Archives mensuelles : octobre 2020

Rusan Filiztek et l’Ensemble Atine

© Villes des Musiques du Monde

Concert, en partenariat avec le Festival Villes des Musiques du Monde, au 360 Paris Music Factory.

Premier concert après le couvre-feu dans ce bel espace du 360 Paris Music Factory qui avait ouvert le 21 janvier 2020 et fermé le 15 mars pour raisons de confinement. Le lieu a ré-ouvert en juin, et comme tous les lieux culturels qui oeuvrent pour préserver le lien social, adapte aujourd’hui ses horaires et revoit sa jauge à la baisse. Plaisir d’être là, dans une salle accueillante, et plaisir des musiques d’un soir au Festival Villes des Musiques du Monde.

En première partie, seul en scène, Rusan Filiztek, un des plus jeunes représentants de la musique kurde, joue du saz et du oud avec virtuosité. Il a reçu le Prix des Musiques d’Ici, en 2019. Son répertoire se compose de morceaux d’abord purement instrumentaux auquel il adjoint ensuite la voix, une voix de miel, qui dit, chuchote, décline, conte des balades, des louanges, des chants d’amour d’une voix sensuelle et formidablement expressive. Le chant est en langue grecque, en turc d’Antioche ou en kurde. Rusan Filiztek présente aussi Nomade, une de ses compositions. Son talent est immense.

En seconde partie, cinq musiciennes prennent place en demi-cercle sur la scène, l’Ensemble Atine, qui s’est constitué il y a un an – (Photo ci-contre / © Jeff Le Cardiet) – Atine signifie réunies en même temps qu’inédit, « à l’image de ce qu’on a essayé de faire » dit l’une d’elles. L’Ensemble revisite des mélodies iraniennes et étend son répertoire à la musique traditionnelle et aux chansons arabes. Chaque soliste, dans son parcours et dans la déclinaison de son instrument, est un affluent qui se mêle aux autres pour composer un harmonieux fleuve musical : la voix puissante et sensible d’Aïda Nosrat, le tar à la sonorité métallique de Sogol Mirzaei, le qanun aux soixante-quinze cordes pincées et chromatiques de Christine Zayed, la viole de gambe, sorte de luth à archet de Marie-Suzanne De Loye, les percussions, dont le tombak aux techniques élaborées de Saghar Khadem.

Des compositions inédites se mêlent à la poésie persane du XIXème siècle – chants d’amour de Arif Ghazvini, Saadi, Hassan Sadr Salek, Ali Akbar Sheyda, Cheick Bahaï – « Ô mon aimée, l’amour de ta face me revient, Ô mon idole dressée au cœur des jardins et roseraies, Moi captif de tes noirs cheveux, ces chaînes aux couleurs de corbeau… » écrit Saadi, ou encore, d’Ali Akbar Sheyda : « Ton amour, ô mon cœur, a embrasé mon âme, mon argile et ma substance, au vent chagrin elles sont livrées… » Chaque instrumentiste est virtuose. L’Ensemble a enregistré son premier CD, Persiennes d’Iran, sous label Accords croisés, sa sortie est prévue dans le courant du mois de novembre.

Cette balade instrumentale et poétique, brillante et généreuse, s’inscrit dans la 23ème édition du Festival Villes des Musiques du Monde qui poursuit sa programmation jusqu’au 9 novembre, en Seine-Saint-Denis, Paris et Grand Paris. Un vrai plaisir !

 Brigitte Rémer, le 20 octobre 2020

Avec Rusan Filiztek, Saz, Oud et Vocal / et avec l’Ensemble Atine : Aïda Nosrat, Voix – Sogol Mirzaei, Tar – Christine Zayed, Qanun- Marie-Suzanne De Loye, Viole de Gambe – Saghar Khadem, Percussions.

Concert, le 20 octobre 2020, au 360 Paris Music Factory, 32 rue Myrrha, 75018. Paris – métro : Château Rouge, Barbès Rochechouart, en partenariat avec Villes des musiques du monde. Sites : www.le360paris.com www.villesdesmusiquesdumonde.com – tél. : 01 48 36 34 02 – www.accords-croises.com

A toi appartient le regard et…

Gosette Lubondo, Imaginary trip II © musée du quai Branly – Jacques Chirac (2018)

A toi appartient le regard et (…) la liaison infinie entre les choses. Photographies et vidéos contemporaines – Commissaire d’exposition, Christine Barthe – Musée du Quai Branly Jacques Chirac.

Ce titre a pour source l’expérience visuelle faite en 1800 par un écrivain allemand, August Ludwig Hülsen, qui lors d’un voyage en Suisse décrivant les chutes du Rhin, soulignait la capacité de l’œil à recomposer une unité dans un paysage étranger perçu jusque-là par fragments. Les questions que posent l’exposition partent de cette description : pouvons-nous percevoir le monde par les yeux des autres ? Jusqu’où les expériences visuelles des artistes peuvent-elles nous transporter ? Comment l’image découpe-t-elle un fragment, dans le réel ?

L’exposition cherche ses réponses et propose un parcours à travers l’œuvre de vingt-six artistes utilisant la photo, la vidéo, et l’installation d’images. Ils sont, à travers leurs œuvres, en quête des concepts d’identité et de mémoire qu’ils posent chacun selon un angle de vue qui lui est propre. Les oeuvres sont regroupées en cinq chapitres : L’image est-elle un coup d’œil arrêté ? Se reconnaître dans une image. Les images se pensent entre elles. Histoire des paysages. Passages dans le temps.    

L’exposition débute par un ruban d’autoportraits de l’artiste d’origine camerounaise, Samuel Fosso, spécialiste de la métamorphose, qui recouvre en une ligne sinueuse ininterrompue les murs en spirale. La série présentée, SixSixSix (2016), 666 tirages polaroid, montre les transformations de son visage/image, sans maquillage ni accessoire, de manière obsédante et inquiétante. « Le sujet c’est moi. Mais le sujet c’est une autre personne qui raconte l’histoire d’une autre personne » déclare-t-il. Les photographies de deux artistes latinos sont ensuite mises en vis-à-vis : celles de Cynthia Soto, du Costa Rica, qui joue avec la photo analogique en décalant les cadres et qui livre des paysages fragmentés comme son Paysage (re)trouvé : à la recherche du paradis perdu, en trois clichés ; celles de l’artiste mexicaine, Daniela Edburg, qui établit des passerelles entre la nature et les échantillons qu’elle met en écho, en travaillant le cadrage à l’ovale – ainsi un extrait de lave noire rapporté d’Islande donne la réplique à la photo du site où il a été prélevé.

On passe d’un univers à l’autre avec fluidité à travers les regards d’artistes de pays et continents différents. D’Afrique du Sud, sont présentés plusieurs artistes : Santu Mofokeng, disparu en janvier 2020, à qui l’exposition est dédiée avec L’album photos noir/Regardez-moi, diaporama tournant en boucle (photo ci-dessous).

S. Mofokeng © musée du quai Branly

Il avait l’art de capturer le quotidien et depuis une vingtaine d’années collectait les photographies anciennes et parfois abîmées auprès des familles de Soweto, à la recherche de la mémoire de l’apartheid. Jo Ractliffe, l’une des photographes sociales sud-africaines les plus influentes et figure de référence s’intéresse aux zones frontières, et montre Greeting the Dead, Pomfret Cemeter de la série The Borderlands – où des enfants font cercle autour d’une tombe qu’on ne voit pas et d’un paysage désertique, image en noir et blanc d’une grande force. D’abord photojournaliste en Afrique du sud où il est né, Guy Tillim sillonne les rues de Harare (2016) et Nairobi (2018) cherchant à capter les signes des changements politiques, économiques et sociaux dans les villes, vues à travers le quotidien et les mutations du paysage urbain. Sa série s’appelle Museum of the Revolution.

D’Asie, Dinh Q.Lê présente une multitude de photographies anciennes, de lettres, cartes et petits mots, traces des années 1920 à 1970 qu’il a collectionnées et accrochées aux fils de grandes moustiquaires dressées en un imposant dispositif. Il cherche à sauvegarder le passé et à ranimer la mémoire de son pays, le Viêtnam, qu’il avait quitté à l’âge de dix ans avec sa famille, pour raisons de guerre contre le Cambodge. Crossing the Farther Shore est le nom de ce travail qui fait écho à son expérience de réfugié en Thaïlande. Lek Kiatsirikajorn, photographe thaïlandais, parti à la recherche de ses repères personnels et familiaux, présente une série intitulée Lost in Paradise, dans une démarche plus méditative. José Luis Cuevas, photographe mexicain qui se situe entre documentaire et fiction rapporte du Japon où il a effectué plusieurs résidences, une série, A kind of Chronic Disease dans une vision teintée d’étrangeté à travers un monde plutôt hostile. Portrait of a young student, Tokyo, en atteste. De Corée du Sud, Che Onejoon documente l’histoire de son pays avec A monumental Tour/Une tournée des monuments en témoignant de constructions mégalomanes construites par la Corée du Nord dans la guerre diplomatique que se livrent les deux parties du pays. Une vidéo de Ho Rui An, de Singapour, Solar : A Meltdown/Solaire : un effondrement, parle de la production et de la circulation des images dans le contexte de la mondialisation.

D’Afrique et plus précisément de République Démocratique du Congo, deux artistes retiennent l’attention : Gosette Lubondo et son Imaginary trip qui mêle la fiction et le réel autour de bâtiments abandonnés, dans un contexte onirique qu’elle construit par un effet de surimpression. Certains personnages – dont la photographe elle-même, parfois présente dans la scène, non pas à titre d’autoportrait mais comme un personnage – sont comme des apparitions, sortes d’âmes mortes. Il y eut Imaginary trip I en 2016. Il y a aujourd’hui Imaginary trip II réalisé en 2018 dans le cadre des Résidences photographiques du musée du Quai Branly-Jacques Chirac. Sammy Baloji fouille de même la mémoire de son pays, la RDC et reprend des éléments de l’administration coloniale belge et de l’exploitation des travailleurs dans les mines et les plantations, à partir de 1926. Son œuvre, Essay on urban planning, juxtapose des vues aériennes de la capitale du cuivre, Lubumbashi, anciennement Élisabeth-ville à des boites d’insectes provenant du Musée national de la ville. Il fait ainsi référence aux travailleurs sous contrainte chargés de lutter contre l’invasion de mouches dans la ville, à cette époque-là. « Superposer le passé au présent relève de la volonté de faire un parallèle entre les abus qui existaient et ceux qui existent encore. Ce qui m’intéresse, c’est d’interroger les legs de ce rapport de force et de pouvoir entre le Congo et la Belgique » dit l’artiste. D’Afrique encore, mais venant d’Égypte, Heba Y. Amin présente The Earth is an imperfected Ellipsoid, impressions pigmentaires noir et blanc sur papier, textes gravés au laser sur bois. Elle avait entrepris, en 2014, un voyage prenant pour itinéraire Le Livre des routes et des royaumes écrit au XIème siècle par Al-Bakri, géographe de Cordoue qui avait consigné les récits des marins et des marchands décrivant les modes de vie, les coutumes, les villes traversées etc. L’artiste utilise cette métaphore pour mettre en parallèle deux époques et rappeler que ces mêmes routes sont aujourd’hui empruntées par les migrants.

D’autres artiste encore dévoilent leurs processus de recherche et de réflexion, nous ne pouvons tous les citer, chaque œuvre est légitime et singulière. Ils et elles viennent d’Algérie, d’Australie, du Brésil, de Colombie, de l’Ile Maurice, de l’Inde, du Mexique, du Venezuela. Tous cherchent à se réapproprier l’Histoire, à la ré-interpréter et s’interroge sur le passé colonial. La commissaire, Christine Barthe – responsable de l’Unité patrimoniale des collections photographiques, en charge des acquisitions en photographie ancienne et contemporaine au Musée du Quai Branly/Jacques Chirac – mêle ici les continents, les paysages et les scènes d’intérieur, les niveaux de reconnaissance des artistes, les supports – photographies et vidéos et met en dialogue les œuvres et les artistes « Le travail des artistes contribue à modifier notre perception » dit-elle.

A toi appartient le regard et (…) la liaison infinie entre les choses, cette « fenêtre sur le monde » selon les mots de l’artiste Guy Tillim, apporte par cette multiplicité de regards, une réflexion subtile et salutaire sur le monde d’aujourd’hui, à travers le monde d’hier.

Brigitte Rémer, le 18 octobre 2020

Prolongation jusqu’au 1er novembre 2020 – Musée du quai Branly, 37 quai Branly, Paris 75007 – tél. : 01 56 61 70 00 – site : www.quaibranly.fr

Paris se souvient de Juan Camilo Sierra

© El País /Colombia

Un adieu de France des plus chaleureux à Juan Camilo Sierra Restrepo, grand gestionnaire culturel colombien qui s’est envolé vers l’Ailleurs, samedi 26 septembre 2020, à Bogotá, à l’âge de cinquante-cinq ans. Il souffrait d’un cancer. Une amie de Colombie nous a transmis la bien triste nouvelle.

Homme de conviction et d’action, Juan Camilo avait passé un an à Paris, en 1994/1995, dans le cadre de la Formation Internationale Culture créée en 1991 par Jack Lang alors Ministre de la Culture et mise en œuvre sous l’égide de la Commission nationale française pour l’Unesco. Il était diplômé de l’école de journalisme de Bogotá, écrivait des articles sur les événements culturels dans divers organes de presse colombiens et était correspondant à Paris du journal El Tiempo. A son retour il avait été commissaire d’expositions et critique d’art, conseiller éditorial en relation avec le Mexique et directeur du Fondo de Cultura Económica à Bogotá, entre 2001 et 2007 et, plus tard, entre 2011 et 2015. Il s’était spécialisé dans le domaine du livre en créant, en 2016, la Feria del Libro/ le Salon du Livre de Cali qu’il développait au fil des ans. Il en avait préparé l’édition virtuelle 2020, programmée entre le 15 et le 25 octobre.

Juan Camilo, 2d à gauche, et la Formation Internationale Culture – Novembre 1994 – Ministère de la Culture, Paris.

Avec quatorze autres responsables culturels de pays et continents différents, Juan Camilo s’était formé à la gestion culturelle à partir de l’observation en France et en Europe du fonctionnement des institutions culturelles, du montage de projets et par les rencontres sur le terrain avec les décideurs politiques et les opérateurs culturels de toutes disciplines. De la politique culturelle de la ville de Lille à la problématique européenne de la ville de Luxembourg, cette année-là ville européenne de toutes les cultures ; de la Cité des Sciences et de l’Industrie où il avait effectué un stage, au Festival d’Avignon où la promotion achevait son parcours d’étude, Juan Camilo se montrait curieux de tout et analysait avec pertinence et talent les expériences rencontrées.

Il avait élaboré et soutenu un mémoire pour l’obtention du DESS Action artistique, Politiques culturelles et Muséologie délivré par l’Université de Bourgogne/Faculté de Droit et de Science politique, intégré dans les apprentissages, sur le thème : La communication culturelle – Une approche de la salle Sciences-Actualités de la Cité des Sciences et de l’Industrie. Daniel Jacobi, professeur en sciences de l’information et de la communication, l’avait accompagné dans son travail.

Homme de partage, Juan Camilo échangeait volontiers son expérience culturelle colombienne avec les collègues de sa promotion. Il avait acquis un véritable savoir-faire international qu’il a mis en pratique tout au long de sa vie professionnelle. A son retour en Colombie il avait travaillé plusieurs années au centre d’art de Banco de la República/Biblioteca Luis Angel Arrango, à Bogotá. Là, avec sa collègue russe de la session précédente, Katia Selezneva-Nikitch, chargée des relations internationales à la Galerie Tretiakov de Moscou, il avait créé de fructueux partenariats et monté deux expositions qui avaient voyagé de Moscou à Bogotá. La première, en 1999 : Pioneros del arte moderno/Arte ruso y soviético, 1900-1930. La seconde, en 2002 : 500 Años de Arte Ruso/Iconos de la Galería Tretyakof de Moscú. Un exploit que de réussir à faire venir en Colombie ce patrimoine russe !

Ouvert et généreux, compétent et inventif, Juan Camilo était directeur du Salon du Livre de Cali/ Feria del Libro de Cali qu’il avait créé en partenariat avec la Mairie de Cali et la Fundación Spiwak, en 2016, et dans laquelle l’Université de Valle del Cauca, était partie prenante. Un vibrant hommage vient de lui être rendu par le Réseau des Salons du Livre de Colombie qu’il avait fondé, la Chambre colombienne du Livre et le Ministère colombien de la Culture. Ses collègues de Colombie, d’Espagne et du Mexique, tous, ont mis en exergue son immense professionnalisme et son éthique, son intelligence vive et sa dynamique, sa générosité et sa bienveillance attentive.

Juan Camilo Sierra, Juan Cam comme certains le nommaient, était une personne et une personnalité fascinante, d’une élégante profondeur et richesse. Par son impressionnant travail et son expérience sédimentée il a beaucoup apporté à l’écosystème, si fragile, qu’est le domaine culturel, et a ouvert de grands espaces pour le livre et pour la culture, tous le reconnaissent. Il avait une vision culturelle et de nombreuses ressources, il avait la foi en ce qu’il faisait. Par son don pour le travail en réseau, il laisse son empreinte, comme au centre culturel Gabriel Garcia Márquez de Bogotá au cœur de La Candelaria où se trouve le siège de la maison d’éditions mexicaine Fonds de Culture Économique qu’il a longtemps fréquentée.

Son sourire communicatif, son enthousiasme, sa discrétion et son attention aux autres vont manquer dans le paysage culturel. De Paris jusqu’à Bogotá et Cali, d’Europe à l’Amérique Latine, nous nous joignons à la tristesse de ses proches, famille, amis et collègues et transmettons toute notre amitié. Précieusement, nous le gardons dans nos mémoires.

« Mais avant d’arriver au vers final, il avait déjà compris qu’il ne sortirait jamais de cette chambre car il était dit que la cité des miroirs (ou des mirages) serait rasée par le vent et bannie de la mémoire des hommes à l’instant où Aureliano Babilonia achèverait de déchiffrer les parchemins, et que tout ce qui y était écrit demeurait depuis toujours et resterait à jamais irrépétible, car aux lignées condamnées à cent ans de solitude, il n’était pas donné sur terre de seconde chance. » (Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Márquez).

Brigitte Rémer, le 15 octobre 2020

Danses pour une artiste (Valérie Dréville)

© MC93 Bobigny

Conception Jérôme Bel, avec Valérie Dréville – à la MC93 Bobigny, dans le cadre du Festival d’Automne.

Elle s’avance, se place au milieu du plateau nu où se trouve juste une petite table, côté cour. Un portable et un ampli y sont posés, ses outils de travail. Le portable ne sert pas de métronome mais de chronomètre. On dirait une petite fille, queue de cheval, pantalon noir et veste de survêt. Elle se place en cinquième position et débute avec application la classe de danse classique qu’elle reprend en boucle. Ni barre ni miroir. Dans un grand silence, l’actrice poursuit, avec une improvisation de danse moderne où elle esquisse quelques gestes, avec concentration.

Valérie Dréville enchaîne ensuite des fragments ayant pour source des chorégraphies et/ou des références à quelques chorégraphes élus par Jérôme Bel, concepteur du spectacle. L’actrice se met dans les pas d’Isadora Duncan en 1905, sur le Prélude n°7 de Chopin, puis dans ceux de Pina Bausch, à travers deux de ses chorégraphies emblématiques : Café Muller, œuvre fondatrice créée en 1978 sur la musique d’Henry Purcell ; Le Sacre du Printemps, créé en 1975 sur la musique de Stravinsky, dont le livret originel du ballet fut chorégraphié en 1913 par Vaslav Nijinski, qui y montrait l’Élue en robe rouge sang. C’est à partir d’une vidéo regardée et commentée sur son mobile que Valérie Dréville restitue les effets dramatiques et cathartiques de la pièce, comme elle commenterait un match de football. Un peu frustrant pour le spectateur !

Deux autres vidéos sont décrites sur le même mode, à partir de son mobile, Valérie Dréville assise sur une chaise, face au public, commente : Huddle/Se blottir, une chorégraphie de Simone Forti réalisée en 1961, où six ou sept danseurs/gymnastes/performers étroitement regroupés, se tiennent par les épaules et où chacun d’entre eux se détache l’un après l’autre, pour escalader la structure formée par les corps en une pyramide, avant de reprendre sa place, sculpture vivante ou mêlée de rugby. L’autre vidéo témoigne de la gaieté et du pétillant de Singing in the rain/Chantons sous la pluie où l’actrice esquisse quelques pas à la manière de Gene Kelly. A l’opposé de cette légèreté, on entre dans l’obscurité du danseur et chorégraphe japonais, Kazuo Ōno, qui puise dans la profondeur de l’être. Valérie Dréville s’enfonce dans cette obscurité qu’elle rejoint jusqu’à disparaître dans un noir profond, avant de ré-apparaître graduellement, comme le révélateur fait monter la photo. Le portable sonne au bout de dix minutes. Fin de la séquence.

L’actrice, qui a joué sous la direction des plus grands metteurs en scène – dont Claude Régy, Anatoli Vassiliev, Thomas Ostermayer, Krystian Lupa, Roméo Castellucci -, accepte le jeu de l’amateure, et performe. Elle est ici une danseuse sans expérience dans les mains d’un chorégraphe singulier, Jérôme Bel, davantage dans la recherche que dans la danse. Il lui faut un certain courage, ou une curiosité certaine, ou le goût de l’aventure minimaliste, pour se laisser porter par ce non-événement. L’actrice est là, avec son corps, en apprentissage et en recherche elle aussi, tissant le silence de ses gestes, imparfaits et répétés.

Le geste est-il plus fort que le mot et les cinq chorégraphes retenus dans le Panthéon de Jérôme Bel suffisent-ils à une réflexion sur la danse, sur la relation entre le mot et la danse, sur l’imaginaire ? Le chemin proposé ici est de l’ordre de l’exercice de style. Comme quand Georges Pérec s’amuse, en 1968, à enlever la lettre e, dans son roman La Disparition, Jérôme Bel gomme la danse. Par là même, il nous oriente davantage du côté de l’ironie que de la réflexion ou de l’émotion. On est, avec ce Danses pour une artiste, dans une esquisse, un crayonné au théâtre pour reprendre l’expression de Mallarmé. Petit détail, qui n’en est peut-être pas un : pour des raisons écologiques, maître Bel annule la bible/petit papier remis à l’entrée de la salle qui indique le programme et porte le nom des collaborations. Il demande à l’actrice, en cours de spectacle, d’énoncer ce programme, qu’on ne retient pas. Merci à la MC93 d’émettre en grand format ses Carnets #10, bien appréciés.

Brigitte Rémer, le 15 octobre 2020

Du 7 au 16 octobre 2020, à la MC93 Bobigny, 9 boulevard Lénine, 93000. Bobigny – métro : Bobigny Pablo Picasso – site :  www.mc93.com – tél.: +33 (0) 1 41 60 72 72 – En tournée : du 19 au 26 novembre, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers – du 2 au 4 décembre, à la Comédie de Valence. www.festivaldautomne.fr

Dans la solitude des champs de coton

© Cyril Isy Schwart

Texte de Bernard-Marie Koltès, mise en scène et scénographie David Géry, au Lavoir Moderne Parisien – Compagnie du PasSage.

C’est une pièce courte et sans artifice qui met face à face deux hommes, le dealer et le client. C’est une rencontre crépusculaire dans un espace indéterminé, quelque part à la périphérie, dans un espace de marginalité, sorte de hangar où ils se parlent mais ne s’entendent pas. C’est un échange basé sur l’offre et la demande, le licite et l’illicite, le monologue plutôt que le dialogue. Ce sont des silences, des ruptures, une attente. C’est un combat où du désir circule. C’est un duel.

La pièce de Bernard-Marie Koltès a été créée en février 1987 au théâtre Nanterre-Amandiers, dans une mise en scène de Patrice Chéreau, avec Laurent Mallet (le client) et Isaach de Bankolé (le dealer) acteur qui cette année-là reçoit le César du meilleur espoir. Emblématique, la pièce a fait date. Patrice Chéreau reprend le rôle du dealer, début 1988, puis à nouveau, dans une troisième version donnée à la Manufacture des Œillets d’Ivry en 1995, avec Pascal Greggory dans le rôle du client. Chéreau reçoit pour ce travail le Molière du metteur en scène, en 1996.

Dans la solitude des champs de coton consacre aussi la relation entre le metteur en scène et l’auteur, l’un des plus joués dans le monde. Koltès/Chéreau, les deux noms sont inséparables. De Koltès, Chéreau avait déjà monté Combat de nègre et de chiens en 1983, Quai Ouest en 1985. Il met en scène Le Retour au désert en 1988, La Nuit juste avant les forêts en 2013. Entre temps il aura monté les plus grands auteurs, une quinzaine d’opéras et tourné une douzaine de films. C’est une pièce à laquelle les metteurs en scène aiment s’affronter. Quiconque s’y risque n’échappe pas à la référence archétype. Œuvre littéraire plutôt que de théâtre elle offre un espace métaphorique puissant et incisif sur le thème de la solitude. A partir d’une transaction de négoce et de trafic, les personnages ne se répondent qu’en chassé-croisé, leurs paroles, philosophiques et poétiques, s’envolent dans la spirale du temps qui se suspend. Le mot repris par l’autre n’est pas porteur du sens premier et dérive, dans la limite et le labyrinthe de l’altérité.

Dans la mise en scène de David Géry, un immense lustre effondré occupe l’espace scénique, des morceaux de verre et de miroir jonchent le sol. Les personnages sont de ce fait éloignés l’un de l’autre, le dealer à l’avant-scène se positionne côté jardin, le client, en observateur et fond de scène côté cour. L’espace entre les deux ne se franchit pas, les quelques pas exécutés craquent sous les débris, monde brisé, monde qui se réfléchit dans ces morceaux empilés.

Le dealer, Souleymane Sanogo, est un danseur malien, à coups sûrs un excellent danseur. De ce fait le metteur en scène le met en danse. Tout au long du spectacle il est en mouvement, sans raison particulière et le texte porté perd en intensité, notamment dans l’ambigüité de sa relation à l’autre. On a logiquement envie de le voir danser vraiment, comme il l’a fait dans sa chorégraphie La Danse ou le chaos. La mise en scène le place ici dans un monde aquatique qui atténue la brutalité de l’échange. « Dites-moi donc, vierge mélancolique, en ce moment où grognent sourdement hommes et animaux, dites-moi la chose que vous désirez et que je peux vous fournir, et je vous la fournirai doucement, presque respectueusement, peut-être avec affection ; puis, après avoir comblé les creux et aplani les monts qui sont en nous, nous nous éloignerons l’un de l’autre, en équilibre sur le mince et plat fil de notre latitude, satisfaits d’être hommes et insatisfaits d’être animaux… »  Le client, Jean-Paul Sermadiras, quasi immobile c’est écrit dans la pièce, lointain et détaché, donne peu le change dans ce jeu de séduction et d’intimidation réciproque où il est plus spectateur qu’acheteur. « Alors je ne vous demanderai rien. Parle-t-on à une tuile qui tombe du toit et va vous fracasser le crâne ? On est une abeille qui s’est posée sur la mauvaise fleur, on est le museau d’une vache qui a voulu brouter de l’autre côté de la clôture électrique ; on se tait ou l’on fuit, on regrette, on attend, on fait ce que l’on peut, motifs insensés, illégalité, ténèbres. »

On reste un peu sur sa faim dans ce match aux balles souvent perdues où les nocturnes de la géométrie du temps se distillent à travers les méandres et la poétique d’un texte aux multiples facettes et écueils.

Brigitte Rémer, le 10 octobre 2020

Avec Souleymane Sanogo et Jean-Paul Sermadiras – collaboration à la mise en scène Laura Koffler – lumières Jean-Luc Chanonat – costumes Cidalia Da Costa.

Du 7 au 11 octobre 2020, du mercredi au samedi à 19h, dimanche à 15h – Le Lavoir Moderne Parisien, 35 Rue Léon, 75018 Paris – métro : Château Rouge – tél. : 01 46 06 08 05 – site : lavoirmoderneparisien.com

 

Sopro/ Le Souffle

© Filipe Ferreira

Texte et mise en scène Tiago Rodrigues – Théâtre 71 Malakoff/scène nationale, Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, dans le cadre du Festival d’Automne – Spectacle en portugais surtitré en français.

Le poumon du théâtre selon Tiago Rodrigues serait le souffleur. Le metteur en scène, directeur du Teatro Nacional Dona Maria II, à Lisbonne, ne nous mène pas sous la scène d’un théâtre à l’italienne dans le traditionnel trou du souffleur. Il invite sous les projecteurs, la souffleuse de son théâtre, Cristina Vidal, femme de l’ombre depuis vingt-cinq ans qu’il a dû convaincre, et construit un récit sur le théâtre. Sopro, signifie Le Souffle. Elle se souvient de la chanson de Nina Simone, Wild is the Wind, dont la voix emplissait le théâtre quand elle y était entrée pour la première fois, reprise a cappella par la troupe, au cours du spectacle.

Un grand plateau vide où le temps a fait son œuvre, par la végétation qui se faufile entre les lattes du parquet – quelques herbes, un arbuste – plateau entouré d’un tissu translucide qui s’envole, poussé par un souffle magique, une méridienne rouge théâtre, deux chaises, une lumière crue. Il ne s’agit pas de Six personnages en quête d’auteur, même si, comme chez Pirandello, nous sommes en répétition, il s’agit de la construction d’un nouveau spectacle, avec six acteurs, à partir de la mémoire de la Souffleuse, dans un théâtre en ruines.

Il a dit… Il a répondu… Il a dit… Vêtue de noir, la Souffleuse donne le texte aux acteurs en suspens, dans un souffle, et permet de rejoindre les deux rives du théâtre. Pour Tiago Rodrigues le théâtre devient la métaphore du fleuve. Par les textes se construit le récit de la Souffleuse, sa découverte du théâtre à cinq ans, sa mémoire, textes fragmentés qui reviennent en un flux et reflux, déposant leurs alluvions de mots oubliés, puis restitués. On entend des fragments de Bérénice, Antigone, Les Trois Soeurs et L’Avare arrachés de leurs contextes qui, mis bout à bout, ont un nouveau statut de texte à travers le spectre de Racine, Sophocle, Tchekhov et Molière. Derrière, les mouettes et le bruit de la mer.

Ne pas mourir. Rester en vie. Surtout ne pas mourir écrit Tiago Rodrigues, dramaturge et metteur en scène. Pour lui la vie et la mort croisent le théâtre, le réel et la fiction se superposent, l’art et la vie s’apostrophent, l’acteur reste au bord du vide. Par une théâtralité singulière, simple en apparence mais conceptuelle et élaborée, Tiago Rodrigues pose la question du théâtre, du sens de ce qui se passe sur un plateau, il le montre par le débat/combat d’idées entre le metteur en scène et l’actrice, par les aléas d’une troupe. Il a pour exemple la troupe tg STAN avec qui il a longtemps travaillé et défend les mêmes interactions, sans hiérarchie, à l’intérieur de la troupe qu’il a créée avec Magda Bizarro en 2003, Mundo Perfeito : la liberté de jeu et la prise de décision collégiale comme mode d’organisation et bases de leurs relations, l’idée de nomadisme défendue jusqu’en 2014, date de sa nomination au Teatro Nacional.

Depuis plus de cinq ans, Tiago Rodrigues est connu et reconnu en France où ses textes sont traduits – et publiées aux éditions Les Solitaires intempestifs – où il a présenté plusieurs de ses spectacles : By heart en 2014 au Théâtre de la Bastille qui a par la suite mis le théâtre à sa disposition pour une occupation artistique de deux mois, au printemps 2016. Il a alors invité soixante-dix personnes à participer à la création de deux performances : Ce soir ne se répétera jamais et Je t’ai vu pour la première fois, et il a créé Bovary. En 2015, au Festival d’Avignon, il a donné une version très personnelle d’Antoine et Cléopâtre d’après Shakespeare, et en 2017 présenté Sopro. Le Festival d’Automne l’accueille cette année pour les reprises/re-créations de Sopro et de By Heart.

Tiago Rodrigues parle de façon métaphorique de l’invisible, ici, le souffle de la scène, ce qui est caché, les coulisses, l’inspiration de l’acteur accompagné de la Souffleuse comme d’un double. De noir vêtue, elle suit l’acteur comme le manipulateur s’efface derrière la marionnette Bunraku. Pour le metteur en scène « la figure du souffleur concentre non seulement l’histoire du bâtiment théâtral mais aussi l’essence du geste théâtral parce qu’elle est avant l’esthétique, avant la forme ; son travail est souterrain. » La théâtralité selon Tiago Rodrigues repose sur une économie de moyens devenue la base de sa grammaire théâtrale et se construit à partir du vide premier, ici le no man’s land d’un théâtre au passé. Avec l’équipe il construit la dramaturgie, invente ses codes – jamais les mêmes, de spectacle en spectacle – introduit l’illusion. Sopro serait comme un extrait du plus pur parfum dégageant l’essentiel du théâtre. Ni esbroufe ni moulins à vents, le style personnel qu’il imprime à partir de l’image d’une femme dans les ruines d’un théâtre où elle a travaillé toute sa vie comme souffleuse, apporte beaucoup d’émotion et parle de la fragilité de cet art de la scène. Pour s’imprégner de l’idée de ruines, la troupe a regardé les images d’archives de l’incendie du Teatro Nacional, en 1964, métaphore qui pourrait aussi évoquer, dans l’avenir, la disparition du théâtre. Et si le rêve devenait cauchemar et véritable dystopie ?

Brigitte Rémer, le 10 octobre 2020

Avec Isabel Abreu, Sara Barros Leitão, Romeu Costa, Beatriz Maia, Marco Mendonça, Cristina Vidal – scénographie et lumières, Thomas Walgrave – costumes, Aldina Jesus – son, Pedro Costa – assistant à la mise en scène, Catarina Rôlo Salgueiro – opération lumières, Daniel Varela – traduction, Thomas Resendes – surtitres, Rita Mendes – production exécutive, Rita Forjaz – Assistante production, Joana Costa Santos – production Teatro Nacional D. Maria II (Lisbonne) – production de la tournée francilienne Festival d’Automne à Paris – avec le soutien de l’Onda.

7 et 8 octobre 2020, au Théâtre 71 Malakoff/scène nationale, 3 place du 11 novembre, 92240 Malakoff – métro : Malakoff Plateau de Vanves – tél. : 01 55 48 91 00 – site : www.malakoffscenenationale.fr – Samedi 10 octobre, au Théâtre Jean Vilar de Vitry, 1 Place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine – tél. : 01 55 53 10 60 – site : www.theatrejeanvilar.com

Exils intérieurs

© Théâtre de la Ville

Théâtre-Performance mis en scène par Amos Gitai, artiste associé au Théâtre de la Ville – textes de Thomas Mann, Hermann Hesse, Rosa Luxembourg,  Antonio Gramsci, Else Lasker Schüler, Albert Camus – Extraits vidéo de Berlin-Jérusalem, Kippour, Lullaby to my father, Terre promise, Tsili – au Théâtre de la Ville/Théâtre des Abbesses.

Artiste associé au Théâtre de la Ville, Amos Gitai y avait présenté l’année dernière Letter to a friend in Gaza où il mettait à l’honneur Albert Camus (cf. notre article du 12 septembre 2019). Dans Exils intérieurs, le réalisateur-metteur en scène, reste fidèle à l’écrivain en livrant des passages de son Discours d’Upsala, sur L’artiste et son temps, prononcé le 14 décembre 1957, quelques jours après le discours de Stockholm accompagnant le Prix Nobel qui lui était remis. « L’artiste, comme les autres, doit ramer sans mourir, s’il le peut. »

Le spectacle débute avec la voix de Jeanne Moreau sur des images de pluie diluvienne, comme une fin du monde. On est entre le passé simple et le present perfect. A côté du Discours de Camus, d’autres textes d’une grande force, datant de la fin du XIXème / début du XXème, nous sont restitués par d’éblouissants acteurs qui prennent place, un à un, à la grande table faisant face aux spectateurs. Amos Gitai tisse, entre ces écrits, un dialogue imaginaire sur le thème de l’oppression, de l’exil et sur la place de l’artiste. Jérôme Kircher tient le rôle de Monsieur Loyal, chargé d’introduire chaque personnalité, par sa biographie.

Le premier texte est de Thomas Mann (1875-1955) par la voix et la présence à la table de Markus Gertken. Sa longue correspondance échangée dans les années 1933/34 avec Herman Hesse rend compte de l’époque et des positions de chacun sur fond de 2nde Guerre mondiale. Tous deux sont écrivains de langue allemande, tous deux exilés en Suisse, tous deux déclarés inaptes au combat pour problèmes de santé, tous deux influencés par les philosophes, Schopenhauer pour le premier, Jung pour le second. Thomas Mann, tient en haute estime Hermann Hesse malgré une certaine distance qui est toujours restée entre eux. S’il n’avait été écrivain il aurait voulu être chef d’orchestre, il avait appris le violon. Il est l’auteur de nombreux essais et de pièces de théâtre, de romans, entre autres de Les Buddenbrook, sur la grandeur et la décadence d’une famille, qui pourrait être la sienne, ouvrage publié en 1901 chez Fischer, à Berlin ; de La Mort à Venise publié en 1911, inspiré de la fin de vie de Gustav Mahler, réflexion sur la mort, l’amour, le mal, l’art et la culture ; de La Montagne magique publiée en 1924, ouvrage dans lequel transparaissent les débats politiques, philosophiques et religieux de l’époque, pour lequel il a reçu le Prix Nobel de Littérature, en 1929. Son positionnement politique est assez flou et il hésite, pendant longtemps, à l’officialiser. En 1922, dans une conférence prononcée à Berlin, il prend position pour la jeune démocratie de Weimar, puis à partir de 1930 lutte contre l’hitlérisme et travaille sur la synthèse entre humanisme et politique. En 1936, Thomas Mann est en exil volontaire en Suisse depuis trois ans, il n’a encore rien dit publiquement concernant l’antisémitisme nazi. Soumis à la pression des deux camps, il comprend qu’il lui faut officialiser ses positions. « Rien de bon ne peut venir des dirigeants allemands, pour l’Allemagne ou pour le monde » déclare-t-il. Sa citoyenneté lui est immédiatement retirée par le Reich et le Doyen de l’Université de Berlin annule sa distinction Honoris Causa. La lettre-réponse que lui adresse l’écrivain est lue dans le spectacle.

Tôt exilé en Suisse avec ses parents, à Bâle, Hermann Hesse (1877-1962) avait eu une jeunesse tourmentée, avec des idées suicidaires et peu de projection dans l’avenir. Il découvre le domaine les livres en débutant comme apprenti vendeur en librairie où il publie ses poèmes dans des revues. Son premier roman, Peter Camenzind, est édité en 1904 chez Samuel Fisher, il commence par ces mots Au commencement était le mythe… Cette publication lui vaut d’emblée une belle consécration littéraire. Pendant la Première Guerre mondiale, depuis Berne où il vit alors, il s’occupe de l’assistance aux prisonniers de guerre allemands et leur expédie des livres. Il critique et lutte contre la politique allemande. Ses romans les plus connus sont Le Loup des steppes (1927), Narcisse et Goldmund (1930), Le Voyage en Orient (1932). En 1933, Bertold Brecht et Thomas Mann s’arrêtent chez lui dans leurs voyages vers l’exil. Par ses écrits, Hermann Hesse tente, à sa manière, de contrer l’expansionnisme allemand. Ses prises de position contre la guerre et le nationalisme lui valent des campagnes de dénigrement. Il fait front contre les querelles politiques en se réfugiant dans une posture spirituelle et de retrait. Il obtient le prix Nobel de littérature en 1946 pour son roman Le Jeu des perles de verre. « Pour que le possible se réalise, il faut toujours tenter l’impossible » écrit-il. Hans Peter Cloos habite les mots de l’écrivain.

Troisième personnalité, le philosophe et théoricien politique, membre fondateur du Parti communiste italien, Antonio Gramcsi (1891-1937), par la présence et la voix de Pippo Delbono qui donne lecture de ses lettres de captivité, le régime mussolinien l’ayant emprisonné à partir de l’année 1926, et jusqu’à sa mort. Né en Sardaigne et de fort mauvaise santé, Gramsci trace sa route de manière singulière et ne se trouve jamais là où on l’attend. Il fait des études de Lettres à Turin dans des conditions matérielles difficiles, mais curieux de tout, puise dans bien d’autres disciplines telles que le droit, l’économie, la philosophie et la linguistique. D’abord proche des mouvements sardes autonomistes, il s’intéresse aux cercles des jeunes socialistes et c’est à Turin, ville où l’industrie automobile bat son plein, qu’il comprend l’immense fossé existant entre le patronat et le prolétariat. Comme ses collègues allemands, Gramcsi n’est pas mobilisé en 1915 pour raisons de santé, mais rend compte de la guerre vue par les classes sociales dominées, dans le journal L’Avanti où il écrit. Il s’intéresse à la culture, crée différentes revues et n’hésite pas à utiliser verve et irrévérence. Après avoir fondé le Parti communiste italien en 1921, Gramsci participe en 1925, à Moscou, au Ve congrès de l’exécutif élargi de l’Internationale Communiste. Il est arrêté le 8 novembre 1926, comme les autres députés socialistes et communistes, pour conspiration, instigation à la guerre civile, apologie du crime et incitation à la haine de classe. Ce ne sont pas ses célèbres Cahiers de prison qui sont lus ici mais les lettres à sa famille, déchirantes car imprégnées de solitude, à sa mère, à Tania sa belle-sœur qui l’accompagne jusqu’au bout de ce parcours hors de la vie sociale et familiale, à l’un de ses fils, Delio, pour prendre des nouvelles de ses autres enfants. Au son du violon et sur des images de neige et d’immensités désertes, il subit les derniers moments de son écrasement. « J’étais, je suis, je serai. Je résisterai » dit-il encore.

Les écrits de Rosa Luxemburg, (1871-1919) militante marxiste et révolutionnaire allemande formée en économie, en philosophie et en droit sont ensuite lus par Talia de Vries. Née en Pologne sous domination russe, Rosa Luxemburg fait de brillantes études au lycée de Varsovie où elle milite très tôt au sein du parti socialiste révolutionnaire, Prolétariat. Contrainte de s’enfuir en Suisse, elle y passe une thèse d’économie politique, acquiert la nationalité allemande en 1898, milite au sein du SPD, le Parti social-démocrate et défend l’Internationalisme, qu’elle oppose au Nationalisme, ainsi que l’idéologie marxiste. Elle cofonde la Ligue spartakiste – un mouvement d’extrême gauche marxiste révolutionnaire, actif en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale – et le Parti communiste allemand. Elle meurt assassinée à Berlin pendant la révolution allemande, le 15 janvier 1919. Son travail théorique touche au capitalisme, qu’elle dénonce avec force, à la révolution et au développement des idées démocratiques. Elle défend « La liberté de celui qui pense autrement. »

Dernière personnalité évoquée dans le spectacle, moins connue en France, Else Lasker Schüler, (1869-1945) poétesse expressionniste judéo-allemande à l’identité disloquée, née à Elberfeld, au nord-ouest de l’Allemagne, région qu’elle quitte en 1894, à peine mariée, pour Berlin. Là, l’effervescence culturelle de l’avant-guerre lui convient. Son errance dans les cafés lui fait rencontrer intellectuels et artistes. Elle noue des liens notamment avec Franz Marc, créateur avec Kandinsky du groupe d’artistes d’inspiration expressionniste, Le Cavalier bleu ; Georg Trakl, grand poète lyrique autrichien dont l’existence fut tragiquement marquée par la drogue, l’alcoolisme et l’autodestruction, qui mourut à l’âge de vingt-sept ans d’une overdose et qui écrivit en 1904, Crépuscule et Déclin, une de ses œuvres majeures et en 1914 le lied et poème Kaspar Hauser. Claude Régy monta de lui Rêve et folie, son ultime spectacle, en 2016 ; Gottfried Benn, écrivain et médecin allemand, l’un des plus grands écrivains germanophones de sa génération considéré comme une figure de l’expressionnisme. Else Lasker Schüler divorce, abandonne sa vie confortable et devient une figure emblématique de la bohême berlinoise. Excentrique et de tempérament exalté, les poèmes ardents qu’elle écrit, dits par la voix d’Hanna Schygulla, deviennent un creuset du surréalisme. « Je fis pour toi le ciel couleur de mûre Avec le sang de mon cœur. Mais tu ne vins jamais avec le soir… Je t’attendais, debout, chaussée de souliers d’or. » ou encore « Me voici parvenue au terme de mon cœur. Nul rayon ne mène au-delà. Derrière moi je laisse le monde. Les étoiles s’envolent : oiseaux d’or. » Elle reçoit le prix Kleist en 1932, part en 1933 à Zurich pour fuir la montée du national-socialisme, entreprend des voyages en Palestine en 1934 et 1937, « pour m’évader en moi-même. » Elle est déclarée apatride en 1938. C’est à Jérusalem qu’elle meurt, en 1945.

L’œuvre féconde d’Amos Gitai prend ici une nouvelle forme et une autre dimension par l’espace de réflexion qu’il propose à travers les textes choisis, mêlant les langues dont la traduction s’affiche sur un grand écran, en fond de scène. Des projections d’images issues de ses films accompagnent de loin en loin le parcours (Berlin-Jérusalem, Kippour, Lullaby to my father, Terre promise, Tsili). Le chant virtuose de Nathalie Dessay traverse ces Exils intérieurs dans lesquels l’actrice-cantatrice glisse comme une âme morte à travers les mots et les séquences. Plusieurs respirations musicales transmettent ses vibrations, jusqu’à la magnifique interprétation de L’Invitation au voyage de Baudelaire, qu’elle chante, Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur D’aller là-bas vivre ensemble ! Aimer à loisir, Aimer et mourir Au pays qui te ressemble ! » Elle est accompagnée du sensible doigté de trois musiciens, présents tout au long du spectacle – Philippe Cassard au piano, Bruno Maurice à l’accordéon, Alexey Kochetkov au violon. Le Discours d’Upsala, sur L’artiste et son temps d’Albert Camus ferme le spectacle. Un à un, acteurs et musiciens quittent le plateau aussi discrètement qu’ils y sont entrés. « L’artiste fait face à deux abîmes, la frivolité et la propagande, chaque pas est une aventure. La liberté de l’art est comme une discipline ascétique. Créer aujourd’hui, c’est créer dangereusement. » Restent les sons cristallins du piano et l’épaisseur des mots que viennent de livrer avec ardeur et intensité les acteurs, de leur présence habitée.

Brigitte Rémer, le 8 octobre 2020

Avec Nathalie Dessay, Hans-Peter Cloos, Pippo Delbono, Markus Gertken, Jérôme Kircher, Talia de Vries – Avec les musiciens Philippe Cassard, piano – Alexey Kochetkov, violon – Bruno Maurice, accordéon – avec les voix de Hanna Schygulla et Jeanne Moreau – Lumière Jean Kalman – costumes Emmanuelle Thomas – assistante à la mise en scène Talia de Vries.

Du 1er au 5 octobre 2020 – Théâtre de la Ville / Théâtre des Abbesses – 31, rue des Abbesses.  75018 – Métro : Pigalle, Abbesses – www. theatredelaville-paris.com. –  tél. : 01 42 74 22 77

Et le cœur fume encore

© Loïc Nys

Conception, montage et écriture Margaux Eskenazi et Alice Carré – mise en scène Margaux Eskenazi – avec des extraits de textes de Kateb Yacine, Assia Djebar, Jérôme Lindon – Compagnie Nova, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis.

C’est à partir de 2016, presque dix ans après sa création et plusieurs pièces mises en scène par Margaux Eskenazi, que la Compagnie Nova s’est orientée vers une autre manière de penser les spectacles, axant son travail sur la problématique de la décolonisation. Margaux Eskenazi et son équipe ont élaboré un diptyque, Écrire en pays dominé dont le premier volet s’intitulait Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre, à partir de textes sur la négritude signés entre autres de Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire. Le second volet, Et le cœur fume encore – présenté dans le Off d’Avignon en 2019 – met en réflexion et spectacle la guerre d’Algérie et ses répercussions, avec ses zones d’ombre et ses non-dits, avec l’amnésie qui a suivi et qui se perpétue souvent dans les familles, d’une génération à l’autre. Au-delà du travail documentaire approfondi, l’écriture a pour point de départ la collecte de témoignages et récits de vie, réalisée et traitée par Alice Carré et Margaux Eskenazi.

Le spectacle est construit en séquences et fait des allers-retours entre le présent et le passé, croise le destin et les témoignages d’Algériens, de Harkis – ces militaires algériens qui s’étaient engagés et avaient servi aux côtés des Français, de Pieds-noirs nostalgiques – français d’Algérie rapatriés en France dans les années 1960, de soldats et combattants de l’Organisation armée secrète (OAS) organisation militaire clandestine française et du Front de Libération Nationale (FLN) créé en 1954 dont les membres se battaient pour la création d’un État algérien démocratique et populaire.

Un simple rideau de tulle permet la transformation de l’aire de jeu, délimitée par un grand praticable. Quelques chaises, de chaque côté. La première séquence se passe le 24 décembre 1955 dans une Section administrative spécialisée (SAS) autrement dit une caserne située dans une zone rurale, chargée de faire barrage entre les nationalistes du FLN et les populations musulmanes locales. En cette nuit de Noël les appelés décident de faire la fête et commencent à se lâcher, jusqu’au rappel à l’ordre manu militari de leur officier. Du casino de la Corniche à Alger au Stade de France de Saint-Denis, de la Goutte d’Or à Paris jusqu’à Mantes-la-Jolie, les sept acteurs se démultiplient et glissent d’un rôle à l’autre avec fluidité, générosité et virtuosité, en mélangeant les genres de manière indifférenciée.

Il y a l’ancien ouvrier métallurgiste, ex-militant du FLN, mal accueilli à son retour en Algérie car supposé communiste ; il y a celui qui interroge sa grand-mère, en 2018, l’obligeant à fouiller sa mémoire ; il y a les jeunes des cités qui envahissent en 2001 la pelouse du Stade de France en agitant des drapeaux algériens à la fin du match France/Algérie, une façon de plaider la reconnaissance pour leurs parents, ex-combattants, et pour eux de défendre leur statut de français à part entière, et d’espérer l’égalité des chances ; on assiste à Alger au tournage du film La Bataille d’Alger, en 1965, réalisé par Gillo Pontecorvo, une reconstitution de la véritable bataille d’Alger qui s’est déroulée en 1957 et opposait les militants du FLN aux parachutistes français de la dixième division, pour prendre le contrôle de la Casbah d’Alger ; la réunion d’anciens combattants qui fête en 1992 le trentième anniversaire de l’Indépendance de l’Algérie, à Saint-Étienne, réunion qui tourne au règlement de comptes – celui qui ne s’en est pas remis, ceux qui s’opposent et règlent leurs comptes, celui qui est né dans un camp de réfugiés harkis et y a vécu toute sa jeunesse, qui en raconte la précarité et les difficultés de vie sans la reconnaissance de ceux auprès de qui ses parents ont combattu ; la troisième génération de Mantes-la-Jolie qui cherche à comprendre pourquoi tant de silence autour de cette guerre, même en famille, pourquoi on ne leur apprend pas la langue arabe, et comment on a pu leur donner des prénoms français dans lesquels ils ne se reconnaissent pas. « Moi qui ai toujours vécu en France, je découvrais que cette histoire était aussi la mienne. Je réalisais que j’étais partie pleine de questions. J’avais la rage contre la France, mais je ne savais pas grand-chose de l’Algérie. Et ma famille d’Algérie, avait la rage contre l’Algérie. Moi, je devais me construire au milieu de ça » dit la fille de Brahim.

Trois moments clés entrecoupent ces bribes de récits. Le premier est un dialogue entre Kateb Yacine (1929-1989) et Jean-Marie Serreau (1915-1973), dans la loge du Théâtre Molière de Bruxelles, le 25 novembre 1958, juste avant la représentation de Le Cadavre encerclé. Couronné par le grand prix national des Lettres, en France, en 1986, Kateb Yacine était poète, romancier – auteur notamment de Nedjma (1956) et de Le Polygone étoilé (1966) et dramaturge algérien, – auteur entre autres de Le Cercle des représailles (1959), de Les Ancêtres redoublent de férocité, joué au TNP en 1967, de Boucherie de l’Espérance, quatre pièces écrites entre 1972 et 1988 et publiées après sa mort, en 1999. Jean-Marie Serreau metteur en scène, ancien élève de Charles Dullin, fut le découvreur de grands auteurs comme Beckett, Genêt, Ionesco, Césaire et Kateb Yacine, dirigea le Théâtre de Babylone et créa le théâtre de La Tempête, à la Cartoucherie de Vincennes. Il est un des premiers metteurs en scène français à avoir élargi l’horizon théâtral par l’ouverture à l’international et par les premiers apports audio-visuels au théâtre. Dans leur échange avant le lever de rideau, on apprend que des menaces d’attentat planent sur la représentation et que le premier acteur entrant en scène risque fort d’être liquidé. L’acteur entre quand même en scène. L’attentat annoncé n’a pas lieu. Le titre du spectacle Et le coeur fume encore est tiré d’un poème de Kateb Yacine et seule une petite phrase extraite de Le Polygone étoilé nous est offerte : « Persuasif et tremblant J’erre au bord de la grotte Vers la limpide imploration. Point de soleil encore Mais de légers nuages Des oiseaux gémissants. J’ai la douceur du peuple Effrayante Au fond du crâne. Et le cœur fume encore. L’hiver est pour demain. » On aurait aimé en entendre davantage.

Le second moment clé se passe au tribunal de première Instance, où le directeur des Éditions de Minuit, Jérôme Lindon, est convoqué, le 20 décembre 1961 pour provocation à la désobéissance. Un morceau de choix dans le spectacle. Lindon est l’un des signataires du Manifeste des 121 paru le 6 septembre 1960, sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. L’objet du délit pour cette convocation au tribunal est un roman intitulé Le Déserteur, de Jean-Louis Hurst, publié sous le pseudonyme de Maurienne un an avant aux Éditions de Minuit, manifeste anticolonialiste incitant à la désertion et dénonçant la torture, aussitôt interdit et saisi. Le procureur charge. Gallimard témoigne. Jérôme Lindon aidé de son avocat défend avec brio la liberté d’expression. Il est condamné. Dans Les Cahiers du bruit il commente : « Chaque Français sait (…) depuis le 18 juin 1940 que la désobéissance ne constitue pas forcément un crime en soi, et qu’on risque même dans certains cas – cela s’est vu à la Libération, par exemple, ou après le 22 avril (ndlc : date de tentative de putsch des généraux, à Alger, en 1961) d’être condamné pour n’avoir pas désobéi à ses supérieurs. »

Le troisième moment clé est le discours de réception à l’Académie Française de l’écrivaine Assia Djebar, le 22 juin 2006, au-delà de la double peine qu’aurait pu être le fait d’être femme d’une part, Algérienne, d’autre part, pour entrer dans cette noble institution, elle rappelle : « … Il y a une autre Histoire, Mesdames et Messieurs, et consécutive à celle-ci… Permettez-moi de l’évoquer à présent : la France, sur plus d’un demi-siècle, a affronté le mouvement irréversible et mondial de décolonisation des peuples. Il fut vécu, sur ma terre natale, en lourd passif de vies humaines écrasées, de sacrifices privés et publics innombrables, et douloureux, cela, sur les deux versants de ce déchirement… L’Afrique du Nord, du temps de l’Empire français, – comme le reste de l’Afrique de la part de ses coloniaux anglais, portugais ou belges – a subi, un siècle et demi durant, dépossession de ses richesses naturelles, déstructuration de ses assises sociales, et, pour l’Algérie, exclusion dans l’enseignement de ses deux langues identitaires, le berbère séculaire, et la langue arabe dont la qualité poétique ne pouvait alors, pour moi, être perçue que dans les versets coraniques qui me restent chers… Mesdames et Messieurs, le colonialisme vécu au jour le jour par nos ancêtres, sur quatre générations au moins, a été une immense plaie ! »

Et le cœur fume encore met en jeu l’Histoire, avec la force qui se dégage de certaines séquences, de nature et style disparates, toutes portées avec conviction et talent par les acteurs. Certaines sont traitées sur un ton ludique, voire parodique, jamais caricatural, ce qui n’enlève rien à la profondeur des sujets abordés, longtemps restés tabous. Le va-et-vient dans le temps construit de manière assez aléatoire – il n’y a aucune chronologie – et le passage du réel à la fiction pourraient être fastidieux il ne le sont pas, la proposition garde une justesse de ton pour traiter de manière vivante et documentée une part bien sombre des relations complexes entre la France et l’Algérie. « Pourquoi es-tu parti en France ? » demande le fils à son père. La responsabilité des politiques est en question, la transmission et l’exploration de la mémoire aussi.

Brigitte Rémer, le 6 octobre 2020

Avec : Armelle Abibou, Loup Balthazar, Malek Lamraoui, Yannick Morzelle, Raphaël Naasz, Christophe Ntakabanyura, Eva Rami et la participation artistique du Jeune Théâtre National – avec les voix de Éric Herson-Macarel, Nour-Eddine Maâmar, Paul Max Morin – collaboration artistique Alice Carré – espace Julie Boillot-Savarin – lumières Mariam Rency – vidéo Jonathan Martin, Mariam Rency – création sonore Jonathan Martin – costumes Sarah Lazaro – régie générale et lumière Marine Flores.

Du 30 septembre au 11 octobre 2020, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h30 – Théâtre Gérard Philipe/CDN de Saint-Denis, 59 Boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis – métro : Saint-Denis Basilique – Tournée 2020 : 13 octobre, Centre culturel Charlie Chaplin, Vaulx-en-Velin – 15 octobre, Espace 93, Clichy-sous-Bois – 17 octobre, Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France –  4 novembre, Théâtre de Corbeil Essonne – 6 novembre, Théâtre de Privas, Scène conventionnée –  9 et 10 novembre, Théâtre d’Angoulême, Scène nationale – 13 novembre, Théâtre Le Sémaphore, Scène conventionnée de Port-de-Bouc – 18 novembre, Théâtre Au Fil de l’eau, Pantin –  24 novembre, Théâtre La Passerelle, Scène nationale de Gap – 26 et 27 novembre, Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence – 28 novembre, Théâtre Antoine Vitez, Aix-en-Provence – 1er au 13 décembre, Théâtre National Populaire, Villeurbanne – 15 au 17 décembre, Comédie de Reims, CDN.

Impressions… d’être

© Nicolas Frize

Création musicale de Nicolas Frize / 2e volet – pour soprano, mezzo-soprano, ténor, flûte, hautbois, basson, trompette, clarinette basse, piano, orgue, groupe de rock, violon, violoncelle, basse de viole, contrebasse, archiluth, guitare électrique, percussions, récitante, claviers numériques et écritures, choeur, sons enregistrés, vidéos et rencontres graphiques – à la Direction de l’information légale et administrative (DILA).

Cette création s’inscrit dans le cadre de la résidence Impressions… d’être qui a débuté en 2018 en son premier volet, dans différentes imprimeries comme le groupe Riccobono, le groupe Stipa et à la Direction de l’information légale et administrative. Pour ce second volet, le public est réparti en quatre groupes à son arrivée et invité à circuler dans le bâtiment de la Direction de l’information légale et administrative du XVème arrondissement, chacun en un parcours guidé, spécifique.

La nouvelle composition musicale de Nicolas Frize est construite en cinq mouvements : quatre pièces courtes d’une durée de neuf minutes chacune, une cinquième de trente minutes. Cinq étapes donc pour le public dans ce lieu où s’impriment les journaux officiels, d’où ce titre à double lecture : Impressions… d’être.

Première halte dans la salle Crémieux-Brilhac, une grande bibliothèque du rez-de-chaussée, pour la pièce intitulée Geste où des podiums ont été montés dans les différents coins de la pièce. En diagonale, deux chanteuses, de styles différents, l’une mezzo-soprano, l’autre chanteuse rock accompagnée de guitaristes et d’un batteur, se répondent et se confrontent à l’usage d’Internet ; au centre une guitariste. Sur plusieurs écrans s’affichent de manière intermittente des informations juridiques, sociales et fiscales qui se perdent dans la marée montante du son qui voyage. Les morceaux sont alternés, chaque spectateur se déplace et fabrique son propre environnement dolby stéréo.

Dans l’atelier d’impression où les rotatives sont à l’arrêt, rendez-vous est donné pour la seconde escale musicale intitulée Figure. De gros rouleaux de papier posés au sol tiennent lieu de scénographie. Un choeur psalmodie et chante comme un début d’oratorio, avant de lancer au vent ses feuilles partitions. Un pianiste guide l’ensemble, suivi d’un violoniste. Des triangles, une table à percussions luminescente déclenchent le vent et la tempête. Une bille roule sur la toile tirée d’un cylindre de papier et des graines y glissent en un léger effleurement. Des portées sont dessinées sur ces imposants rouleaux immaculés, une lumière crue s’inscrit sur l’écran musical.

Instant, sur le plateau dit Vie Publique, accueille les spectateurs dans son grand open space du 4ème étage, après un parcours labyrinthe. Ils sont invités à s’asseoir devant des bureaux, l’ambiance est intime. En temps ordinaire, des rédacteurs s’y concentrent pour faire la synthèse de textes officiels. Ici, les musiciens se fondent dans le public : quelqu’un tape sur l’ordinateur, le bruit amplifié des touches se mêle au grattement métallique de la Sergent-Major sur le papier, le vocal est chuchoté, un joueur d’archiluth se trouve au centre de l’espace, dans un bureau de verre la basse de viole occupe la place du contremaître, un homme au clavier numérique régule volumes et harmonies.

Après le secteur Vie Publique, les spectateurs se dirigent vers le Plateau dit Service Public pour entendre une pièce nommée Segment. Quelques portraits photographiques sont affichés dans les couloirs et une très longue Chut (e) de papier-partition graphique réalisée par le compositeur tombe dans la cage d’escalier, du 7ème étage au rez-de-chaussée. Dans cet open space du 3ème étage aux lumières rose fluo se trouvent sept interprètes qui se détachent par leurs chemises blanches, dispersés aux quatre coins de l’espace, avec leurs instruments : violon, violoncelle, contrebasse, hautbois, clarinette, flûte à bec. Ils se répondent et entrent en dialogue avec les sonorités électroacoustiques. Un ruissellement de graviers et bâtons de pluie retournés évoquent l’aquatique. Des guirlandes de post-it courent sur certains murs.

La dernière séquence, Situation, a lieu dans le grand atelier expédition finition où se retrouvent sans se croiser les quatre groupes, invités à changer de place à mi-parcours. Pupitres et instruments sont disséminés dans divers points. Face à la tombée de chaîne et aux palettes du grand atelier de façonnage se trouvent des liasses de papier restées en suspens. Deux solistes promènent sur de grandes feuilles leur partition, tout en chantant. L’orgue est intégré au contexte industriel. Avec leurs trompette, clarinette basse et basson, percussions, les chanteurs, et les musiciens vont d’un pupitre à l’autre. Une narratrice parle de l’écrit, en accord avec le lieu, des livres posés au sol évoque le paysage des mots et invite à partager les réflexions du compositeur : « Qu’est-ce qu’un livre ? Un assemblage de pages, des tas de piles à mettre ensemble… un objet façonné pour être feuilleté… des métiers différents… » Est-ce bien nouveau ?

Compositeur de musique contemporaine, Nicolas Frize poursuit depuis des années son chemin singulier à travers l’environnement sonore urbain, le monde du travail, l’univers carcéral, l’enfance. Il travaille sur la mémoire des sons et la recherche vocale, depuis 1975, date de création des Musiques de la Boulangère, une structure culturelle de production, création et formation implantée à Saint-Denis. « Tout est son tout est forme. Écrire c’est lutter contre le présent » dit-il. Ses œuvres sont le résultat de résidences artistiques longues qui nourrissent ses créations. Ainsi en 1984 il débute une collecte de plusieurs années sur la mémoire sonore, dans les usines Renault de Boulogne-Billancourt. Plus tard, il passe trois ans en résidence à la Manufacture Nationale de Sèvres, puis deux ans à l’usine PSA Peugeot Citroën de Saint-Ouen et deux ans aux Archives nationales. Il travaille sur l’acoustique, l’architecture, la spatialisation, en sortant des lieux habituels de concert, cherche la place de l’auditeur et réinvente les rapports publics-interprètes.

A partir de ses années d’expérience et d’investigation, Nicola Frize systématise les concerts déambulatoires, mêle musiques instrumentale et électroacoustique, interprètes professionnels et non-professionnels (ici certains issus des personnels de la Direction de l’information légale et administrative) et témoigne de son engagement citoyen. Pourtant, pour qui connaît son travail, une impression de déjà-vu commence à l’emporter, et si le processus d’élaboration reste séduisant et la démarche excitante pour ceux qui en sont partie prenante, il manque au spectateur la notion de renouveau en même temps que le décryptage d’un univers finalement assez personnel. Pour Impressions… d’être, « j’ai juste décidé de comprendre ce qui se passe avec l’impression. Courir après ces grandes feuilles de papier qui se maculent à si grande vitesse, sans les lire, juste les voir filer sous mes yeux et mes micros, chercher à saisir le sens de de quelque chose de mon époque, de toutes les époques, capter sans rien capter parce que ça va très vite et se répète sans fin… » telle est la déclaration d’intention émise par le compositeur, mais il manque la compréhension des textes qui permettraient peut-être au spectateur de mieux percevoir le sens de la proposition dans laquelle l’architecture devient le principal héros.

Incontestablement, Nicolas Frize sait transmettre et composer avec différents types et groupes de personnes. La valeur ajoutée vient aussi du lien qu’il crée avec le milieu scolaire et étudiant, pourtant les travaux graphiques sont ici peu mis en valeur dans le dédale des couloirs qu’emprunte le public. Ces travaux sont signés des étudiants de 2nde année préparant le Diplôme national des métiers d’art et du design du lycée Claude-Garamont de Colombes qui livrent leurs Impressions de soi sur papiers de soie, leurs fractions d’impression, leurs feuilles de chaîne et leurs corps d’impression, leurs livres numériques et impressions d’êtres, leurs impressions de rue. Et si l’idée théorique de la déclinaison des impressions est intéressante dans le contexte de la DILA, on reste un tant soit peu sur sa faim.

Brigitte Rémer, le 3 octobre 2020

Une production Les Musiques de la Boulangère et la Direction de l’information légale et administrative (DILA), avec le soutien de la direction régionale des Affaires culturelles d’Île de France – ministère de la Culture, le conseil départemental de Seine-Saint-Denis, la ville de Saint-Denis, la Spédidam, la Sacem, et le concours de la SACIJO, société anonyme de composition et d’impression des Journaux officiels.

Samedi 26 sept 2020, 14h – 17h – 20h – dimanche 27 sept 2020, 14h – 17h. DILA – Direction de l’information légale et administrative – 26 rue Desaix – 75015 Paris – www.museboule.free.fr