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Presque égal, presque frère

De Jonas Hassen Khemiri, traduction du suédois Marianne Ségol, mise en scène Christophe Rauck – au Théâtre Nanterre-Amandiers, centre dramatique national.

Presque égal à © Géraldine Aresteanu

On entre dans un dispositif bi-frontal au bout duquel, de part et d’autre se trouve un écran. Christophe Rauck, metteur en scène, spatialise ainsi le diptyque qu’il propose sous le titre Presque égal, presque frère, en rassemblant deux pièces de l’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri : Presque égal à et J’appelle mes frères, qui traversent plusieurs temporalités. Le dispositif scénographique est signé Simon Restino, il permet aux acteurs de se mêler au public pour le prendre à témoin, la création lumière d’Olivier Oudiou construit des atmosphères.

Presque égal à © Géraldine Aresteanu

Dans la première pièce, Presque égal à, s’entrelacent des parcours qui marquent de grands écarts entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. On entre dans la galaxie de l’économie et du rendement. « Je tombe » dit le premier acteur déjà au sol et se fondant à la poussière interstellaire d’où il voit la terre, vue du ciel. La galerie des portraits proposée par Christophe Rauck nous mène, dans une certaine distance humoristique, du XVIIIème siècle avec la réussite de Casparus Van Houten le roi du chocolat, comme une apparition sur fond de clavecin, à la brutalité du monde d’aujourd’hui dessinée à grands traits : les petits boulots et les moyens de survie pour Peter le vrai-faux SDF ; la recherche d’emploi d’Andrej, fraîchement diplômé, plein de bonnes intentions et bientôt chez Pôle emploi rempli d’amertume, « à l’avenir ! » ; le brillant universitaire, Mani, polarisé sur ses connaissances et déconnecté, en attente de reconnaissance ; le rêve de Martina d’avoir une ferme bio, taraudée par son double qui lui souffle le chaud et le froid, disant tout haut ce qu’elle pense tout bas et qui écoute, hébétée, les recommandations de la coach, vraiment très coach, « que deviendriez -vous si vous suiviez votre voie (voix) ? Freya jeune licenciée, en short et chaussettes jaunes qui attend son heure ; Erica virée du tabac qui l’emploie ; le bonimenteur à la veste à paillettes et son étude de marché qui nous fait de l’œil et joue de vitesse sur patins à roulettes

Le capitalisme et sa balance commerciale bat son plein, les billions voltigent, la folie de l’or rôde, les bingos entretiennent l’espoir. Les formes et les formules d’investissement pour « un taux minimum de rendement » s’inscrivent au sol dans un mouvement d’accélération et d’hystérie du monde. On voyage avec les personnages, leurs espoirs et désespoirs, leurs aspirations et leurs leurres, leurs utopies, du dialogue à la pensée in petto, du témoignage à la conférence, de l’apostrophe à la péroraison, du texte qui s’affiche sur écran et jusqu’à la duperie généralisée.

Presque égal à © Géraldine Aresteanu

Tout se compte et se paye : l’animateur du mariage de la sœur de Martina, dont l’époux arrive en chapeau claque et voiture tamponneuse, le coaching de la dame en violet payée par les parents, les enchères permanentes, l’héritage de la petite ferme pour l’une qui déshérite l’autre, le parfum et les cigarettes volées, celui qui peut payer la rançon celui qui ne peut pas et se fait flinguer, le flashback de la dèche mais de la bonne humeur de la vie étudiante, le travail au black, la passion des riches pour la pauvreté, la « petite bourge de merde… » qui prépare sa réplique à la jalousie du mari : « Peter (le SDF) est tellement vrai !Tu es dans la théorie il est dans la pratique… » l’accident et la théâtralité autour, le tourbillon de la vie où « rien ne s’est passé comme prévu… » mais où il ne faut pas « baisser les bras. »

Presque égal à © Géraldine Aresteanu

Et comme « le show doit continuer », après l’entracte et deux heures de spectacle, le public est convié à la seconde pièce, J’appelle mes frères, introduite par quelques notes de clavecin qui font le lien avec la première partie, comme l’esprit de la mise en scène et dans le même dispositif scénographique. Tirée du roman au nom éponyme, Jonas Hassen Khemiri, l’a écrite en 2012, en écho à l’attentat de Stockholm en 2010 qui se voulait être une réponse aux caricatures du Prophète. Il s’est aussi exprimé après l’attaque de Charlie-Hebdo à Paris, en 2015. La pièce met en scène un homme, Amor, que ses amis appellent après l’explosion d’une voiture piégée au centre-ville, acte terroriste commis par un Irakien, et qui sème la panique. Un paysage de neige, le sol est blanc, une voiture sur le côté – cour ou jardin, selon -. Les appels par mobile sont au cœur du sujet et le lien entre les personnages. Shavi, l’ami d’enfance nouvellement père, Valéria, Ahlem, Tyra, le bordent de recommandations contradictoires, et le mobile devient un personnage principal du récit. L’angoisse, les mises en garde et les mots de tendresse et de provocation fusent. Les ami(e)s prennent place dans cette voiture pour le haranguer, une caméra renvoie des images sur l’écran.

Pour Shavi, en contemplation devant son nouveau-né, Amor, qu’il appelle Hélium parce qu’il tente de transformer les drames en légèreté – il est d’ailleurs souvent perché sur la voiture – les flash-back d’enfance et d’école reviennent. Shavi ne cesse de l’appeler pour des recommandations comme rester chez lui et se méfier de tout, dans un contexte de suspicion généralisée, de peur de l’étranger et de préjugés basés sur une montagne de stéréotypes. « Les bâtards de racistes sont entrés au Parlement… On vit dans un pays de racistes… » Et Amor de lui demander : « T’as voté quoi ? » Autre ami(e), Ahlem, le met en garde et le ton monte dans l’échange. « T’es toujours là ? » demande-t-il/elle. Et ils se rappellent ensemble les propos racistes essuyés comme « la montagne aux singes. » « Je me souviens, et tu étais du magnésium inflammable » lui répond Amor qui commence à douter de l’hospitalité autour de lui et qui, rangeant ses affaires, tombe sur le vieux couteau rouillé qu’il affectionne, et qu’il a la mauvaise idée de mettre dans sa poche, se rendant potentiellement suspect.

J’appelle mes frères © Géraldine Aresteanu

Apparaît Valéria, maîtresse du développement personnel et vendeuse de rêve, puis Carolina, qui le taraude sur le droit des animaux et se découvre comme camarade de classe aussi. Entre temps, la voiture calcinée est remorquée. Amor qui était dans la ville à la recherche d’une mèche de perceuse pour sa sœur se sent en insécurité, déstabilisé car culpabilisé dès qu’il croise des policiers. La peur s’installe « dans notre deuxième pays » comme autant de caméras de surveillance dont les images remplissent les écrans, les pensées se télescopent, la folie monte. La guerre est dans les têtes. Amor se voit tuer les policiers et leurs chiens et raconte, tendu à l’extrême, couché sur la neige. Tournant sur lui-même, ses pieds dessinent les lettres de l’alphabet arabe. L’image en noir et blanc rapportée sur écran est belle, la solitude est là. La scène finale convoque une autre vision, sa grand-mère, dans sa part de simplicité et d’humanité. Face à elle, les temps se réfractent et se mêlent : « J’ai vingt-deux ans. J’ai cinquante-cinq ans… Tout me manque… » L’esprit de sa grand-mère, image sur écran et jeu sur scène. « Je t’ai suivi toute la journée, dit-elle. Il faut que tu rentres chez toi. Tu n’es pas seul, je suis là. » Dernier appel avec Shavi qui lui dit : « Je t’ai cherché… T’as entendu les explosions ? On s’appelle demain… » Et Amor le rappelant, l’implore de venir. « Attends-moi là mon frère… » lui répond Shavi qui arrive, l’amitié en bandoulière. Dans les phares de la voiture « j’ai vu un type, et ce type, c’était moi ! Mon propre reflet dans la vitre. »

J’appelle mes frères © Géraldine Aresteanu

Comme un entomologiste, l’auteur dessine de courtes scènes, dans la première pièce comme dans la seconde, les acteurs interprètent plusieurs personnages et changent d’identité. Figure majeure de la scène contemporaine européenne, né en 1978 de père tunisien, et de mère suédoise, Jonas Hassen Khemiri a plongé dans l’écriture par les romans dont le premier, Un œil rouge, publié en 2003, remporta un vif succès et fut adapté au théâtre, puis au cinéma. En 2006 il publie un second roman, Montecore, un tigre unique, qui traite de l’immigration et de la montée du racisme en Suède s’appuyant sur son expérience, et parle de la difficulté du métissage Il écrit cinq autres romans, tous traduits dans de nombreuses langues dont un dernier, Les Sœurs, publié par Actes-Sud en septembre 2025.

À partir de 2006 Jonas Hassen Khemiri se lance dans l’écriture dramatique, avec une commande du Théâtre municipal de Stockholm. Montée par la metteuse en scène Farnaz Arbabi, unanimement saluée par la critique, sa première pièce, Invasion ! s’y joue à guichets fermés pendant deux ans, de 2006 à 2008, avant d’être montée à Oslo, puis à la Schaubühne de Berlin, en 2016. En France elle est publiée aux éditions Théâtrales en 2007 et créée en 2010, dans une mise en scène de Michel Didym au Théâtre Nanterre-Amandiers. Depuis, Jonas Hassen Khemiri a écrit cinq autres pièces.

J’appelle mes frères © Géraldine Aresteanu

Christophe Rauck à la tête du Théâtre Nanterre-Amandiers depuis janvier 2021 après avoir dirigé différentes structures, s’empare de ces textes qui font exploser les stéréotypes. Au fil de son parcours il a mis en scène entre autres des textes de Brecht, Lagarce, Sara Stridsberg, Marivaux, Von Horvath, Shakespeare, Ostrovski. Avec Presque égal, presque frère il montre la violence de nos sociétés en une sorte de satire politique, mêlant le présent, le passé et le futur. Il s’empare de l’écriture de Jonas Hassen Khemiri et construit un parcours grinçant dans le langage d’aujourd’hui. La précision de son travail dans la conception générale comme dans l’art du détail et la direction d’acteurs, permet une montée dramatique puissante. Amor dans la seconde partie (Mounir Margoum) transmet une densité au personnage pleine de vérité, de reliefs et de couleurs. Christophe Rauck donne sens à la réalité des deux parties qui forment le spectacle, dans les images – dont il n’abuse pas, comme sur le plateau où le face à face des publics fonctionne grâce à la mobilité et l’attention des acteurs, et comme si nous nous interrogions réciproquement, de part et d’autre de la scène, sur le monde dans lequel on patauge.

                                   Brigitte Rémer le 30 janvier 2026

Avec – Virginie Colemyn : Silvana, Freya, la coach emploi, Angelika (Presque égal à), Tyra (J’appelle mes frères) – Servane Ducorps : Martina, la femme de pôle emploi (Presque égal à), Ahlem (J’appelle mes frères) – David Houri : Mani (Presque égal à), Le filateur (J’appelle mes frères) – Mounir Margoum : Peter, l’homme de Pôle emploi, le pasteur (Presque égal à), Amor (J’appelle mes frères) – Julie Pilod : Martina, Laura Lorenzo (Presque égal à) Valeria et Karolina (J’appelle mes frères) – Lahcen Razzougui : Caspar Van Houten, l’orateur de l’entracte, l’employé du magasin d’alcool (Presque égal à) Shavi (J’appelle mes frères) – Bilal Slimani : Andrej (Presque égal à), le vendeur (J’appelle mes frères) – Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi (en alternance) : Ivan, petit frère d’Andrej (Presque égal à).

Dramaturgie, collaboration artistique Marianne Ségol – scénographie Simon Restino – musique Sylvain Jacques – lumière Olivier Oudiou – costumes Coralie Sanvoisin – maquillages et coiffures Cécile Kretschmar – vidéo Arnaud Pottier – assistant à la mise en scène Achille Morin. Avec la participation artistique du Jeune théâtre national. Texte traduit avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, centre international de traduction théâtrale. Jonas Hassen Khemiri est représenté par L’Ache/agence théâtrale (www.arche-editeur.com.) Les textes sont publiés aux éditions théâtrales.

Du 28 janvier au 21 février 2026, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h, le dimanche à 15h, au Théâtre Nanterre Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, Nanterre – Ligne/ arrêt Nanterre-Préfecture – à pied par le parc ou la ville (10min) : Sortie 1 Carillon – En bus : Sortie 3 boulevard de Pesaro (Bus 160 ou 259) – Bus 259 au 61 avenue Salvador Allende – tél. : 06.07.14.81.40 ou 06.07.14.47.83

Iqtibas

Écriture et mise en scène Sarah M. – interprétation, collaboration artistique Hayet Darwich, Maxime Lévêque, Hussam Aliwat – création musicale, musique live Hussam Aliwat – au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine.

© Christophe Pean

Iqtibas, signifie allumer son feu au foyer d’un autre. C’est l’histoire, lumineuse au départ, d’une rencontre entre Abel et Balkis, lui, Français et enseignant, elle d’origine marocaine, adorant la boxe qu’elle pratique. On les voit se rencontrer, planer et plonger dans une relation amoureuse.

La première partie est donc un chant d’amour vibrant, « On ne se parle pas, on se sait » dit-il. Il se convertit ils s’épousent, le rituel du mariage est esquissé, le mouvement de la mer les berce, du moins en pensée (un rideau de fils bleus en mouvement, dans une scénographie signée Colas Reydellet), l’odeur du sel les fait vibrer. Derrière ce tableau idyllique sur une « terre d’adoption » on entend l’envie et la nécessité qu’a Balkis de mettre du Maroc dans sa vie française, les langues se mêlent, l’amazigh et le breton, la musique les porte, elle danse.

© Christophe Pean

Mais un jour, la terre tremble au Maroc – sur écran les images – et Balkis tremble en France se sentant loin des siens, loin de sa langue maternelle, la darija. Une pulsion impérieuse la pousse à partir se replonger dans ses racines. Un silence alors assourdissant s’installe et plonge Abel dans l’attente et le chagrin, dans l’incompréhension. Il tourne comme un lion en cage espérant de ses nouvelles.

Un message oral arrive enfin, Balkis lui parle en darija qu’Abel ne comprend ni ne parle. Il fait des pieds et des mains pour en trouver la traduction. C’est avec l‘aide du musicien, la troisième personne présente sur le plateau, qu’il essaie de déchiffrer les intentions et la logique de son épouse. L’installation des claviers et cordes côté cour remplit l’espace et le musicien, Hussam Aliwat, de son accompagnement oriental sensible pour oud, chant et électro traduit les sentiments et émotions, et donne de l’énergie. Balkis raconte ce qu’est la terre qui tremble, « la terre sur laquelle on marchait. » La bande son nous fait entendre le cœur battant du Maroc, la vie autant que le drame autour du séisme. Abel apprend le message par cœur, une façon d’exorciser l’absence. Balkis devient une abstraction, une intouchable, une image lointaine passant derrière le rideau bleu de la mer, devenant rideau de soleil et de feu.

© Christophe Pean

Quand il reprend des forces et décide de partir. « Je vais te chercher » dit-il. Il se met en route, au moins dans sa tête, dévale l’Espagne croise en pensée la Palestine, « se connecte par les profondeurs souterraines. » Balkis est loin, elle lui parle en darija, esquisse un chant, contraignant Abel à devenir le spectateur de sa vie à elle, comme de sa propre vie. Revient tout ce qui obscurcit la relation entre deux pays jadis inscrits dans un rapport de force, quand la France était protectorat. Abel se questionne et ses questions volent au vent. Revient la colonisation : « Je ne sais pas ce que tes morts ont fait aux miens », les événements cachés du protectorat, la guerre dans les montagnes du Rif quand deux dictateurs, Pétain pour la France et Franco pour l’Espagne, unissaient leurs forces contre les tribus berbères, les ruses de guerre comme la manière d’affamer un peuple ou de le tuer à petits feux par les armes chimiques. « Comment vivre avec tout ça ? » questionne-t-elle. Et lui reste abasourdi.

© Christophe Pean

La compagnie Beïna / بين que dirige Sarah M, auteure et metteure en scène du spectacle – beïna qui signifie, entre, en arabe, dans le sens d’entre les cultures – s’interroge, à travers ses différentes créations sur l’altérité et la mémoire collective, notamment entre la France et divers pays de l’espace Méditerranée. Ce fut en 2018 Du sable et des Playmobil/Fragment d’une guerre d’Algérie ; en 2020, Notre sang n’a pas l’odeur du jasmin sur la révolution de jasmin en Tunisie, et en 2023, Amnesia sur le pouvoir.

Iqtibas surprend dans ce parcours en deux parties, l’une illustration d’un bonheur un peu naïf, l’autre, disparition brutale et sans préalable de Balkis laissant en plan son époux sur fond de trouble de l’identité et de tremblement de terre. Les acteurs – Hayet Darwich et Maxime Lévêque – s’en sortent bien même si Balkis, personnage plutôt autocentré, a le leadership de la souffrance, ce qui crée un léger déséquilibre de l’ensemble. Le compositeur et musicien jouant en live, Hussam Aliwat apporte une belle présence et des sons et musiques qui aèrent l’architecture du face-à-face et complètent le langage scénique.

Brigitte Rémer, le 28 janvier 2026

Traduction Youssef Ouadghiri, Noussayba Lahlou – chorégraphie Wajdi Gagui – scénographie, construction, création lumière, régie générale Colas Reydellet – assistanat à la scénographie et à la construction Hervé Koelich – création sonore, régie son Mikael Plunian – costumes Léa Gadbois Lamer – motion Design Jeanne Denize – assistanat à la mise en scène Juliette Launay

Vendredi 23 janvier à 20h, Théâtre Antoine Vitez, 1 rue Simon Dereure, 94200. Ivry-sur-Seine – site : www.theatrevitez.fr – tél. : 01 46 7021 55.

Sillages

Conception et mise en scène Guillaume Lecamus – texte Faustine Noguès  – interprétation : Sabrina Manach, comédienne – Cécilia Proteau, danseuse – Cand Picaud, marionnettiste – Le Morbus Théâtre, au Centre national de la Marionnette/Le Mouffetard.

© Roland Baduel

C’est une grande professionnelle américaine de la montagne qui se lance un défi. Un peu par provocation, un peu parce qu’elle est au bout du rouleau au moment où les sponsors qui devaient accompagner ses projets vers les hauts sommets, la lâchent, pour une raison injuste : Dan, son compagnon, a bravé un interdit en escaladant une barre rocheuse protégée, mais c’est à elle que s’adressent les représailles.

Avant de s’écrouler, elle lance des appels téléphoniques et une de ses amies, pour la convaincre de poursuivre ses ascensions, évoque au cours de la conversation, une barre rocheuse tout près de chez elle, dans les Alpes. Elle en dit la difficulté et l’inhospitalité, la préparation nécessaire, mais elle lance son invitation. Quelle n’est pas sa surprise quand elle entend l’amie se dresser comme un félin, ramasser son énergie et son amertume et partir sur le champ et sans matériel, avec la seule volonté d’en découdre.

La situation esquissée – peut-être un peu longuement – la vraie pièce commence dans le tête-à-tête éprouvant entre cette alpiniste qui va faire face à la paroi de calcaire comme une folie, l’escaladant en solo intégral, à mains nues, sans poulies, cordes ni mousquetons, et sans personne pour l’assurer. Le parcours du spectacle, c’est ce combat, physique et mental, avec les éléments et avec elle-même, et c’est ce dépassement, au-delà du risque, et de la vie.

Guillaume Lecamus, metteur en scène, s’est déjà frotté à ce sujet des extrêmes et de la rage de gagner, ouvrant un cycle sur l’endurance en 2022 avec 54 x13 sur le cyclisme, à travers un coureur du peloton qui s’envole et la mécanique vélo, puis en 2023 avec 2h32, le record de Zenash Gezmu au marathon, récit éblouissant d’une tragédie sur fond d’Éthiopie (cf. Ubiquité-Cultures du 19 mars 2023). Faustine Noguès, l’auteure, s’inspire ici de la trajectoire de Steph Davis, une des meilleures grimpeuses du monde et nous mène dans ses reliefs intérieurs et pensées, en écho aux reliefs géographiques.

Sur scène Sabrina Manach, comédienne, livre son corps à corps, assistée d’une danseuse (Cécilia Proteau) et d’un marionnettiste (Cand Picaud). La mise en scène repose sur ce dialogue des échelles – parfois complexe à gérer – entre la comédienne et les figurines de petit format qui parcourent le spectacle. Une fête dans un appartement avant départ met en jeu des plateaux de ces figurines (conception et réalisation Cand Picaud) ; le double de la comédienne, si petite sur une grande paroi que le spectateur ne quitte pas des yeux, deux praticables dressés (scénographie Sevil Grégory, création lumière Vincent Tudoce) permettent le va et vient du regard entre l’actrice et la montagne. « Je veux m’oublier sur cette roche » dit-elle.

© Roland Baduel

Le texte dit l’effort et le danger de chaque moment, la concentration à outrance, les flash-back des exploits passés, les mains à la recherche d’anfractuosités et l’érosion des plaques tectoniques, les visions, la blessure au milieu du gué, le doute d’y arriver, l’impossibilité de toute marche arrière, la conséquence de la moindre erreur. On est dans le regard de l’alpiniste, dans sa technique et son dédoublement, dans son désespoir et ses visions. Le temps s’arrête. « Je vois ma main rater la prise, glisser… » On accompagne la chute déjà programmée. Reviennent les noms et les âges des alpinistes qui ne sont pas revenus de leurs courses en montagne « ces visages me regardent tomber » et la liste des morts s’allonge. Dans un sursaut dernier, le visage de Yasuko Namba, alpiniste japonaise morte d’épuisement en 1996 après une tempête de neige en redescendant l’Everest, l’oblige à stopper sa chute. « Yasuko me tend une main de pierre… » Un appel à la vie la saisit, sa respiration s’apaise, elle se re-mobilise et reprend la montée.

© Roland Baduel

Le corps de la comédienne positionnée côté cour, est engagé dans le combat, pris en relais par la figurine joliment manipulée à vue. De courtes parenthèses sont données par quelques apartés scientifiques qui définissent les éléments qu’elle croise comme autant de signes de vie qui se fichent sur la paroi : la roche calcaire et les lichens, une fourmi qui l’accompagne un bout de route et qu’elle tient à emmener au sommet, les vibrations d’un oiseau dont l’ombre apparaît sur le rocher, un papillon à la robe verte, tout ce qui l’aide à replonger dans le réel de la démesure et de l’intensité. « Tu le sens, le fourmillement de la montagne… »

L’exaltation revient, la lutte reprend dans sa rigueur mathématique. Comme une araignée ou un lézard contre la roche, l’alpiniste sait maintenant qu’elle va y arriver. Des moments musicaux et superpositions de sons l’accompagnent, dans le crissement de ses chaussures et le tâtonnement des mains à la recherche des failles à agripper (création sonore Thomas Carpentier), jusqu’au mouvement final qui la propulse sur le sommet. « Tu poses tes pieds, et tu te dresses. » Là-haut, pas le temps de se réjouir, on lui remet la combinaison et le parachute qui lui permettront un retour à la terre ferme, nouvelle épreuve.

Car après avoir frôlé la mort de si près, à l’aller, elle la frôlera aussi au retour dans les deux techniques de saut qu’elle utilise, le wingsuit, cette combinaison ailée qui permet d’accroître la sensation du vol en chute libre et le base-jump où elle déclenchera à un moment son parachute. L’alpiniste observe les courants avant de se jeter dans le vide, sa descente lui permet l’ivresse et l’harmonie des éléments.

Une belle image finale nous est donnée à voir quand la grimpeuse a atterri au sol et qu’elle garde l’empreinte du vol, elle est devenue oiseau. Sillages est une métaphore de la vie, de l’espace et de la nature, de la liberté, de notre lien à cette nature qui garde et sédimente les traces.

Brigitte Rémer le 24 janvier 2026

Avec : Sabrina Manach, comédienne – Cécilia Proteau, danseuse – Cand Picaud, marionnettiste – conception et mise en scène Guillaume Lecamus – texte Faustine Noguès  – scénographie Sevil Grégory – création marionnette Cand Picaud – création sonore Thomas Carpentier – création lumière Vincent Tudoce – chargée de production et de diffusion Anne-Charlotte Lesquibe

Du 21 au 31 janvier 2026, mardi au vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 17h – scolaire, Jeudi 29 janvier à 14h30 – Le Mouffetard/CNMa, 73 rue Mouffetard, 75005. Paris – métro ligne 7, Place Monge ou ligne 10, Cardinal Lemoine – tél. : 01 84 79 44 44 – site : lemouffetard.com et morbustheatre.com – En tournée : 12 février 2026 Théâtre des 2 Rives, Charenton (94) – 27 mars 2026, Festival MARTO, Théâtre de Châtillon (92), à 20h (site www.festivalmarto.com) – automne 2026, Le Sablier/CNMa/Ifs (14) – novembre 2026, Ville de Melun (77).

Wolf

Spectacle de l’Ensemble Circa (Australie), direction artistique et scénographie Yaron Lifschitz – avec Shea Baker, Malte Gerhardt, Lisa Goldsworthy, Jordan Hart, Barney Herrmann, Rosa Mordaunt, Luke Pearce, Georgia Pozorski, Kimberley Rossi, Zachery Stephens, Lachlan Sukroo – au Théâtre Silvia Monfort, Paris.

© Andy Phillipson

C’est un spectacle tout en souplesse tant athlétique que chorégraphique. Les acrobates-danseurs font corps dans l’intercommunication, la fraternité et une réelle solidarité qui s’établit entre eux. Les pyramides qu’ils construisent, savantes et collectives, reposent sur des figures et équilibres fragiles qu’ils maitrisent magnifiquement, jouant de la gravité. La réception au sol est féline, élégante. À l’écoute les uns des autres et dans l’action permanente, ils sont aux aguets et font meute.

Le rythme est donné par la bande-son basée sur les percussions, qui appelle le côté sauvage et qui transmet l’énergie (création sonore Ori Lichtik). Ils portent des justaucorps coupés au genoux et surtout rayés chacun de manière différente, qui créent des effets d’optique dignes de l’Op art (création costumes Libby McDonnell). Les enchaînements sophistiqués se construisent dans une vitalité concentrée, un praticable blanc en fond de scène leur permettant apparitions et disparitions. Ils sont virtuoses dans leur art plein de raffinement.

© Andy Phillipson

Figures à deux, trois, quatre ou onze, ils montent toujours plus haut, dans des écritures élaborées et réglées au cordeau. Les femmes, comme les hommes, sont porteuses et les rôles sont interchangeables. Certaines séquences sont conçues pour sangles aériennes dans des technicités d’une grande habileté et habitées par la même élégance. Les passages de main à main ont la précision d’un engrenage d’horlogerie.

Créée en 2004, la compagnie Circa – anciennement Rock’n’Roll Circus – est basée à Brisbane, en Australie, mais parcourt le monde – New York, Londres, Berlin, Montréal etc. sont dans sa géographie. Yaron Lifschitz, directeur artistique mène l’Ensemble et se reconnaît dans trois mots-clés : qualité, audace et humanité. Il a, à son actif, de nombreux spectacles et événements culturels et artistiques dans le domaine de l’opéra, du théâtre et du cirque. Circa transmet l’image d’un cirque contemporain très performant et chorégraphié, plein de grâce. La troupe avait présenté au printemps dernier à la Philharmonie de Paris En masse, spectacle basé sur les musiques de Schubert et Stravinsky, autant dire que la danse et le cirque sont étroitement  mêlés.

Avec Wolf son nouveau spectacle, l’Ensemble Circa joue sur les extraordinaires portés et sauts, sur les mouvements coulés qui jamais ne s’arrêtent. Le geste est épuré, inventif et esthétique. Puissance et émotion se dégagent du spectacle qui repousse loin les limites de la pesanteur et fait preuve d’une extraordinaire vitalité. À peine ont-ils posé le pied au sol et les voici à nouveau haut perchés, le rythme du spectacle ne laisse aucun répit, la virtuosité est de chaque moment. Chapeau bas, on ne peut qu’admirer le travail et la maîtrise des acrobates-danseurs, l’inventivité du spectacle.

Brigitte Rémer, le 22 janvier 2026

© Andy Phillipson

Direction artistique et scénographie Yaron Lifschitz – Interprètes de l’Ensemble Circa : Shea Baker, Malte Gerhardt, Lisa Goldsworthy, Jordan Hart, Barney Herrmann, Rosa Mordaunt, Luke Pearce, Georgia Pozorski, Kimberley Rossi, Zachery Stephens, Lachlan Sukroo – création sonore Ori Lichtik – création lumière Alex Berlage – création costumes Libby McDonnell. Production Circa, Chamäleon Theatre Berlin – coproduction La Comète – Scène nationale de Châlons-en-Champagne – Diffusion française Antonin Coutouly, Kinetic Tour – Circa bénéficie du soutien du gouvernement australien.

Du 14 au 24 janvier 2026, mardi au vendredi à 20h30, samedi à 17h et 20h30, dimanche à 16h, au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion. 75015. Paris – tél. : 01 56 08 33 88 – site : theatresilviamonfort.eu

Toutes les petites choses que j’ai pu voir

D’après des nouvelles et poèmes de Raymond Carver – mise en scène et adaptation, Olivia Corsini – collaboration artistique Leïla Adham et Serge Nicolaï – assistanat à la mise en scène Christophe Hagneré – au Théâtre du Rond-Point.

© Christophe Hagneré

La voiture immobilisée côté jardin, phares allumés, au profond de la forêt dans les arbres et la brume, distille d’emblée un grand sentiment de solitude, quand apparaît Tom, junkie, âgé de vingt-trois ans. Il se concentre sur son injection et semble osciller entre septième ciel et souffrance extrême, vision, illusion. Côté cour la cuisine de la grand-mère, frigo, table et chaises. Mystère et solitude planent le long des mots qui décrivent une réalité sociale sombre, aux États-Unis.

© Christophe Hagneré

Les descriptions de Raymond Carver (1938-1988), ont influencé une génération d’écrivains en marche vers le rêve américain et sa solitude glacée. Edward Hopper, dans son tableau Nighthawks / Noctambules, où le temps semble s’être arrêté et où personne ne regarde personne, pourrait le représenter. Poète et écrivain issu d’une famille modeste, Carver, dont on entend la voix en introduction au spectacle, présentant ses débuts difficiles d’écrivain, et dont les mots traduits apparaissent sur scène dans la nuit, s’est très tôt réfugié dans la lecture. Son parcours, chaotique, entre pauvreté, alcoolisme, besoin et envie d’écrire, ne l’a mené que tardivement dans la sphère des grands écrivains. Le réalisme et le souci de transcrire la vie des gens les plus modestes, et les drames ordinaires sont au cœur de son œuvre littéraire. Olivia Corsini y a puisé entre autres dans Tais-toi je t’en prie et Les Vitamines du bonheur, ainsi que dans des poèmes.

De la voiture, Tom (superbe Tom Menanteau), observe l’insolite de sa vie, entre et sort dans le jeu avec une fluidité gestuelle et une présence, remarquables. Il égrène ses peurs et danse sa fragilité. « Peur de voir une bagnole de flic pénétrer dans l’allée. Peur de s’endormir la nuit. Peur de ne pas s’endormir. Peur que le passé remonte. Peur que le présent s’envole. Peur de la sonnerie du téléphone en pleine nuit. » Cette sonnerie justement retentit à pas d’heure et met en vis-à-vis une femme paniquée qui lance un appel au secours à son interlocuteur ébahi, mais qui obtempère, et la rencontre (Arno Feffer). Elle, la grand-mère de Tom, épluchant les légumes, cigarette au bec, (Nathalie Gautier) elle qui serait prête à vendre son corps à un homme tombé de nulle part dont elle a capté le numéro de téléphone, et qui n’en revient pas. On est dans le drame de la misère. Le trouble est parfait.

© Christophe Hagneré

S’entremêlent les récits ponctués de lourds silences astucieusement agencés, sur une scénographie, sorte de matrice pour des personnages improbables qui apparaissent et disparaissent, tels des fantômes baignant dans des clair-obscur ou éclairés à la lueur du frigo ou d’une télé années 50 (scénographie et costumes Kristelle Paré, création lumière Anne Vaglio). Les générations se superposent, on y voit les parents et leur amour (Olivia Corsini/Nancy, Erwan Daouphars/Mike) leur séparation ensuite, la grand-mère, seule depuis la mort du grand-père à la scierie, à cinquante-quatre ans, le tout probablement avec une part autobiographique de l’auteur. On y voit des personnages glissant de l’un à l’autre, madame Vitamine déguisée en pomme verte et sa pub infernale, le shérif, actrice à moustaches, la jeune femme tout de blanc vêtue, annonçant sa rupture.

© Christophe Hagneré

Le spectacle voyage entre humour, absurde, irréalité, et jusqu’au fantastique. La solitude y est palpable du début à la fin dans une atmosphère magnifiquement rendue entre scénographie, lumières et composition musicale (création sonore Benoist Bouvot). À partir de ces drames de la vie ordinaire, Olivia Corsini pose un geste théâtral singulier où l’émotionnel le dispute au sensoriel. Actrice et metteuse en scène, née à Modena en Italie, elle s’est formé à l’école nationale d’art dramatique Paolo Grassi de Milan. Elle a ensuite travaillé dans la compagnie internationale Teatro de los Sentidos, du metteur en scène colombien Enrique Vargas, à Barcelone avant d’intégrer en 2002 la troupe du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine où elle y a interprété les rôles principaux, jusqu’en 2013. Elle est formatrice dans différentes structures en Italie, France et Amérique latine et fonde la compagnie The Wild Donkeys avec Serge Nicolaï, en 2017. Comme actrice elle travaille aussi avec de grands metteurs en scène dont Roméo Castellucci et Cyril Teste. La lecture qu’elle propose de l’œuvre de Raymond Carver revue à travers les filtres de la théâtralité est magnétique et pleine d’humanité.

Brigitte Rémer, le 21 janvier 2026

Avec : Avec Olivia Corsini (Nancy) – Erwan Daouphars (Mike) – Fanny Decoust (Maryann) – Arno Feffer (Arnold Breit) – Nathalie Gautier (Clara Holt) – Tom Menanteau (Tom). Collaboration artistique Leïla Adham et Serge Nicolaï – assistanat à la mise en scène Christophe Hagneré – scénographie et costumes Kristelle Paré – création sonore Benoist Bouvot – création lumière Anne Vaglio – chorégraphie Vito Giotta – régie générale et lumière Julie Bardin – régie son Samuel Mazzotti ou Rémi Base (en alternance) – régie plateau Charlotte Fégélé. Spectacle créé le 13 mai 2025 à l’Espace des Arts, Scène nationale Chalon-sur-Saône – Raymond Carver est représenté par la Wylie Agency – Londres.

Du 7 au 17 janvier 2026, Théâtre du Rond-Point, du mardi au vendredi, à 19h30, samedi à  18h30, dimanche à 15h30, Salle Jean Tardieu – 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris – site : France theatredurondpoint.fr – téléphone : 01 44 95 98 21 – En tournée : Les Célestins, Théâtre de Lyon, du 5 au 16 mai 2026.

© Christophe Hagneré

© Christophe Hagneré

Au nom du ciel

Écriture et mise en scène Yuval Rozman – scénographie et création lumières Victor Roy – création sonore Roni Alter accompagnée par Jean-Baptiste Soulard – régie son, Quentin Florin – costumes et regard extérieur, Julien Andujar au Centquatre.

© Frédéric Iovino

Nous sommes à Jérusalem et Yuval Rozman choisit la métaphore des oiseaux qui volent au-dessus de la ville et la regardent, pour nous parler d’une région du monde en miettes.  Il a choisi… est-ce l’ironie, la dérision ou l’amertume, en tous cas la malice, pour parler du tragique, et c’est peut-être une bonne façon.

 Les percussions frappent et « le soleil brille sur le Mont des Oliviers » dit-il, tandis que le bulbul, oiseau maître chanteur, au plumage vif rouge orange et très extraverti (Gaël Sall) nous harangue puis se tourne vers sa collègue, une drara en vert et turquoise d’un naturel méfiant – à juste titre – et plutôt sur le qui-vive (Cécile Fisera). Entre, avec majesté, un troisième compère chargé d’étrangeté et comme tombé du ciel, le martinet à la robe noire et argent, sur son trapèze perché (Gaëtan Vourc’h). « Je ne dors pas » informe-t-il et tous trois, conciliabulent et tissent le fil de l’histoire, celle d’Iyad Al-Hallaq / إياد الحلاق et de sa mort absurde, qu’ils racontent.

Portrait d’Iyad Al-Hallaq

Ce palestinien de trente-deux ans, autiste, habitant Jérusalem-Est, se rendait presque chaque jour au Centre Elwyn El Quds, proposant des services aux personnes en situation de handicap, au cœur de la ville. Ce 30 mai 2020, il s’y rend à pied avec une aide-soignante, Warda. Arrivés au point de contrôle de la Porte des Lions, les policiers israéliens des frontières auraient interprété son geste, alors qu’il prenait son téléphone dans sa poche, comme une agression potentielle, prétendant qu’il portait une arme. Paniqué, Iyad n’ayant pu comprendre leurs injonctions, s’était enfui au bout de la rue et caché dans un local à poubelles de fortune, où, dans la paranoïa ambiante, il fut, de sang-froid, abattu, sans sommations. Trois ans après les faits, l’officier qui a tiré avait été acquitté, au motif de légitime défense…

C’est cette histoire que raconte Yuval Rozman via les oiseaux, chacun dans son style et son caractère, récit entrecoupé de leurs voyages, en Éthiopie ou ailleurs, de leurs moqueries et exaspérations, se houspillant, se provoquant. L’un, le martinet, raconte en espagnol son échappée, cherchant le meilleur arbre pour se poser. L’autre, le bulbul, évoque la disparition de sa Marta et son veuvage avant de se lancer dans les imitations de certains personnages politiques peu recommandables. La drara se métamorphose en Warda, l’aide-soignante de Iyad, pour répondre aux questions du journaliste, Yuval Rozman lui-même. Les destins s’entremêlent.

© Frédéric Iovino

Le plateau sur lequel se trouve un immense nid posé au sol, comme si nous étions au-dessus des nuages et des toits, les cordes et poulies auxquelles se suspendent les oiseaux, actionnées par un maître de cérémonie qui gère les rythmes des envolées, tout-à-coup se transforme. L’immense coffre type boîte à kebab, posé au fond du plateau, roule au centre et s’ouvre, se transformant en tribunal (scénographie et création lumières Victor Roy). Le martinet à la robe noire (costumes de Julien Andujar) devient le juge et donne le tempo, les autres caricaturent un semblant de justice, avec chambre d’écho, cette justice qui a mené à l’acquittement de l’officier, exécuteur d’Iyad. Dans son dos s’inscrit le mot Justice ! Il revient sur la séquence du crime de manière récurrente, interrogeant la drara/Warda, tremblante, alors que les caméras de surveillance étaient désactivées pour raison de court-circuit.

© Frédéric Iovino

La musique qui a accompagné la montée dramatique tout au long du spectacle, s’amplifie, (création sonore Roni Alter accompagnée par Jean-Baptiste Soulard) le militaire est face à ses contradictions. Le bulbul devient la victime, on cache son cadavre sous une couverture métallisée. Ce ballet des oiseaux est bien la métaphore de la guerre et d’un meurtre gratuit, une traduction de la phobie du terrorisme et des rapports de force.

Né et élevé dans la banlieue de Tel-Aviv, dans une famille de gauche, Yuval Rozman fait des études au Conservatoire national de Tel-Aviv après avoir déserté l’armée israélienne en 2004. Comédien, dramaturge, réalisateur et metteur en scène, il crée l’Ensemble Voltaire en 2010, et monte son premier spectacle Cabaret Voltaire avec l’acteur palestinien Mohammad Bakri, avant d’arriver en France en 2012. Au festival actOral de Marseille il présente deux mises en espaces Je crois en un seul dieu de Stefano Massini en 2013, puis Sight is the Sense de Tim Etchells en 2014. Il se lance dans l’écriture d’une chronique sur le territoire israélo-palestinien, Quadrilogie de ma Terre, parlant de la guerre (Tunnel Boring Machine, 2017), de la religion (The Jewish Hour, Prix du Jury du festival Impatience 2020), de l’amour (Ahouvi 2023) et de l’occupation territoriale avec Au Nom du Ciel, en 2025, dernière de l’opus.

Le baroque de la situation recouvre le drame mais le message est clair : pour Yuval Rozman, le nationalisme et tous les extrêmes verrouillent tout imaginaire et dit-il, « un pays sans imaginaire, c’est dangereux. » Iyad Al-Hallaq إياد الحلاق (1989- 2020) a été assassiné, il n’avait pas d’arme.

Brigitte Rémer le 20 janvier 2026

Avec : Cécile Fišera, Gaël Sall, Gaëtan Vourc’h – assistant à la mise en scène, Antoine Hirel – collaborateur à l’écriture, Gaël Sall – scénographie et création lumières Victor Roy – création sonore Roni Alter accompagnée par Jean-Baptiste Soulard – régie son, Quentin Florin – costumes et regard extérieur, Julien Andujar – régie Plateau, Nicolas Bignan – régie générale, Christophe Fougou – régie vol, Marc Bizet. Le spectacle a été créé le 12 novembre 2025 au Phénix / Scène nationale de Valenciennes – Le texte est publié aux Éditions des Solitaires intempestifs. 

Du mardi 13 janvier au vendredi 16 janvier 2026 à 20h, samedi 17 janvier à 18h, au Centquatre 5 rue Curial – 75019 Paris – métro : Riquet et Crimée/ ligne 7, Stalingrad/ lignes 2, 5 et 7, Marx Dormoy/ ligne 12 – tél. :  01 53 35 50 00 – site : 104.fr – En tournée : 20 au 23 janvier 2026, Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine – 27 et 28 février, deSingel, International Art Center, Anvers (Pays-Bas) – 5 et 6 mars, Théâtre Granit/Scène nationale de Belfort – 18 au 20 mars,  Théâtre de Liège (Belgique) – 28 au 30 avril, Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.

In Satie et The Rite of Spring,

Chorégraphies de Xie Xin, d’après les oeuvres d’Erik Satie et Igor Stravinsky, adaptation musicale Fu Yifei – par le Xiexin Dance Theatre, de Shanghai  (Chine) –  au Théâtre Les Gémeaux, scène nationale de Sceaux.

In Satie © Hu Yifan

Le Xiexin Dance Theatre présente deux nouvelles créations au cours de sa tournée européenne et célèbre son dixième anniversaire : In Satie, sur les œuvres bien connues que sont les Gymnopédies et les Gnossiennes du compositeur Éric Satie et The Rite of Spring / Le Sacre du Printemps, qu’Igor Stravinsky avait sous-titré Tableaux de la Russie païenne en deux parties.

Fondé en 2014 à Shanghai par la danseuse et chorégraphe Xie Xin, qui œuvre activement à la reconnaissance de la danse contemporaine en Chine depuis plus d’une dizaine d’années, c’est au théâtre Les Gémeaux, à Sceaux, qu’elle avaitnprésenté son précédent spectacle en 2024, From In, pièce qui utilisait la calligraphie comme métaphore de la rencontre. Elle avait auparavant créé pour le Ballet de l’Opéra de Paris, Horizon, en 2023, une ode à la nature dans laquelle elle travaillait les mouvements circulaires et lignes courbes, traduisant les reliefs de montagnes et de brumes, les cycles du jour et de la nuit. En tant que danseuse elle a été interprète dans la compagnie Sidi Larbi Cherkaoui. Directrice artistique du Xiexin Dance Theatre, à Shanghai, elle y a aussi fondé le One Art Center et, à Shenzhen, au sud de la Chine, le Great Bay Area Dance Festival. Elle est artiste associée du Shanghai International Dance Center Theatre.

The Rite of Spring © Hu Yifan

Cette soirée, juxtaposant deux chorégraphies et deux grands compositeurs, est pour le Xiexin Dance Theatre une sorte de renaissance après un épisode douloureux où, en décembre 2023, les locaux de la compagnie avaient pris feu. La chorégraphe et les danseurs ont transformé les traces de cette séquence éprouvante en énergie positive.

Le spectacle est emmené au gré des trois Gymnopédies d’Éric Satie (1866-1925), publiées à Paris en 1888 et inspirées de Salammbô, de Gustave Flaubert, autour de l’héroïne éponyme, fille du grand magistrat Hamilcar et servante de la déesse Tanit, de Carthage ; et par Les Gnossiennes, composées par Satie entre juillet 1889 et janvier 1897. Le piano solo obsessionnel des deux oeuvres est ici arrangé pour piano et vibraphone, entrainant la première partie du spectacle, In Satie, du côté des danses rituelles de la Grèce antique.

In Satie © Hu Yifan

Onze danseurs et danseuses glissent sur le sol comme des patineurs, avec une rare élégance, passant du solo au duo, du trio au quatuor et mouvements d’ensemble, se cherchant, se retrouvant avec des portés aériens, des rotations sur soi, des figures au sol et enchaînements parfaitement exécutés et fluides. Le rythme répétitif d’une valse lente et impressionniste dans des costumes, tous proches mais différents (conception des costumes, Li Kun), ouvre sur la rêverie et le mystère. Langueur et mélancolie se dessinent dans des entrées et sorties de scène aériennes et réglées au cordeau qui se succèdent dans une grande maîtrise métronomique où l’esthétique rejoint la mystique et la grâce. Les tempos lents de ces musiques de l’âme, les couleurs pastel, les invocations à la nature et une grande harmonie impriment à l’ensemble un côté méditatif et hypnotique chargé de densité poétique.

The Rite of Spring © Hu Yifan

Dans la seconde partie, The Rite of Spring / Le Sacre du Printemps, pourtant souvent présenté – tous les grands chorégraphes s’y sont intéressés, de Maurice Béjart en 1959 à Sasha Waltz en 2013, en passant par Pina Bausch en 1975 – les danseurs et danseuses déploient une fabuleuse énergie au rythme de Stravinsky. Une force de vie en émane. Vêtus de noir, ils et elles montrent une même maîtrise lancinante et magique dans les différents mouvements. Comme un rite de passage, la chorégraphie se construit au fil des appels des instruments de musique tels que clarinettes, cuivres, percussions, cordes, basson et au gré des mélodies populaires. Une montée frénétique entraîne l’élue, du premier tableau, L’Adoration de la Terre, au second, Le Sacrifice, dessinant le cycle éternel de la vie jusqu’à l’explosion et la renaissance. L’œuvre de Stravinsky est pleine de contraste. Xie Xin nous mène de la douceur à la puissance, des images rythmiques en crescendo aux formules harmoniques répétitives, avec le talent des danseurs qu’elle accompagne.

Rondes printanières et processions, danses sacrées et danse de la terre, dissonances et changements de mesure entraînent les danseurs dans des tensions abstraites et minimalistes, où se croisent un certain mysticisme oriental et un romantisme plus européen, dans une écriture scénique d’une grande précision et beauté organique.

Brigitte Rémer, le 18 janvier 2026

Avec : Xie Xin, Ma Siyuan, Wang Shaoyu, Chen Yalin, Hu Haiqing, Xu Junkai, Li Yu, Zhang Yan, Zhang Geyu, Liu Yuqi, Huang Yongjing. D’après les œuvres d’Erik Satie et Igor Stravinsky – direction artistique et chorégraphie, Xie Xin – adaptation musicale, Fu Yifei – musiciens sur la bande-son enregistrée : Li Cong (piano), Guan Jun (piano), Lyu Zhengdao (timpani), Mo Hanyin (percussion) – direction technique et lumières, Gao Jie – curatrice, Peggy Xu – scénographie, Hu Yanjun – assistants à la scénographie, Li Haiyi, Wang Wei – conception des costumes, Li Kun – assistants à la conception des costumes, Yang Ruanci, Huang Qian, Liu Yuqi – production des costumes, Yue Songshan – coproducteurs, Liu He et Peggy Xu – directeur de projet, Liu Zhonglei – administration Dai Qingxin, Liu Xingyu.

Du jeudi 8 au samedi 10 janvier, jeudi et vendredi à 20h30, samedi à 18h, Théâtre Les Gémeaux, 49 avenue Georges Clémenceau, 92330. Sceaux – site : www.lesgemeaux.com – tél. : 01 46 61 26 67 – En tournée : In Satie & The Rite of Spring à Épinal les 13 et 14 janvier 2026 – La tournée se poursuit en Europe avec le programme From IN, présenté pour la première fois en France en 2019 au festival Paris l’Été.

Francophonies arabes – Identités, échanges et perspectives

Colloque organisé du 21 au 23 octobre 2025 par l’Université Senghor, partenaire de l’Organisation internationale de la Francophonie, et le réseau de recherche FrancophoNéA, à Borg-el-Arab (Égypte).

© brigitte rémer

C’est à une cinquantaine de kilomètres d’Alexandrie, en Égypte, qu’a récemment élu domicile l’Université Senghor. Elle s’est éloignée du cœur de la ville où elle résidait depuis sa création, en 1990, dans le quartier de Mansheya et a quitté la haute tour où elle développait ses activités, pour se poser dans un grand campus bâti pour elle dans la ville nouvelle de Borg-el-Arab, entre la mer et le désert. Le professeur Thierry Verdel, recteur de l’Université, a assuré le baptême du feu de ce nouveau campus.

L’Université Senghor repose sur le croisement des cultures et la diffusion de la langue française. Le développement de l’Afrique à travers l’éducation, la recherche et l’innovation constitue sa mission première, et elle forme de nombreux professionnels issus de tous les pays de la Francophonie, dans les domaines de la Culture, de l’Environnement, du Management et de la Santé. Elle propose également des formations professionnelles sur le terrain dans plus d’une quinzaine de pays, principalement africains.

© Université Senghor

C’est sur ce superbe campus tout juste terminé que s’est tenu le colloque sur le thème des Francophonies arabes, autour de plusieurs axes de réflexion traitant des identités, échanges et perspectives, sous l’égide d’un Comité scientifique de haut niveau qui a rassemblé les intellectuels et chercheurs d’un certain nombre de pays, à partir de l’argumentaire suivant : « La francophonie dans le monde arabe s’inscrit dans une histoire complexe marquée par des rencontres culturelles, des échanges économiques, des colonisations et des coopérations post-coloniales. Ce phénomène dépasse largement la simple question linguistique pour englober des dimensions politiques, juridiques, éducatives, culturelles et identitaires qui témoignent d’une relation riche mais ambivalente entre la langue française et les sociétés arabes. » Autour de ce constat, brassage d’idées et débats ont pris place sur le campus entre les chercheurs, participants et invités venus de différentes sources géographiques comme l’Égypte, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, l’Amérique et l’Europe. Un comité d’organisation, composé de professionnels de l’Université Senghor et de professeurs de l’Université Bordeaux Montaigne, dont Omar Fertat coordinateur scientifique du réseau de recherche FrancophoNéa, a assuré la mise en œuvre de l’ensemble.

© brigitte rémer

La conférence inaugurale donnée par René Otayek, politologue libanais et directeur de recherche au CNRS, hautement symbolique, a ouvert le symposium et donné la liberté de ton apportée par tous et chacun des participant(e)s : Retour sur quelques pionnières du féminisme au Levant… qu’elles furent francophones ou non. Une première piste bien intéressante proposée par le chercheur pour définir le Levant tout d’abord, pour parler d’amnésie collective et d’occultation de l’histoire sociale ensuite, par l’invisibilité de la femme dans l’espace public, femme oubliée par l’histoire officielle et la mémoire collective arabe. Trois sessions se sont succédé le premier jour. La première, Écritures francophones arabes : voix, mémoires et résistances, modérée par Ons Trabelsi, maîtresse de conférences en études arabes à l’Université de Lorraine, qui a montré comment les langues, arabe et française, s’hybrident et interagissent. Ne pouvant nommer tous les intervenants ni toutes les interventions je n’en retiendrai dans cet article que quelques-unes, même si toutes auraient mérité qu’on s’y arrête. 

© brigitte rémer

Dans cette première session, Pascale El-Hajj de l’Université de la Sainte Famille, dans le Nord Liban, a présenté les Voix féminines en francophonie : une lecture littéraire et pédagogique de textes féministes dans l’espace francophone arabe. Elle y a parlé de conscientisation, d’instrument de réflexion critique et de lien entre les écritures et leur introduction dans l’enseignement, à travers divers auteur(e)s qui, dans leur écriture, poétique, de romans et de nouvelles, n’ont pas craint d’affronter les tabous. Ainsi Nawal El Saadawi, figure égyptienne de l’émancipation des femmes dans le monde arabe ; Vénus Khoury Gata, femme de lettres française née au Liban d’une mère paysanne et qui se souvient de son enfance passée à Bcharré ; du poète et auteur dramatique libanais de langue française, né à Alexandrie, Georges Schéhadé. Marya Salameh, doctorante en étude de genre à l’Université Bordeaux Montaigne, née en Jordanie, s’est exprimée sur le thème Exil, genre et violence structurelle : les souffrances invisibles des femmes réfugiées palestiniennes dans le camp de Jerash. Elle a interrogé une quinzaine de femmes dans le camp et parle d’oppression, de patriarcat, d’absence de citoyenneté et de la langue française comme espace de résistance et d’émancipation, citant Chris Marker, réalisateur de La Jetée : « Rien ne distingue les souvenirs des autres moments, ce n’est que plus tard qu’ils se font reconnaître, à leurs cicatrices. »

Les sessions 2 et 3 présentaient les Littératures francophones arabes : traduction, syncrétisme et création, modérées, la première par Claudine Le Tourneur d’Ison, journaliste spécialisée en égyptologie – qui a également présenté ultérieurement, une conférence sur La fantastique épopée du sauvetage des Temples de Nubie, comprenant de nombreuses images-témoignages. Au cours de cette session 2, Doha El Saeid, de l’Université de Kafr-el-Sheikh, située sur le Delta du Nil, s’est exprimée sur La stratégie d’écriture de Georges Henein journaliste, écrivain et poète francophone égyptien, père du surréalisme en Égypte ; la session 3, modérée par Annamaria Bianco, docteure en langue et littérature arabe, chercheuse associée à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman de l’Université Aix-Marseille et à l’Institut français du Proche-Orient d’Amman, a entre autres présenté une communication de Christelle Stephan-Hayek, de l’Université Saint-Esprit de Kaslik, à Jounieh, à une vingtaine de kilomètres de Beyrouth – sur le thème Mémoire (autobio) graphique, identité et exil dans l’œuvre de Zeina Abirached. Née à Beyrouth pendant la guerre, la dessinatrice parle en images avec beaucoup de délicatesse et un grand talent de la fracture de l’espace et de l’identité entre l’est et l’ouest de la ville de Beyrouth, de son enfance et de sa perception de la guerre à travers les conversations des adultes, du bruit des bombes et de ce que pourrait être la normalité. Ses dessins, de toute beauté et intelligence, accompagnent la mémoire de l’exil libanais.

© 2026 Campaign for a UN Parliamentary Assembly

Cette première journée, d’une belle intensité, s’est fermée autour de la figure de Boutros-Boutros Ghali, emblématique tant en Égypte que dans le cadre des organisations internationales, en quelque sorte le Père fondateur de l’Université Senghor. Hommage lui fut rendu par SEM le Sénateur Hamdy Sanad Loza, membre du Conseil d’Administration du Centre Kemet Boutros-Ghali, qui a posé la première pierre de ce nouveau campus de l’Université Senghor, et Taïmour Mostafa-Kamel, Président de l’Association égyptienne des juristes francophones. Né au Caire en 1922, mort dans cette même ville en 2016, le parcours de Boutros-Boutros Ghali est exemplaire. Universitaire, juriste, politologue, homme d’État et diplomate égyptien formé à Paris, Ministre d’État égyptien des Affaires étrangères à partir de 1977 il fut, à partir de 1991, vice-Premier ministre égyptien et l’un des principaux négociateurs des Accords de Camp David avec pour interlocuteur son homologue israélien Moshe Dayan. Il a aussi supervisé le Traité de paix israélo-égyptien signé entre Anouar el-Sadate et Menahem Begin, en 1979. Député au Parlement égyptien entre 1988 et 1991, il a toujours cru à l’autodétermination imprescriptible de la Palestine. De l’Égypte aux organisations intergouvernementales, il fut ensuite secrétaire général de l’Organisation des Nations-Unies, de 1992 à 1996 à un moment charnière des relations internationales, la fin de la guerre froide, puis premier Secrétaire Général de la Francophonie de 1997 à 2022 et vice-président du Haut Conseil de la Francophonie. Ardent défenseur du mouvement de décolonisation, de la recherche d’une paix juste, de la défense des Droits de l’Homme et de la démocratie, persuadé que l’Afrique est le continent de l’avenir et que la Francophonie s’inscrit comme réponse à la mondialisation, il reste une figure idéale de justice et un diplomate qui a fait l’Histoire. Visionnaire, plaçant le savoir comme clé du développement, il est le signataire de trois textes fondamentaux : l’Agenda pour la paix, en 1992, l’Agenda pour le développement, en 1994 et l’Agenda pour la démocratisation, en 1996. À travers son parcours intellectuel de haut niveau et ses responsabilités, il a su allier dialogue, principes et exigence.

© brigitte rémer – Musée Gréco-Romain

La seconde journée du symposium s’est ouverte par une conférence plénière de Gharaa Mahanna, professeure en littérature comparée à l’Université du Caire, sur le thème Arabité francophone : état des lieux et perspectives d’avenir, parlant de l’hybridation des langues et du chevauchement entre l’arabe et le français. Deux tables rondes se sont succédé. La session 4, modérée par Rania Mohamed Fathi, professeure en langue et littérature française à l’Université du Caire, qui présentait les Politiques universitaires francophones : enjeux et mutations dans l’espace arabe. On a pu entendre Zineb Haroun de l’Université Frères Mentouri de Constantine (Algérie), parlant des relations entre Les Formations universitaires en langue et la Francophonie, quelle politique de professionnalisation dans le contexte algérien ? Sophie Salloum, de l’Université Sainte Famille à Batroun (Liban), a donné les résultats d’une enquête qu’elle avait réalisée à partir d’entretiens semi-directifs interrogeant la dissociation entre connaissances et attitudes ainsi que les motivations de l’apprentissage. La session 5, seconde session sur le thème de l’enseignement, s’intitulait Enseigner le français en contexte arabe : entre tradition et modernité numérique. Modérée par le professeur Mahmoud Chahdi, chercheur à l’Institut Supérieur d’Art Dramatique de Rabat (Maroc), on y a parlé de didactique des langues avec Sarah El Singaby de l’Université d’Alexandrie, évoquant Une Francophonie résiliente, défis de l’enseignement du français en Égypte à partir d’un brin d’histoire avec le rôle du Khedive Ismaïl au début du XXème siècle qui, dans ses discours officiels, s’exprimait en français ; elle a montré que la langue française était une structure dissociée de sa culture et présenté la politique linguistique de l’Égypte. Muna Ibbayeh a rapporté le travail qu’elle avait réalisé avec ses étudiants à l’université de Birzeit, en Cisjordanie, sur La Francophonie engagée en Palestine : le roman-photo comme espace d’expression de l’identité culturelle des étudiants de FLE, entre dessins, photos, et recherche d’espaces de liberté. Son approche méthodologique s’est appuyée sur l’analyse thématique d’un corpus de quatre romans réalisés avec les étudiants.

© brigitte rémer – Bibliotheca Alexandrina

Cette seconde journée a proposé aux participants du symposium la visite de deux institutions emblématiques d’Alexandrie : le Musée Gréco-Romain, fondé en 1892 et réouvert en 2023 après dix-huit ans de travaux incluant des interruptions faute de financements. Les vastes collections – aujourd’hui plus de six mille pièces, témoignant du croisement des civilisations, dans une superbe scénographie – se sont formées au fil du XXème siècle, principalement par les dons de riches Alexandrins, et par le produit des fouilles menées par les directeurs successifs, dans la ville et la région. La seconde visite nous a menés à la Bibliotheca Alexandrina, véritable centre culturel inauguré en 2002 où nous avons été chaleureusement guidés de départements en départements, permettant d’avoir une vue d’ensemble de l’immense travail qui y est accompli. La journée s’est clôturée autour d’une table ronde à l’Institut Français d’Égypte – dans la bien connue rue Nabi Daniel, pour avoir été directrice adjointe de l’IF – sur Les créations littéraires et artistiques francophones dans le monde arabe, modérée par Omar Fertat, coordinateur de FrancophoNéA, table ronde autour de la traduction, du francocentrisme, de l’autocensure et du décalage existant entre le formatage actuel de l’apprentissage et les attentes des nouvelles générations.

© brigitte rémer

Au cours de la dernière journée du symposium, quatre sessions sur le plurilinguisme, la culture et les arts, les dynamiques socioculturelles dans l’espace arabophone et la linguistique ont permis de nombreux échanges. Au cours de la session 6, modérée par Kamala Marius, géographe et chercheuse associée à l’Institut Français de Pondichéry (Inde) sur Le Plurilinguisme : pratiques hybrides et conscience linguistique, Claudia Chéhadé, de l’Université libanaise, s’est exprimée sur le thème Entre franbanais et arabfranglais : les pratiques linguistiques des Libanais, montrant que la Francophonie au Liban était autant une manière de voir et de penser qu’une langue pratiquée ; Fadoua Roh, de Sorbonne Université et CNRS a traité de La question du plurilinguisme dans l’œuvre d’Abdellatif Laâbi parlant de la poétique de l’exil à travers la biographie de l’écrivain et sa bibliographie.

Eaux noires, de Youssef Chahine (1956)

La session 7, Francophonie et expressions culturelles et artistiques arabes, modérée par Omar Fertat, maître de conférences à l’Université Bordeaux Montaigne où il enseigne le théâtre et le cinéma arabes au Département des Études arabes, a traversé plusieurs champs artistiques dont le cinéma et le théâtre. La francophonie à travers le cinéma égyptien : un cinéma incarné et non parlé, présenté par Doaa Hosni, de l’Université d’Assiout, ville située à mi-chemin entre Le Caire et Louxor, a traversé la période d’or des années 1940/1960 qui véhiculait les codes culturels de la Francophonie, et la période du cinéma égyptien classique en lien avec la langue française comme vecteur de prestige social, avant de présenter quelques actrices et acteurs iconiques dont Faten Hamama et Omar Sharif. Abdelmajid Azouine de l’Université Mohammed V de Rabat a présenté Le théâtre marocain francophone face à la mondialisation culturelle : résistance, hybridation ou effacement ? entre Kateb Yacine pour qui la langue française est une arme de révolte, « notre butin de guerre » dit-il et différentes adaptations de En attendant Godot de Samuel Beckett ; à travers une communication intitulée Chercheurs d’âme ou l’art théâtral en partage,  il m’a été donné de présenter quelques-uns des spectacles vus en France, issus ou se référant aux pays d’Afrique du Nord, du Proche et du Moyen-Orient, là où se mêle une communauté d’imaginaires interrogeant les identités, les blessures et les exils ; Fathia Bouchareb Ben Lagha, de l’Université de Carthage,(Tunis) a parlé des formes émergentes de collaboration artistique et culturelle à l’intersection de la francophonie et du monde arabe : le Raï comme laboratoire linguistique, esthétique et politique où elle a parlé de la créolisation de la musique, à travers le raï.

© brigitte rémer

La session 8 traitait du thème des Langues en contact et dynamiques socioculturelles dans l’espace arabophone. Modérée par Ribio Nzeza, responsable du Département de la Culture à l’Université Senghor, cette session a permis d’entendre entre autres Inès Khalaf, de l’Université de Gafsa, au sud-ouest de la Tunisie sur Le statut du français dans la publicité tunisienne : lorsque la culture informe la langue. De l’Université Hassan II de Casablanca (Maroc), Soufiane Hennani, Morgane Ahmar et Amine Boushaba, ont évoqué le thème Réinventer la francophonie à travers la voix des jeunes arabes : le podcast comme espace d’expression, de création et de dialogue dans les espaces francophones. Enfin, la session 9, dernière du symposium, modérée par Abdelmajid Azouine, enseignant chercheur à l’Université Mohammed V de Rabat et spécialiste en études théâtrales, a traité de Francophonie, linguistique et enseignement du français. Cette session a donné la parole, entre autres à deux étudiants de l’Université Senghor, Franck Kemayou et Gérard Amougou Mbarga qui se sont exprimés sur La réception du français et de l’arabe chez les étudiants de l’Université Senghor d’Alexandrie, entre contraintes linguistiques et enrichissements interculturels après avoir enquêté auprès de soixante-dix de leurs collègues. 70% d’entre eux rencontraient la langue arabe pour la première fois dans leur vie et ont ainsi appris à « écouter autrement. » Lamia Bereski, de l’Université Sorbonne Paris Nord, a interrogé sur le thème Écrire en français, est-ce se hisser ou se blesser ? belle ouverture pour le débat final de la session, et du colloque, autour de l’acte d’écrire comme introspection et expérience, et sur les raisons du choix de la langue française. Et comme Samuel Beckett le disait si bien, « Je viens de loin et j’écris en français » lui, Irlandais d’origine né au sud de Dublin, qui aimait aussi à répondre à la question du pourquoi écrire : « Bon qu’à ça ! »

© brigitte rémer

Le colloque s’est clôturé dans la joie et la bonne humeur, comme il avait commencé et fort de nouvelles amitiés. Une très jolie fête a permis de l’exprimer avant que chacun reparte sur les routes de ses recherches et interrogations à travers ce vaste sujet des Francophonies arabes qui ont permis, dans le cadre de l’Université Senghor, un partage chaleureux des idées et des identités, autour de la langue française, non contrainte.

Brigitte Rémer, le 10 janvier 2026

Université Senghor – 1, place Ahmed Orabi, Mansheya, Alexandrie, Égypte – tél. +20 3 484 35 04 – site : www.usenghor-francophonie.org

Hommage à Basile Behna

Basile Behna a déserté Alexandrie et la vie, le 2 mai 2024. Famille, amis et amoureux du cinéma lui ont rendu hommage en septembre dernier, à l’Institut du Monde arabe, à Paris.

© Samuli Schielke

Au programme de ce moment ardent et chaleureux, des témoignages, des chants lyriques de sa fille, la soprano Dounia Behna, accompagnée par Agnès Bonjean au piano – Ravel, Mozart, Bizet et Kurt Weill, la projection de films d’animation des Frères Frenkel, des films de Gaëtan Trovato, des extraits filmés d’un ciné-concert de 1959 autour du Voyage sur la lune de Hamada Abdel Wahab, la projection du film La Chanson du cœur (Ounshoudat al Fouad) de Mario Volpe.

Basile Behna est plutôt un homme de l’ombre qui a œuvré toute sa vie à la préservation et la valorisation du patrimoine cinématographique égyptien, un taciturne dont le visage s’éclairait quand il parlait des arts, notamment visuels et audiovisuels, ainsi que de la musique. Il appartient à une famille emblématique de l’âge d’or du cinéma égyptien. Né à Alexandrie en 1955, sa mère est libanaise, son père d’origine syrienne, arrivé en Égypte à l’âge de trois ans, Basile baigne dès l’enfance dans le milieu du cinéma. L’entreprise familiale florissante de production cinématographique, Sélections Behna Films, développée à partir de la fortune familiale constituée par l’oncle Rachid le patriarche, dans le commerce du tabac. Créée par son père et son oncle, Georges et Michael Behna, pour allier réussite matérielle et réussite sociale, elle est l’un des principaux acteurs du cinéma, de 1930 à 1950,

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L’histoire de la famille Behna est une belle histoire d’Alexandrie mêlée à l’histoire du cinéma, qui a débuté en 1896 par la projection du film des Frères Lumière, L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, à la Bourse Toussoun Pacha. Ce fut la première projection d’un film en Égypte et signe précurseur de l’inauguration, un an plus tard, de la première salle de cinéma du pays, nommée le Cinématographe Lumière. Magda Wassef, qui fut directrice du Département Cinéma à l’IMA le raconte magnifiquement dans son ouvrage, Égypte, cent ans de cinéma.

C’est dans une Alexandrie cosmopolite et moderne que les frères Behna se lancent dans l’industrie cinématographique, dans les années 1920, d’abord en important des films de Charlie Chaplin et Laurel et Hardy qu’ils sous-titrent ou doublent, puis des films de France et de divers pays. En 1932, ils coproduisent et distribuent avec les frères Nahas le premier film musical égyptien, Ounshoudat Al-Fouad (La Chanson du cœur) – qui sera projeté au cours de la soirée – et deviennent l’un des principaux distributeurs de films égyptiens dans le monde arabe et en France. « Ma famille était composée de marchands d’Alep, originaires de Mossoul en Irak, et est arrivée en Égypte aux alentours du début du XXe siècle », déclarait-il dans un entretien avec Rowan el Shimi, pour Al-Ahram on line, le 30 janvier 2013. Ils avaient fait fortune dans le commerce du tabac mais avaient très vite choisi d’investir dans le cinéma. Après l’importation des premiers films, ils produisent des courts métrages – comme Awlad Akef, Siwa, Fantasia Arabia et ont été les premiers à produire un film d’animation des Frères Frenkel. Ils créent une société de production et de distribution cinématographique, Behna Film Company, et produisent l’un des tout premiers films parlants, Ounshoudat Al-Fouad, La Chanson du coeur.

Image du film “La Chanson du coeur” de Mario Volpe

Le film ne remporta pas le succès escompté mais ouvrit la voie aux nombreux films musicaux qui seront réalisés par la suite et jusque dans les années 60, un genre en soi. Les frères Behna abandonnèrent alors la production pour fonder la première société de distribution de leurs films en Orient, Sélection Behna Films. Ils la développèrent au fil des années et ouvrirent avec succès des bureaux à Khartoum, Bagdad, Beyrouth, Damas et partout au Moyen-Orient. Ils aimaient à  s’entourer de nombreux artistes comme le compositeur et chanteur Mohamed Fawzy et l’actrice Madiha Youssry, le célèbre acteur Ismail Yassin, le réalisateur-phare et producteur Togo Misrahi, réalisateur entre autres de Sallama avec Oum Kalthoum. Les Frères Behna ont marqué de leur empreinte le cinéma égyptien.

En 1961 pourtant leur activité se suspend, Sélections Behna Films étant nationalisée par la politique socialiste du Président Gamal Abdel Nasser et soumise au régime de la séquestration. La famille Behna quitte l’Égypte pour le Liban, en 1964 mais fait de nombreux allers-retours à Alexandrie. Basile, parfaitement francophone et francophile, fait des études en sciences économiques à Paris à partir de 1976, vit un temps en Afrique, mais, amoureux de sa ville, s’installe définitivement à Alexandrie, en 1997. Il se consacre alors, avec sa sœur Marie-Claude – qui fut déléguée adjointe de la Biennale des cinémas arabes à l’IMA – à la restitution légale du patrimoine familial. Ils finiront par obtenir gain de cause dans les années 2010 et récupèrent les archives cinématographiques de la famille, abandonnées et en mauvais état, ainsi que les droits de la société ; ils décident de restaurer le siège de Behna Film.

« Dans la famille, les soirs de télévision étaient une fête » disait Basile. Sa famille le raconte, dans l’ambiance d’Alexandrie avec petits et grands écrans, sa sœur, Marie-Claude Behna, Dounia, sa fille et Cléa Behna, architecte. « Basile avait l’âme et la passion d’un collectionneur, l’âme d’un passeur » disent-elles. « Il aimait les artistes, les écrivains, les marginaux et se plaisait à transmettre. » Son appartement d’Alexandrie était un vrai musée.

Au fil de cette soirée hommage à Basile Behna et au cinéma égyptien, s’entremêlent divers extraits et projections, entre autres deux films publicitaires des Frères Frenkel, Mafish Fayda, (1936) et Le Secret du bonheur, (1947). Pionniers du cinéma d’animation en Égypte, les Frenkel créent le très populaire personnage de Mish Mish Effendi, apparu dès 1936 sur un écran cairote ; des films documentaires de Gaëtan Trovato, jeune réalisateur diplômé de l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence qui a rencontré Basile Behna  – Avant que j’oublie, (2016) Les Sels d’argent, et Tu me diras ce que tu as vu, de 2022 ; des extraits filmés d’un ciné-concert autour de Voyage sur la lune de Hamada Abdel Wahab datant de 1959, créé par le pianiste et compositeur Emmanuel Denis, accompagné à la batterie par David Guil, filmé par Camille Berthelin.

© Mehdi Drissi – Wekalet Behna

Un reportage sur le lieu qu’a créé Basile Behna après récupération de Behna Film, lieu historique de Manshiya, au cœur d’Alexandrie, pour en faire un lieu dédié aux arts visuels et aux cinéastes indépendants. Wekalet Behna a réouvert en janvier 2013, après plusieurs mois de restauration avec l’aide de bénévoles locaux et internationaux, sous la supervision et vigilance d’Aliaa El-Gready, artiste plasticienne et cofondatrice de Gudran, association qui œuvre dans l’espace public d’Alexandrie depuis plus d’une vingtaine d’année. Omayma Abdel Shafy, entrepreneuse culturelle le gère, on y trouve les archives liées aux films produits et gérés par Sélections Behna Films, dont de nombreux documents iconographiques, des publicités, des affiches et beaucoup d’autres imprimés.

© Mehdi Drissi – Wekalet Behna

La projection du long métrage de Mario Volpe, ferme cette longue et belle soirée, Chanson du cœur (Ounshoudat al Fouad / أونشودات الفؤاد, tourné en 1932 sur pellicule en nitrate de cellulose, pour une partie aux studios Éclair de Paris, et retrouvé avec difficulté par Basile et Marie-Claude Behna, les a menés à la Cinémathèque française. Une copie du film y avait été sauvegardée et la Cinémathèque a restauré numériquement le film, en son et en image, en 2012. Ce film se trouve au carrefour du cinéma muet et du cinéma parlant, avec les plans silencieux et cartons explicatifs du premier, les scènes parlées et chantées du second, dans une distribution lumineuse : la célèbre chanteuse Nadra, le grand chanteur et compositeur Zakaria Ahmed qui en signe la bande-son, et des acteurs-vedettes issus du théâtre, comme Georges Abiad, Dawlat Abiad, Abdel Rahman Roshdi.

Basile Behna, était un amateur d’art raffiné et convaincu que la culture est la clé d’un véritable changement social. Généreux, il savait ouvrir sa porte pour prêter des bribes de cette mémoire individuelle et la transformer en mémoire collective. Ainsi l’Institut Français d’Alexandrie où je me trouvais en tant que directrice adjointe avait pu présenter en 2007 une belle exposition à partir des documents, photographies et affiches prêtées par Basile. Un grand moment qui affichait sur les murs de la splendide villa italienne qu’est l’Institut les Portraits des Pionnières du Cinéma Égyptien – Badia Massabni, Aziza Amir, Assia Dagher, Amina Rizk, Laïla Mourad, Mary Queeny, Madiha Yousri…  une longue liste de ces divas qui ont été les merveilleuses actrices des années 1930 à 1950, également souvent réalisatrices et productrices. Nos remerciements pour le partage, à Basile Behna et longue vie à Wekalet Behna.

Brigitte Rémer, le 3 janvier 2026

Hommage à Basile Behna rendu le 26 septembre à 19h, à l’Institut du Monde Arabe de Paris, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, Place Mohammed V. 75005. Paris – métro Jussieu et Cardinal Leùoine – site : imarabe.org – tél. : +33 (0) 1 40 5138 38.

Les Ardents

Texte et mise en scène Hamideh Doustdar, musique live Tom Lefort, lumière Juliette Luangpraseuth – Compagnie 84, au Théâtre du Soleil.

© Patrick Wack

On pénètre dans ce conte de la misère et de la poussière par la musique live (Tom Lefort) et dans une sorte d’expressionnisme aux frontières, du clownesque et du caricatural.

Une famille passablement délabrée, physiquement et économiquement, et bientôt enfouie sous la poussière d’une maladie qui rôde, tente de survivre. Le décor de leur maison misérable tombe des cintres (scénographie et costumes Hamideh Doustdar et Marie Hébert). Le père s’est blessé dans le travail du bois sa femme le pousse à reprendre une activité, ou propose de partir elle-même travailler, non sans donner ses conseils ménagers. L’ainé trouve des expédients pour aider les parents et risque fort de se faire prendre dans de sales affaires, dans les quartiers sud, pour changer… Les pommes chapardées qu’il rapporte sont un petit paradis, il reçoit une bonne gifle en remerciements. La fille ainée, Astrid souvent moquée et prête à épouser Pierrot coud sa robe d’une soirée, penchée sur un avenir meilleur. On ensevelit les petits sans trop d’états d’âme. « Père, où sont les petits ? » questionne l’un des grands. La pénombre définit l’ensemble de la tragédie (création lumière Juliette Luangpraseuth).

© Patrick Wack

Car la tragédie sociale est là, version bas-fonds et quart-monde dégradé, famille frappée d’une drôle de maladie nommée ergotisme, intoxication à la farine de seigle avariée qui affecte la peau et les centres nerveux et apporte des formes aigues de convulsions, spasmes et hallucinations pouvant mener à la folie. On la nomme aussi le mal des ardents – d’où le titre – ou le feu de Saint-Antoine, elle touche ceux que nos sociétés laissent sur le banc de touche.

C’est en découvrant un article du Monde qui évoquait ces intoxications alimentaires à Pont Saint Esprit dans le Gard, pendant l’été 1951, avec des morts et de nombreux internements psychiatriques, qu’Hamideh Doustdar eut l’idée de s’en emparer et d’écrire. On assiste ainsi à la dégradation de la famille, déjà à la marge, dans laquelle chacun réagit à sa manière selon son instinct de survie. La metteure en scène travaille un univers décalé et choisit le vocabulaire du grotesque et du clown pour traduire cet épisode du pain noir.

De ce fait sa pièce devient un peu un exercice d’école, bien réalisé et bien porté par les acteurs, habiles de leur corps et dirigés avec précision, mais laisse peu de place à la crédibilité. Ce conte, qu’elle annonce macabre repose sur un trait assez forcé, où tremblements et sacs de farine laissent à l’objet théâtral quelque chose de linéaire.

© Patrick Wack

Certes la misère sociale sous nos yeux est éprouvante, il n’y a qu’un pas pour regarder autour de soi et se redire que toute ressemblance avec des personnes ayant existé ne serait pas pure coïncidence, même si la connotation de l’histoire nous conduit aux années de l’après-guerre. La misère reste la misère, il est dérangeant de la regarder droit dans les yeux.  À l’intérieur, la maison se vide, la mère se délite et Astrid est prise de tremblements. Dehors tous les villageois meurent, le maire se suicide, le boulanger est arrêté.

Formée entre autres à l’école Jacques Lecoq, Hamideh Doustdar a créé la Compagnie 84, après avoir été interprète dans différentes troupes. Elle a travaillé le clown et le burlesque avec Jos Houben et participé à la création du Théâtre Majâz. Le contrepied choisi comme langage théâtral à travers le burlesque et le clown, idée affirmée par la metteure en scène et bien réalisée avec les acteurs, contredit sans doute le regard sociologique porté par la pièce, sur la pauvreté. Son accentuation un peu trop théâtrale, conduit, qu’on le veuille ou non, à ce qu’on cherche à éviter.

Brigitte Rémer, le 30 décembre 2025

Avec : Charlotte Andrès, David Charcot, Arnaud Churin, Marie Hébert et Harold Savary – musique live Tom Lefort – création lumière Juliette Luangpraseuth – scénographie et costumes Hamideh Doustdar et Marie Hébert, communication et diffusion, Aude Martino.

du 26 novembre au 14 décembre 2025, du mercredi au samedi à 20h et dimanche à 16h – au Théâtre du Soleil, 2 Route du Champ de Manoeuvre, 75012 – site : www.theatre-du-soleil.fr – tél. : 06 44 02 73 30