alwarea et le collectif UV Lab, aux Subsistances de Lyon ; L’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée au Festival d’Aix-en-Provence ; la Route du Doc, Cinéma documentaire tunisien à Lussas en Ardèche avec la participation du critique et enseignant Tahar Chickhaoui ; la XXème édition du Festival Arabesques-Uni’sons à Montpellier avec la création d’Arabesques Music Forum ; Une Saison Raï en Seine Saint-Denis.

© Sara Ouhaddou, Adagio 2025/Marc Domage (3)

Des commandes publiques ont été faites à des artistes, avec le Centre des Monuments Nationaux. Ainsi à la Cité internationale de Villers-Côteret, le metteur en scène palestinien, Bashar Murkus présentera L’Épopée de Bani Hilal et à l’Abbaye de Montmajour, à Arles l’exposition Météore réunira des artistes des rives sud et orientales de la Méditerranée pour questionner ce que l’archéologie met au jour et ce que l’image retient, dans le cadre des Rencontres de la Photographie d’Arles sous le commissariat de Ludovic Delalande. Pour la Saison Méditerranée, l’artiste photographe et vidéaste franco-égyptien, Youssef Nabil, interrogera les représentations de l’Orient à partir des collections du musée d’Orsay sous l’intitulé Liberté, sensualité, rêve et réalité.

Depuis 1985, les Saisons mises en œuvre par l’Institut Français ont fait dialoguer la France avec plus de 100 pays. Julie Kretzschmar, commissaire générale annonce pour la Saison Méditerranée 2026 une programmation qui « déploie une sphère-critique et animée de narrations et d’imaginaires reflétant les espérances et les drames des peuples du pourtour méditerranéen… Elle sera un temps de création généreux et polyphonique, comme un espace de coopération qui accompagne des histoires écrites à plusieurs depuis les sociétés civiles et fasse émerger des questionnements nécessaires. » Rendez-vous le 15 mai 2026, à Marseille !

      Brigitte Rémer, le 27 février 2026

Hasna El Becharia – Arabesques 2023 © B. Rémer (4)

Conférence de presse du 12 février 2026 au Grand-Palais – Avec la participation de Didier Fusillier, président du Grand-Palais/RMN – Eva Nhuyen Binh, présidente de l’Institut Français – Julie Kretzschmar, commissaire générale de la Saison Méditerranée et aussi : Kamel Dafri, directeur du Point/Fort d’Aubervilliers et de l’association Villes et Musiques du monde – Mohamed El Khatib, artiste, metteur en scène – Olfa Feji, commissaire d’exposition – Nathalie Garraud, metteure en scène et codirectrice du Théâtre des 13 vents/CDN de Montpellier – Joana Hadjithomas, artiste – Marie Lavandier, présidente du Centre des Monuments historiques.

(1) – Photo Kegham de Gaza : une archive inachevableExposition présentée du 16 mai au 12 septembre 2026, au Centre photographique de Marseille – Figure majeure de la photographie à Gaza au milieu du XXè siècle, Kegham Djeghalian Sr (1915-1981) a documenté la ville et ses habitants pendant près de 40 ans. Rescapé du génocide arménien, il a fondé en 1944 le premier studio photographique professionnel de Gaza. Il est ici devant son studio, Photo Kegham, mi-1970. (2) – L’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, jouera dans le cadre du Festival d’Aix‐en‐Provence les 20, 21 et 22 juillet 2026. Il reçoit le soutien de la Région Sud Provence Alpes Côtes d’Azur et de la Fondation Orange. En coopération avec El‐Dahshurya et le Conservatoire du Caire (Égypte) et avec plus de quarante structures culturelles euro‐méditerranéennes. Festival d’Aix 2025 © Vincent Beaume. (3) – Exposition de la plasticienne franco-marocaine Sara Ouhaddou dans les Tours et remparts d’Aigues-Mortes, du 19 juin au 1er novembre 2026.  Sara Ouhaddou installe une série de pièces inédites – guirlandes de verre, amulettes, boutis – nées de la rencontre entre son univers artistique et l’histoire du monument, notamment celle des femmes qui y furent emprisonnées. En partenariat avec la Réunion des Musées Nationaux. (4) – Hasna El Becharia au Festival Arabesques 2023, Domaine d’O, Montpellier © Brigitte Rémer.