Archives mensuelles : juin 2017

Medea

© Sanne Peper

D’après Euripide – Texte et mise en scène Simon Stone, artiste associé à l’Odéon-Théâtre de l’Europe où le spectacle est présenté – en néerlandais surtitré.

C’est la présence de deux enfants d’une dizaine d’années, qui au point de départ et avant que la lumière ne baisse, attire l’attention du spectateur en train de s’installer. L’un est à demi allongé le long d’une corbeille à l’avant-scène, l’autre en bord de plateau, ils vont et viennent. Prologue.

Quand le rideau se lève il dévoile un immense plateau blanc où le sol se fond dans le mur de scène, glacier ou désert à perte de vue, mirage ou psyché, le blanc éblouit. L’horizon se confond avec le sol, la terre avec le ciel. A mi-hauteur un écran où les visages sont repris en gros plan monte et descend, et sert parfois de limite ou de séparation.

Acte 1 scène 1, le retour d’Anna. Dans la famille, Anna, la mère, sort d’un hôpital psychiatrique pour avoir tenté d’empoisonner son époux, Lucas, infidèle, postulat de départ chez Simon Stone. Femme apparemment ordinaire dans une vie ordinaire, Anna rentre et Lucas son (ex) époux l’accueille avec bienveillance, admire une toile qu’elle a peinte et la complimente. On la croit guérie, une seconde chance lui est offerte. Comme une mouette aux ailes blessées elle tente la séduction, espère retrouver l’amour et reconstruire une vie familiale, avec les deux enfants. « Ce soir tu es à moi » dit-elle à Lucas, « je vais te reconquérir. » L’homme est chercheur dans un labo et selon elle « plus amoureux de ses éprouvettes que d’elle.» Elle y travaillait aussi. Et la conversation dévisse quand elle se risque à la question qui la brûle : « Tu l’as revue ? » Elle, c’est Clara, vingt-quatre ans, fille de Christopher, directeur du labo, devenue la nouvelle compagne de Lucas et belle-mère appréciée des enfants. L’arrivée d’Anna perturbe le fragile édifice. A la garde de leur père, les enfants essaient d’approcher leur mère et sont vite pris dans un conflit de loyauté. Passionnés d’images, ils tournent un court métrage et se serrent les coudes. Autour de Médée tout le monde s’inquiète, à commencer par Marie-Louise, assistante sociale chargée de l’accompagner dans sa réinsertion. Le patron du labo, futur beau-père de Lucas, la désavoue et lui demande de rendre son badge d’accès aux espaces de travail. Elle supplie mais il n’y a plus de place pour elle, ni familialement ni professionnellement.

Et l’histoire avance, jour après jour, les relations se dégradent. Une partie de ballon entre Anna et ses fils apporte un semblant d’insouciance, mais Anna boit et la bouteille, avec laquelle elle fait semblant de jouer lui est confisquée. Des déchirements ponctuent ses rencontres avec Lucas. Elle pense à un nouvel emploi dans la vente de livres, et fait lecture d’une scène cruelle : l’histoire d’une femme qui pendant le sommeil de son homme lui coupe le pénis et le jette par la fenêtre. Des connotations sexuelles ponctuent le spectacle. La dégradation de ses relations avec Lucas, pleine de non-dits sur le sexe – qu’elle qualifie de sexto, mi-texto mi-sexejustifie sa tentative d’assassinat. Une des premières questions qu’elle lui lance, à son arrivée : « Tu ne penses plus au sexe ? » Lucas lit Les Métamorphoses d’Ovide, les enfants jouent, traversant le plateau de cour à jardin en roulant sur un fauteuil de bureau. Marie-Louise interroge les garçons sur leurs relations avec Anna et avec Clara. La vie comme elle va, hier comme aujourd’hui. Rien de solennel, rien de mythique.

Trois semaines plus tard… affiché sur écran. Anna ne se réveille pas pour emmener les enfants à l’école, ils la pressent et tentent de la sortir de ses brumes. Pris en étau entre la supporter, la rejeter et la fuir, Lucas essaie de composer. Il annule le voyage aux Iles Fidji prévu avec Clara. Anna essaie de faire pencher la balance en sa faveur. Elle passe un deal avec Lucas : je signe la demande de divorce si « tu me baises ». Il décline, lutte, mais elle ne lâche rien, évaporée et mythomane. Après le passage à l’acte en coulisses et l’arrivée des garçons qui filment la scène, après l’agressivité d’Edgar à l’égard de son père (« Je te hais… ») et le visionnage des ébats devant Clara qui ne laisse rien paraître de son amertume devant Anna, l’étau se resserre et le drame avance. La montée dramatique est vertigineuse.

Deux jours plus tard… Une cendre fine et noire tombe des cintres et petit à petit fait tâche au centre du plateau blanc. Une discussion s’engage entre Anna et Clara pour la garde des enfants : «  Je les ai gardés, je les ai élevés dit la jeune femme. » Clara tente de déjouer la stratégie d’Anna, blessée au poignet après une probable tentative de suicide. Son état se dégrade, elle suit son destin, derniers sursauts avant l’horreur. Anna et Lucas se retrouvent sous la cendre qui continue de tomber. Elle, ne le lâche toujours pas. Alors il abat d’autres cartes et annonce que Clara est enceinte. Hystérique, Anna jette un cri et pleure comme une petite fille. Lui l’immobilise, la parole échangée a valeur de règlement de comptes, rythmée par la logorrhée d’Anna qui donne coup pour coup : « Nous faisions semblant d’être heureux… Nous n’aurions pas dû avoir les enfants, après tu ne me baisais plus… La première fois que j’ai couché avec toi… tu me faisais des cadeaux, tu t’arrangeais pour me rencontrer à la cantine… Tu m’as volé ma carrière… Je t’ai appris à penser… Tu baisais avec la chef de labo je le savais mais j’ai eu le tort de tomber amoureuse de toi…. Tout ce que tu me dois… Prendre les enfants, une mauvaise idée. » Tous deux sont dos au public et se tournent le dos. Elle, se roule dans la cendre.

Nouvelle tentative de se désengager pour Lucas qui annonce sa nomination comme chef de projet en Chine, son départ le lendemain avec Clara et les enfants. Les garçons passent comme des ombres. « Je ne vais pas te laisser faire » dit Anna « Je le peux j’ai la garde des enfants » répond Lucas. Le soir, les enfants partent dîner avec leur mère pour la soirée d’adieux, des enfants à remettre à leur père le lendemain midi. Puis tout bascule, Clara est tuée par Anna d’un coup de couteau dans la gorge, dans la mise en scène ce sont les enfants, mains innocentes, qui versent le sang. S’ensuit une image forte de Clara et de son père, main dans la main, face au public. Puis les appels téléphoniques incessants d’Anna à Lucas préparant son départ. Excédé, pendant un temps il ne décroche plus. Quand il le fait tout est achevé, le geste est accompli. Les enfants sont couchés sur les cendres. Anna les recouvre et continue à parler dans le vide. « Je pensais te sauver, Lucas… J’ai tout sacrifié à ton bonheur.» Puis elle raconte le meurtre : « Devant la télévision je leur ai donné un médicament, je les ai embrassés, ils se sont endormis… Ils seront heureux là où ils vont. » La lumière vire au rose orangé très pâle, couleur indéfinissable des aurores ou de l’au-delà. Marie-Louise poursuit le récit alors que l’immeuble est en feu. Lucas arrive et reste en état de sidération devant les flammes. Zoom sur les corps calcinés. L’écran descend, Lucas reste désespérément seul, de l’autre côté du mur de l’incompréhension.

On est à la fois loin et proche de Médée et de la mythologie, par l’écriture qui ici traverse le quotidien. Le geste de mise en scène est d’une grande force et justesse. Simon Stone s’est inspiré du cas de Deborah Green qui l’avait saisi et fasciné dans les années 90, pour construire son récit. La montée de la tension est très progressive jusqu’au paroxysme tragique et à la déchirure finale. Une musique sourde souligne et soutient les moments les plus sauvages. Résolument contemporaine, cette Médée offre une relecture du mythe, d’une intelligence et d’une sensibilité rares. Les acteurs du Toneelgroep d’Amsterdam – théâtre que dirige Ivo van Hove, où fut créée la pièce en décembre 2014 – sont justes dans les différents registres qui vont du quotidien à la tragédie grecque, et justement dirigés.

Né à Bâle de parents australiens, Simon Stone s’installe en Europe à partir de 2015, adapte et monte les grands textes comme Tchekhov, Ibsen, García Lorca et Wedekind. Il développe un travail fondamentalement collectif, interrogeant le théâtre et cherchant de nouvelles formes, ce qu’il fait et qu’il réussit si bien avec l’infanticide Medea, la mythique, l’intemporelle. Il ré-écrit le mythe et le transpose dans l’ordinaire avec un talent fou qui laisse à la tragédie tout son sens.

Brigitte Rémer, le 22 juin 2017

Avec : Fred Goessens (Herbert) – Aus Greidanus jr. (Lucas) – Marieke Heebink (Anna) – Eva Heijnen (Clara) – Bart Slegers (Christopher) – Jip Smit Fas Jonkers (Marie-Louise). En alternance, les enfants : Faas Jonker ou Rover Wouters, Edgar – Poema Kitseroo ou Stijn van der Plas, Gijs – Traduction Vera Hoogstad, Peter Van Kraaij – dramaturgie Peter Van Kraaij – scénographie Bob Cousins – lumière Bernie van Velzen – son Stefan Gregory – costumes An D’Huys.

Du 7 au 11 juin 2017 – Odéon/Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon, 75006 – Métro Odéon et RER B Luxembourg – www.theatre-odeon.eu – Tél. : 01 44 85 40 40

 

 

Jan Karski – Mon nom est une fiction

© Frédéric Nauczyciel pour le CDNO

D’après l’ouvrage de Yannick Haenel – Mise en scène et adaptation Arthur Nauzyciel – Production du Centre Dramatique National Orléans, Loiret, Centre – à La Colline Théâtre National.

Comme le livre – publié en 2009 et qui obtient le Prix Interallié – le spectacle est construit en trois parties. Seule la troisième partie est une fiction. Les deux premières témoignent, sous forme de récit, du génocide des juifs pendant la seconde guerre mondiale. On touche à l’indicible et Jan Karski, de son vrai nom Jan Kozielewski, né à Lodz (Pologne) en 1914, catholique et résistant, fait partie des derniers témoins.

Quelques mots du récit en langue polonaise comme prologue, et le bruit du train. Le premier tableau évoque le tournage du film de Claude Lanzmann, Shoah. Installé dans un fauteuil face à une caméra, un homme (Arthur Nauzyciel) raconte la difficulté du tournage au moment où Jan Karski doit témoigner : « Vers la fin du film, un homme essaye de parler, mais n’y arrive pas. Il a la soixantaine et s’exprime en anglais… Le premier mot qu’il prononce est Now (maintenant). Il dit : Je retourne trente-cinq ans en arrière puis tout de suite il panique, reprend son souffle, ses mains s’agitent : Non, je ne retourne pas, non…non. Il sanglote, se cache le visage et sort du champ. L’homme a disparu, la caméra le cherche. Tandis qu’il revient à sa place, son nom apparaît à l’écran : Jan Karski (USA). Ancien courrier du gouvernement polonais en exil. Ses yeux sont très bleus, baignés de larmes, sa bouche est humide. Je suis prêt, dit-il… »

Le second tableau fait place à la biographie de Jan Karski. Un grand écran à l’avant-scène couvre le plateau. Karski raconte son expérience de la guerre dans Story of a Secret State (Histoire d’un Etat secret) paru aux Etats-Unis en novembre 1944 et traduit plus tard en français sous le titre : Mon témoignage devant le monde. Pendant une vingtaine de minutes, accompagnant le récit de Jan Karski, une caméra zoome sur le tracé du ghetto de Varsovie, le nom des rues qui seront rayées de la carte : Ulica Biala, Ulica Miodowa… une voix de femme au léger accent raconte en off les arrestations, la barbarie, l’arrivée des trains, les jeunes soldats allemands tirant à bout portant, les suicides, les faux amis russes avec Katyn plus tard où seront exécutés tous les gradés de l’armée polonaise, la volonté d’exterminer. « Le pire n’est pas la violence dit-il mais la gratuité de cette violence. » Jan Karski touche ici à quelque chose de vertigineux : il comprend que le mal est sans raison. Il rencontre deux chefs de la Résistance juive. L’un représente l’organisation sioniste, l’autre l’Union socialiste juive, qu’on appelle le Bund. Ils le chargent d’aller informer les Alliés de la nature du génocide, et Karski écrit : « Pour nous, Polonais, c’était la guerre et l’occupation. Pour eux, juifs polonais, c’était la fin du monde. » Ils lui proposent de venir avec eux dans le ghetto, pour témoigner devant le monde. Par deux fois, ils le font entrer par un passage secret qui deviendra pour lui « comme une version moderne du fleuve Styx qui reliait le monde des vivant avec le monde des morts. »

Dans le troisième tableau – qui quitte le témoignage pour la fiction – porteur de ce message d’extermination, Karski découvre qu’on ne l’entend pas. Il évoque la légèreté du Président des Etats-Unis, Franklin D. Roosevelt, qui comme d’autres, l’écoute d’une oreille distraite, font semblant d’être gêné et refuse de croire. La Statue de la Liberté face au spectateur au début du spectacle prend toute sa valeur. Et, sous la plume de Yannick Haenel, Karski dit : « On a laissé faire l’extermination des Juifs. Personne n’a essayé de l’arrêter, personne n’a voulu essayer. Lorsque j’ai transmis le message du ghetto de Varsovie à Londres, puis à Washington, on ne m’a pas cru parce que personne ne voulait me croire. » Théâtralement, ce tableau se passe dans le foyer d’un théâtre, les lustres sont allumés, la musique de la salle de concert parvient aux spectateurs. Karski aime le music-hall et Fred Astaire. Le solo de claquettes syncopées qui fermait la première partie du spectacle – celle du tournage – s’explicite ici. Seul, Karski (Laurent Poitrenaux) poursuit son récit, signé Yannick Haenel refaisant l’histoire à l’envers avec ses deux plongées dans le ghetto, et formule les questions qui le taraudent : pourquoi cette volonté systématique de rayer du monde le peuple juif ? Pourquoi suis-je encore vivant ? Les mots sortent, enfin ! : « J’ai fait l’expérience de l’impossible. Ce jour-là, dans le camp, j’ai vu des hommes, des femmes, des enfants se vider de leur existence, et je suis mort avec eux. Plus exactement, je suis mort après, en sortant du camp. Je n’ai pas compris ce que je voyais dans le camp, parce que ce qui avait lieu se situait au-delà du compréhensible, dans un domaine où la terreur vous conduit, et où elle vous fige. » Une danseuse esquisse quelques pas et clôture le spectacle, représente-t-elle la parole revenue, les terribles nuits blanches de Karski, la conscience du monde, la mémoire ?

Créé en 2011 au Festival d’Avignon, le spectacle depuis sillonne les routes. Arthur Nauzyciel s’est emparé avec précision et délicatesse d’un sujet au départ peu théâtral et qui a valeur de transmission et de résistance, au sens fort du terme. De facture sobre, il délie la parole, en écho au poème dramatique de Yannick Haenel et pose la question de la représentation. Laurent Poitrenaux porte, en troisième partie, la complexité du trouble de Jan Karski, le poids de ses doutes et de ses obsessions, celui de la culpabilité de n’avoir pas été entendu ; les mots sont comme un espace de réparation. Car « Qui témoigne pour le témoin ? » demande Paul Celan sous la plume de l’auteur. Le spectacle est comme une petite musique de nuit mise en scène et en pensée théâtrale par Arthur Nauzyciel, ni didactique ni pédagogique, une trace, et une réflexion sur le monde et l’humain, le rôle du théâtre…

Brigitte Rémer, le 17 juin 2017

Avec Manon Greiner, Arthur Nauzyciel, Laurent Poitrenaux et la voix de Marthe Keller. Vidéo Miroslaw Balka – musique Christian Fennesz – décor Riccardo Hernandez – regard et chorégraphie Damien Jalet – son Xavier Jacquot – costumes José Lévy – lumière Scott Zielinski – Le roman Jan Karski de Yannick Haenel est publié aux Editions Gallimard.

Du 8 au 18 juin 2017 – La Colline Théâtre National, 15 rue Malte-Brun, 75020 – Métro : Gambetta – Tél. : 01 44 62 52 52 – Site : www.colline.fr

Biennale nationale de Photographie de Danse 2017

© Olivier Houeix

Mouvement [CAPTURÉ] 3ème édition de la Biennale nationale de Photographie de Danse, à Brive-la-Gaillarde – En partenariat avec Les Treize Arches Scène conventionnée et dans le cadre de Danse en Mai – Production et réalisation Compagnie Pedro Pauwels.

Après Limoges, c’est à Brive que fut programmée la troisième édition de la Biennale nationale de Photographie de Danse initiée par le danseur et chorégraphe Pedro Pauwels dont la Compagnie est implantée en Limousin, désormais Nouvelle-Aquitaine. La première édition, en 2013, mettait à l’honneur le travail du photographe Laurent Paillier avec ses Belles de danse ; la seconde, en 2015, présentait 30 années de danse dans l’œil d’un témoin, à travers 30 clichés emblématiques de l’œuvre de Jean Gros-Abadie. La troisième, en mai 2017, répondant à la commande faite par la Biennale, qui l’a produite, a permis à deux photographes, Olivier Houeix et Nathalie Sternalski, une conversation par images interposées sur le thème Viril mais correctUn dialogue photographique à propos de la danse masculine.

Olivier Houeix a capté les mouvements de nombreux chorégraphes et danseurs comme Michele Anne de Mey, Lucinda Child, Philippe Decouflé, Mats Ek, Thierry Malandain, Régis Obadia et beaucoup d’autres. Il parle de son parcours : « Durant ces années, j’ai piégé dans mes boîtiers d’innombrables instants d’une extrême photogénie, rares, fragiles, furtifs et tous uniques. Avec la conviction d’être plus cueilleur que chasseur d’images, car je ne prenais que ce qui s’offrait à voir… » Nathalie Sternalski couvre de nombreux festivals (Avignon, Marseille, Montpellier Danse, festival de danse de Cannes, etc) et a photographié elle aussi, de nombreux chorégraphes comme Pina Bausch, Dominique Boivin, Caroline Carlson, Sidi Larbi Cherkaoui, Herman Diephuis, Odile Duboc, Emio Greco et de nombreux autres. « Ce que je recherche dans la photo de danse est un croisement entre la fragilité du mouvement en limite de l’équilibre et une incarnation charnelle/passionnelle de l’interprète. Comme une extase, un instant suspendu» dit-elle. Les deux photographes ont joué le jeu des questions-réponses, positionnements-retraits, actions-réactions, la règle définie proposait à Olivier Houeix de lancer ses bouteilles à la mer c’est-à-dire ses photographies de danse, Nathalie Sternalski avait pour cahier des charges de les décoder et de réagir en faisant des contre-propositions : image contre image, danse et contredanse, détours et contours. Le résultat de ce dialogue en images, s’est construit sous le regard du directeur de la Biennale, Pedro Pauwels et l’analyse du critique de danse, Philippe Verrièle replaçant les photographies dans le mouvement chorégraphique général et donnant un éclairage sur les pièces racontées par chaque photographie. L’exposition a été inaugurée le 11 mai à la librairie Cultura de Brive autour de sept thématiques : L’Envol, La Fragilité, La Fraternité, L’Héroïsme, L’Ironie, La Tenue, La Virtus. Elle interroge la figure de l’homme danseur, encore pleine de préjugés, en réalité un beau sujet philosophique, artistique, éthique, et miroir de notre société.

D’autres expositions se sont tenues parallèlement, autres regards sur la danse et leurs interprètes : au Musée Labenche-Musée d’Art et d’Histoire de la ville de Brive, l’exposition La Danse autour de moi avec des photos réalisées par les habitants du Limousin, jeu de colin-maillard entre les œuvres traditionnelles dans leur traversée des siècles et le regard de jeunes photographes locaux, menant à un réel jeu de piste pour les repérer. Dans la petite salle des Treize Arches, trois photographes présentaient leur travail sous le titre Mouvements capturés : Anne Perbal, danseuse et chorégraphe, travaille sur le lieu et la matière dans un univers visuel élaboré en osmose avec un/une photographe ; Patrik André, photographe et vidéaste, passionné de cheval et fin cavalier, travaille sur la vibration et le rapport au vivant, liant le corps et l’âme  – anima – rapport qui, dit-il, le structure et nourrit toute son œuvre ; Eric Boudet expose la rétrospective d’un travail effectué au fil du temps sur la lumière, le mouvement, sa vitesse et son sens. Des clichés réalisés à partir de la performance Invisibles rêveurs de Muriel Corbel ont été projetés sous le titre Performance à photographier. Plusieurs actions se sont également inscrites dans l’ancrage territorial voulu par Pedro Pauwels, avec la présence de la danse dans la vie locale et le développement d’actions artistiques : une animation du centre ville avec des performances dansées dans les vitrines des boutiques du cœur de ville par de jeunes danseurs et danseuses pleine de vie et d’imagination, de Brive, Limoges et du Centre chorégraphique James Carlès de Toulouse. La danseuse et performeuse Lilas Nagoya crée une dynamique de feu avec un imaginaire et une prise de risque à décorner les bœufs. Les photographies d’Olivier Soulié, photographe attaché au Théâtre des Treize Arches, semées tels de petits cailloux blancs dans la ville, accompagnaient les performances.

Autres manifestations, les tables rondes qui permettent l’expertise et l’échange. La première, sur le thème Médiation culturelle et photographie de danse, quelle rencontre pour quelle métamorphose ? a invité les représentants d’institutions culturelles – Musée Labenche, DRAC Nouvelle-Aquitaine, Education Nationale – à croiser leurs regards avec les photographes et chorégraphes et, par l’expertise des partenaires, à présenter les actions menées en direction des publics. « La médiation représente l’impératif social majeur de la dialectique entre le singulier et le collectif et de sa représentation dans des formes symboliques » dit Bernard Lamizet, professeur à Sciences Po Lyon. Une seconde table ronde sur le thème Comment la photographie entre dans le processus de création des chorégraphes a permis aux chorégraphes et photographes de parler de leurs méthodes de travail et des interactions entre la danse et l’image, le poétique et le numérique et de s’interroger sur la photographie de danse entre silence et bavardage, sensations et images de synthèse, création et innovation.

Philippe Verrièle, journaliste, critique, pédagogue et écrivain a fait une belle conférence sur Serge Lido ou l’invention d’un genre, à partir de la démarche et des photos de cet « inconnu le plus célèbre de la danse » en réalité Sergiev Lidov, qui a quitté la Russie avec sa famille au moment de la Révolution, a photographié les stars et la danse – les stars, plutôt que la danse – et mélangé le glamour au cinéma et à la chorégraphie.

« La photographie de danse doit d’abord dire la danse, et le corps dansant énonce » formule Jacques Bachand travaillant sur l’idée de danse et altérité à l’Université du Québec. L’idée d’une Biennale de la photographie de Danse ne tombe pas du ciel ni des hauts plateaux. Elle est due au travail acharné de Pedro Pauwels qui la développe au fil des années avec une petite équipe de fidèles et beaucoup de ténacité. La confrontation transdisciplinaire entre arts de la scène et arts visuels, la rencontre artistique avec une ville et ses publics et les partenariats qui se tissent, ouvrent sur des espaces de recherche, d’émotions et de convivialité rares. « On ne peut pas mentir en dansant, car si l’on mentait, on ferait de soi-même, de son propre corps, un mensonge. Or le corps ne peut pas mentir » dit le chorégraphe Jiří Kylián, ce que ni les photographes capteurs de danse ni Pedro Pauwels, artisan du Corps capturé, ne sauraient nier.

Brigitte Rémer, le 20 juin 2017

Du 11 au 28 mai 2017 à Brive-la-Gaillarde. Les Treize Arches Scène conventionnée, Musée Labenche, librairie Cultura. Site : www.cie-pedropauwels.fr

Participaient aux tables rondes : 1/ Médiation culturelle et photographie de danse, quelle rencontre pour quelle métamorphose ? Françoise Augaudy, directrice du Pôle Arts et Patrimoine de la ville de Brive et directrice du Musée Labenche ; Jean-Paul Barthout, conseiller pédagogique départemental de la Corrèze – Olivier Houeix, photographe – Pedro Pauwels interprète et chorégraphe, directeur de la Compagnie Pedro Pauwels, directeur de la Biennale – Nathalie Sternalski, photographe – Marianne Valkenburg, conseillère Musique et Danse/Drac Nouvelle Aquitaine (Limoges) – Modération Brigitte Rémer – 2/ Comment la photographie entre-t-elle dans le processus de création des chorégraphes ? Anne Perbal, chorégraphe et photographe – Carole Vergne, interprète et chorégraphe – Gaël Domenger, infographe, responsable du laboratoire de recherche chorégraphique au CCN de Biarritz – Modération Philippe Verrièle.

 

Le Salon du Livre des Balkans

Table ronde avec Nedim Gürsel et Ahmet Insel – © BR

La 7ème édition du Salon du livre des Balkans s’est tenue les 19 et 20 mai 2017, à l’INALCO / Pôle des langues et civilisations, à l’initiative de Pascal Hamon, fondateur.

Les éditeurs venant des pays Balkans se sont réunis pour une nouvelle édition du Salon du livre dédiée à la littérature des pays dans lesquels ils vivent et travaillent : Albanie, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Croatie, Grèce, Kosovo, Macédoine, Monténégro, Roumanie, Serbie, Slovénie, Turquie. Autour des stands présentant leurs dernières publications, des rencontres entre publics, auteurs et œuvres, des signatures, dédicaces, tables rondes et cartes blanches ont permis dialogue et convivialité. Une exposition des photographies d’Alban Lecuyer, membre de l’Agence Picturetank, qui travaille sur la place des conflits dans les représentations du paysage urbain était à l’honneur, à partir de l’ouvrage qu’il publie, Ici prochainement : Sarajevo. Depuis 2012, le photographe développe un projet intitulé Ici prochainement et s’intéresse aux différentes formes de disparition de la ville : disparition symbolique, restructuration urbaine, négation de la mémoire collective des lieux. Avec Sarajevo, il évoque en images le rôle de l’architecture lors du siège de la capitale bosniaque, entre 1992 et 1995 et dans sa reconstruction. Avec et autour d’Alban Lecuyer, une table ronde sur le thème Portrait de ville : Sarajevo avant et après la guerre a réuni Jasna Samic auteur de Le givre et la cendre et Igor Stiks auteur de Le Serpent du destin ; la modération était assurée par Bernard Lory, enseignant à l’Inalco.

D’autres tables rondes ont ponctué ces journées, riches en événements et en publications dont l’une sur le thème La Grèce du Rébètiko. Cette poésie chantée associée à une musique populaire et très développée jusque dans les années 50, a réuni des spécialistes comme Michel Volkovitch auteur, traducteur et éditeur ; Eleni Cohen internationalement reconnue sur le sujet et Simon Rico journaliste, producteur et animateur radio. Un concert-lecture a été donné, avec Michel Volkovitch accompagné de Nicolas Syros musicien-joueur de bouzouki, Dimitra Kontou chanteuse et Menelas Evgeniadis à la guitare et au chant, moment fort de partage, et pour certains, de découverte. Une autre table ronde sur La littérature bulgare et ses langues a réuni quatre écrivains dont Guegorgui Gospodinov pour Un roman naturel, Albena Dimitrova pour Nous dînerons en français, Rouja Lazarova pour Le muscle du silence, Dimana Trankova pour Le sourire du chien. Modérée par Marie Vrinat Nikolov traductrice enseignante à l’Inalco, cette rencontre a ouvert sur des débats passionnés et passionnants.

Autres formes d’interventions proposées dans le cadre de ce Salon du livre des Balkans : un Café littéraire réalisé en partenariat avec l’Institut culturel Roumain et le Festival International de Littérature et de Traduction de Iasi (FILIT) sur le thème de la traduction. Simona Sora, auteure de Hôtel Universal et sa traductrice, Laure Hinckel, ont dialogué sur cet exercice complexe, mettant en débat la traduction comme simple transfert de langue, ou comme re-création. Un spécial Coup de cœur à Maya Ombasic pour Mostarghia sur le thème de l’exil, et à Rina Cela Grasset pour son livre sur la cuisine albanaise Du pain, du sel et du cœur, ont apporté nostalgie et saveur.

Une Carte blanche fut aussi donnée au journaliste Ahmet Insel et à l’auteur turc Nedim Gürsel qui ont dialogué sur La situation des intellectuels en Turquie : de la censure à l’autocensure, s’interrogeant sur les raisons pour lesquelles la Turquie n’arrive pas à se sortir d’un autoritarisme qui lui colle à la peau. Le premier fait un état des lieux et de l’inquiétude : après le temps de l’ouverture et la main tendue de l’Europe dans les années 90, constat de la fermeture du pays à partir des années 2006/2007 et manque d’indépendance des institutions ; état d’urgence depuis le coup d’Etat de juillet 2016 ; liberté de parole et de la presse confisquée ; l’arbitraire en guise de démocratie ; l’imprévisibilité avec des fonctionnaires licenciés, des universités saisies, des écoles fermées, des journalistes arrêtés ; la responsabilité de certains états. Le second, Nedim Gürsel, auteur d’une vingtaine de romans, nouvelles, essais et récits de voyage, a parlé de son itinéraire et de ses exils à compter des années 70.  Deux de ses premiers livres ont été censurés par le régime militaire turc. Son premier récit Un long été à Istanbul, a été traduit en plusieurs langues et a obtenu, en 1976, la plus haute distinction littéraire turque, le prix de l’Académie de la langue turque. En 1981, après le coup d’État militaire, le livre a été accusé d’avoir diffamé l’armée turque. En 1983, son premier roman, La Première femme, également accusé d’avoir offensé la morale publique, a été censuré par le régime militaire. Sa contribution au rapprochement des peuples grec et turc lui a pourtant valu, en 1986, le Prix Ipekci. Son livre, Les Filles d’Allah, jugé blasphématoire, a entraîné à son encontre des poursuites et diverses procédures. Pour Nedim Gürsel, les rives du Bosphore sont au carrefour de toutes les histoires, comme de ses souvenirs. Il en a fait le creuset de son œuvre, marquée par la nostalgie et par l’exil. Il observe que les écrivains payent un lourd tribut pour leur engagement dans leur art et évoque Nazim Hikmet emprisonné à seize ans, les accusations sans fondement, les assassinats par la police secrète. Le tableau est sombre pour les écrivains comme pour les journalistes dont beaucoup subissent les plus graves préjudices et sont arbitrairement détenus. Pour se protéger ils sont souvent contraints à s’autocensurer. Le dernier espace de liberté, celui de l’écriture, se restreint et l’illusion d’entrée dans l’Union Européenne n’a pas résolu le principal problème que pose l’écrivain : l’Islam est-il soluble dans la démocratie ?

Le Salon du livre des Balkans c’est aussi deux Prix décernés : le premier, le Prix des étudiants de l’Inalco récompense des textes de différentes factures tels que romans, pièces de théâtre, essais ou textes oniriques. Il a été remis cette année à l’écrivain croate Renato Baretic pour son livre Le Huitième envoyé, paru chez Gaia. Le second, le Prix du Public du Salon du livre des Balkans  a été mis en place il y a deux ans. Les lauréats du Prix 2016, Driton Kajtazi et Georges Arion ont reçu carte blanche pour un dialogue-dédicace à partir de la publication de leurs ouvrages : Alba aime les lettres pour le premier, Cible royale pour le second. Le Prix proposait cette année six textes sur le thème Villes souterraines vies cachées, accessibles pendant deux mois sur le site. Véritable coup de cœur du public, les internautes l’ont attribué à un auteur roumain, Paul Vinicius pour une série de poèmes Le soleil brille plus fort sous la terre, traduit par un autre poète, Radu Bata. Bien connu dans son pays, Paul Vinicius reste encore à découvrir en France. La revue Seine et Danube a publié quelques-uns de ses poèmes, en 2015. « Le ciel nous tombait sur la tête : il pleuvait avec Dieu dedans… »

Il faut beaucoup d’énergie et d’inventivité pour faire fonctionner ce Salon du Livre des Balkans, son fondateur-organisateur Pascal Hamon, en a. Le Salon est une plateforme d’échanges et de débats qui joue de la diversité des aires géographiques et des langues, dans toutes leurs richesses. La qualité des débats et l’ouverture culturelle, en lien avec les soutiens et partenariats, entrainent une réelle dynamique et convivialité pour l’expression littéraire des imaginaires, individuels et collectifs.

Brigitte Rémer, le 15 juin 2017

Avec le soutien du Centre National du Livre, de L’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), de la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (Bulac) et de la Société Française des Intérêts des Auteurs de l’écrit (Sofia) – Avec le soutien et la participation de l’Ambassade du Kosovo en France, de l’Institut culturel Roumain, de l’Institut culturel Bulgare, du Festival de Littérature et de Traduction de Roumanie – Comité d’orientation et d’organisation : Pascal Hamon fondateur du Salon, Loran Biçoku, Jacqueline Derens, Boris Dino, Jean-Claude Ducroux, Claudia Droc, Pierre Glachant, Evelyne Noygues, Ornela Todorushi-Association Albania, Hélène Rousselet, Yves Rousselet – Réalisation : Juliana Riska.

Salon du Livre des Balkans, BULAC-INALCO, 65 rue des Grands Moulins, 75013. Paris – Métro : BNF François Mitterrand, sortie Chevaleret – www.livredesbalkans.net

Art /Afrique, le nouvel atelier

© Kudzanai Chiurai

Les Initiés et Être là, deux expositions sur l’art africain, à la Fondation Louis Vuitton, ainsi qu’une sélection d’œuvres africaines réalisée à partir de la Collection de la Fondation.

La saison de l’art africain bat son plein. Après les deux expositions Afriques Capitales à la Grande Halle de La Villette et Vers le Cap de Bonne Espérance à la Gare Saint-Sauveur de Lille présentées par Simon Njami (cf. nos articles des 22 avril et 9 mai) la Fondation Vuitton met à l’honneur les Afrique(s) en trois dimensions.

Les Initiés réunit une sélection d’œuvres de quinze artistes emblématiques de la collection d’art contemporain africain de Jean Pigozzi, présentée pour la première fois à Paris. Le photographe et collectionneur rencontre l’art africain contemporain par l’exposition Magiciens de la terre présentée à la Grande Halle de La Villette en 1989, en partenariat avec le Centre Georges Pompidou. Riche héritier d’une firme automobile il est littéralement subjugué par ce qu’il voit et décide de s’investir dans sa nouvelle passion artistique, et d’investir. Il en rencontre la cheville ouvrière, un spécialiste de l’art africain et commissaire d’expositions indépendant, André Magnin et lui donne carte blanche pour le guider vers les œuvres d’artistes africains vivant dans leurs pays d’origine. Il faut beaucoup de temps pour dénicher les oeuvres et les artistes enclavés dans certains pays. Magnin sillonne les terres d’Afrique subsaharienne – francophones, anglophones et lusophones -. Pigozzi et Magnin se fixent trois règles : les artistes, originaires d’Afrique noire, doivent y vivre et y travailler ; ils ne s’inscrivent dans aucun formatage, ne viennent d’aucune école particulière, leur démarche est totalement libre ; les œuvres s’élaborent et se constituent comme des ensembles significatifs. Au fil des ans se sédimente la collection que Jean Pigozzi fait aujourd’hui partager. Eclectique, l’ensemble couvre tous les médiums – peintures, sculptures, photographies, vidéos et installations -. Elle réunit des œuvres percutantes. Pour n’en citer que quelques-unes : La Cité des étoiles pour métal, plastiques, bois, ampoules et composants électriques de Rigobert Nimi, de République Démocratique du Congo dont le manifeste dit « L’imagination et la recherche ne dépendent pas de la pauvreté ou du confort » ; du même pays les huiles sur toile de Moké, qui a commencé à peindre avec les doigts sur de petits morceaux de carton, à l’âge de douze ans et dont est présentée ici la toile Nuit chaude à la Cité ; les photographies en noir et blanc grands formats, de Malick Sidibé, du Mali, sur la danse des années 60 à 70 du twist aux Beatles en passant par une Nuit de Noël chaloupée ; celles de Seydou Keïta qui fait prendre la pose devant des fonds en wax avec un signe de modernité comme scooter ou poste de radio ; La colonisation de Pascale Marthine Tayou – qui présentait d’impressionnantes maisons à l’envers dans Afrique(s) capitales – aux pierres de couleurs et formes variées formant une galaxie reliant ciel et terre ou encore ses Indépendances ChaCha où il joue avec les cinquante-trois drapeaux des états africains et avec la carte de l’Union Africaine, sur un tapis vert. « Nous sommes tous la somme de mélanges, de rencontres, de pensées » constate-t-il ; les grandes statues de terre cuite de Seni Awa Camara, du Sénégal, artiste initiée à ces techniques dans son village natal, par sa mère ; les acryliques flashy de Chéri Samba ; les extraordinaires dessins de Abu Bakarr Mansaray, du Sierra Leone, pour crayon graphite, crayon de couleur et feutre sur papier, avec Alien Resurrection ; les aquarelles sur papier de Barthélémy Toguo et les coiffures les plus sophistiquées photographiées par J.D.’Okhai Ojeikere, du Nigéria. Une magnifique collection à quatre mains – celles de Jean Pigozzi et André Magnin – aux œuvres multiformes, où se croisent créativité, énergie, humour et poésie.

Le deuxième volet d’Art Afrique présenté à la Fondation Louis Vuitton s’intitule Être là, et se fait l’écho de la scène contemporaine d’Afrique du Sud, une des plus dynamiques du continent africain tant par ses institutions et universités que par ses galeries. Trois générations d’artistes y sont présentes :

Être là – La première génération aujourd’hui internationalement reconnue, des figures de référence portées par le militantisme sous l’apartheid, comme Jane Alexander avec son impressionnant Infantry with Beast une troupe de vingt-sept individus à tête de chiens marchant au pas cadencé sur un tapis rouge ; David Goldblatt et ses photographies entre noir et blanc ou couleurs selon le degré de sa colère, qui documentent l’histoire de son pays ; l’immense William Kentridge au carrefour des disciplines mêlant arts plastiques, performance, théâtre et opéra – dont les opéras « prolétaires » créés sous la Révolution culturelle chinoise entre 1966 et 1976 : partant de dessins au fusain qu’il filme, il composent les plans et superpose les images au fur et à mesure par apparition et effacement, avec des silhouettes marchant en procession vers une destination inconnue ; David Koloane parle des townships d’Alexandra et de Soweto où il a grandi et des chiens errants « symboles du traitement inhumain subi au temps de l’apartheid » ; après avoir débuté comme journaliste, Sue Williamson développe son travail de plasticienne par des images en regard de l’actualité et de l’histoire de son pays. Ces artistes restent au plus près de l’évolution historique et ont une véritable résonance auprès des jeunes artistes.

Être là – La seconde génération née dans les années 1970 travaille sur les identités plurielles et la défense de certaines minorités. Elle est représentée par des personnalités telles que Nicholas Hlobo qui cherche la « façon dont s’articule son pays avec le reste du monde » ; Zanele Muholi qui se définit comme une « activiste visuelle » et s’intéresse à la communauté lesbienne, marginalisée « la photo n’a pas de genre dit-elle » ; Moshekwa Langa, qui recompose mentalement une carte sur laquelle figurerait son village et travaille sur la notion d’atlas mondial avec des toiles de coton, de la terre et du vernis.

Être là – La troisième génération utilise différents médiums tels qu’installations, photographies, peintures, œuvres textiles, vidéos etc… Née après les années 1980 elle participe à l‘élaboration d’une identité spécifiquement sud-africaine de manière plus distanciée et individuelle avec la conviction d’avoir un rôle à jouer. Être là est pour eux essentiel : Jody Brand photographie des personnages, notamment des femmes, posant en intérieur ou en extérieur, « ma mission, dit-elle, est d’interroger les représentations actuelles des minorités » ; Kudzanai Chiurai mêle dans ses photographies monumentales geste expressionniste et images de la culture populaire, et parodie l’occident regardant l’Afrique ; Lawrence Lemaoana questionne le langage politique et médiatique par ses broderies sur coton ; avec ses huiles sur toile, Thenjiwe Niki Nkosi travaille sur la la notion de héros, traverse l’Histoire, l’écriture et la fabrication des mythes ; Athi-Patra Ruga cherche « l’énergie de communiquer » à travers ses tapisseries de laine ; Bogosi Sekhukhuni mêle art et technologies numériques ; par des installations, performances, photographies et vidéos, Buhlebezwe Siwani développe une œuvre à partir de son corps ; Kemang Wa Lehulere lui, présente une oeuvre pour valises, terre, herbe, tableau noir, pupitres de récupération et porcelaine et travaille entre abstraction et figuration. Prolongeant l’exposition, À propos d’une génération montre le travail des photographes Sud-Africains Graeme Williams, Kristin-Lee Moolman et Musa Nxumalo et dévoile les portraits contrastés d’une certaine jeunesse sud-africaine, notamment celle des born-free marquée par des réalités plurielles. L’Afrique du Sud toutes générations confondues est une impressionnante ruche pour la création, les langages inventés, la fantaisie, la gravité. Elle parle, témoigne, danse et regarde le monde. Elle est regardée par le monde.

Le troisième volet d’Art/Afrique, complémentaire des deux premiers, présente la Collection de la Fondation Louis Vuitton avec une sélection d’œuvres d’artistes africains ou d’ascendance africaine à partir de leurs photographies, peintures, sculptures et installations. L’Afrique du Sud est une nouvelle fois à l’honneur avec ses deux grands, William Kentridge et David Goldblatt : le premier avec de grands dessins de papiers découpés et assemblés sur les murs, autre direction de son travail en dialogue avec l’image animée de son installation vidéo monumentale : « Je pratique un art politique, c’est-à-dire ambigu, contradictoire, inachevé, orienté vers des fins précises, un art d’un optimisme mesuré, qui refuse le nihilisme » ; le second, Goldblatt, avec Student Protests, une série de photographies sur les récentes manifestations étudiantes liées à la forte augmentation des droits d’inscription et avec Intersection, une série sur la notion de frontières, fleuves et cultures : « Je suis né dans le contexte de l’Afrique du Sud, et c’est la compréhension de ce pays qui m’aide à juger du moment où j’interviens. » On y retrouve aussi les photographies de plus jeunes comme Zanele Muholi et Kudzanai Chiurai, et celle de Santu Mofokeng avec Train Church, série réalisée dans le train qui relie le township de Soweto à Johannesburg, trajet épuisant et dangereux ; Omar Victor Diop qui se costume et met en scène jouant entre figures historiques et accessoires contemporains liés au football ; Robin Rhode qui mélange performance, dessin et film avec une économie de moyens rappelant l’art du graffiti. On y trouve les peintures oniriques d’Omar Ba, les portraits et « suggestions de personnes » de Lynette Yiadom-Boakye, les dessins de Barthélémy Toguo qui crée un langage entre traditions occidentales et africaines ; Chéri Samba avec ses tableaux dont J’aime la couleur, « la couleur c’est l’univers, l’univers c’est la vie, la peinture c’est la vie » dit-il. Il y a aussi côté sculpture l’interprétation des objets usagés de Romuald Hazoumè de Porto-Novo, les coiffures et perruques-bâtiments du béninois Meschac Gaba, le film d’animation de la kenyane Wangechi Mutu qui crée des créatures fantasmatiques à partir de la femme noire. La collection est riche, ouverte tant dans les pays que dans les techniques représentés.

La Fondation Vuitton s’est mise à l’écoute de l’art africain, et la magnifique architecture de Franck Gehry lui va si bien. Art /Afrique, le nouvel atelier investit tous les espaces et permet la flânerie à travers les hauteurs – réinterprétées délicieusement en jaune, blanc, bleu ou rose – et les transparences, les recoins dérobés, les vues en contre plongées, les dégradés de niveaux. Le spectateur-voyageur est convié à ce parcours onirique et inventif destination les Afrique(s), continent mosaïque aux ressources artistiques infinies, témoin à la lecture du passé des imaginaires d’aujourd’hui.

Brigitte Rémer, le 6 juin 2017

Les Initiés, œuvres de : Frédéric Bruly Bouabré, Seni Awa Camara, Calixte Dakpogan, John Goba, Romuald Hazoumè, Seydou Keïta, Bodys Isek Kingelez, Abu Bakarr Mansaray, Moké, Rigobert Nimi, J.D. ‘Okhai Ojeikere, Chéri Samba, Malick Sidibé, Barthélémy Toguo et Pascale Marthine Tayou – Exposition conçue par la direction artistique de la Fondation Louis Vuitton en étroite collaboration avec Jean Pigozzi : commissaire général Suzanne Pagé – conseiller André Magnin – commissaires Angéline Scherf et Ludovic Delalande.

Être là, Afrique du Sud, une scène contemporaine, œuvres de : Jody Brand, Kudzanai Chiurai, David Goldblatt, Nicholas Hlobo, William Kentridge, David Koloane, Zanele Muholi, Moshekwa Langa, Lawrence Lemaoana, Kristin-Lee Moolman, Thenjiwe Niki Nkosi, Musa Nxumalo, Athi-Patra Ruga, Bogosi Sekhukhuni, Buhlebezwe Siwani et Kemang Wa Lehulere, Graeme Williams, Sue Williamson – Commissaires d’exposition Suzanne Pagé et Angéline Scherf, avec Ludovic Delalande et Claire Staebler.

La Collection de la Fondation Louis Vuitton, œuvres de : Omar Ba, Kudzanai Chiurai, Omar Victor Diop, Meschac Gaba, David Goldblatt, Romuald Hazoumè, Rashid Johnson, William Kentridge, Santu Mofokeng, Meleko Mokgosi, Zanele Muholi, Wangechi Mutu, Robin Rhode, Chéri Samba, Barthélémy Toguo, Lynette Yiadom-Boakye – Suzanne Pagé, directeur artistique de la Fondation.

Du 26 avril au 28 août 2017 – Fondation Louis Vuitton, 8, avenue du Mahatma Gandhi, 75116 Paris (Bois de Boulogne). Métro : Les Sablons – Site www.fondationlouisvuitton.fr – Horaires hors vacances scolaires : ouvert les lundi, mercredi et jeudi de 12h à 19h – Vendredi de 12h à 21h et jusqu’à 23h le premier vendredi du mois – Samedi et dimanche de 11h à 20h. Horaires pendant les vacances scolaires : ouvert tous les jours de 10h à 20h – Nocturne le vendredi de 10h à 23h.

L’enfant cachée dans l’encrier

© Raphaël Arnaud

Texte et mise en scène Joël Jouanneau – Théâtre de la Ville/Théâtre des Abbesses, dans le cadre des Parcours enfance et jeunesse

Il décline une langue bien à lui, Joël Jouanneau. Les verbes ne sont pas conjugués, les mots sont cachés ou détournés, toujours imagés, toujours légers. Dans la salle les groupes scolaires se suspendent à la magie ambiante, celle des mots comme celle du plateau.

L’histoire est au passé. Un homme aux cheveux blancs et redingote noire revient dans le château de son père où il passait les vacances autrefois, à Pré-en-Pail. Un domestique se chargeait de lui car son père, amiral, était absent chronique et souvent l’oubliait. Ses jouets et ses livres, son cartable et son ardoise recouverts de poussière, sont à la même place. Il leur redonne doucement vie mais surtout retrouve le cahier de ses sept ans, qu’il relit et revit. Toutes les aventures, émotions, inquiétudes et attentes vécues remontent à la surface.

Lui, transforme le plateau en radeau et navigue seul au milieu des flots, traverse les ouragans et entend une petite voix qui l’appelle, sortant d’un encrier : « Ellj… ! » Il y découvre, au fond de l’encrier, une petite sœur nommée Annj qu’on lui avait cachée et qui demande à être délivrée. « Et durant cet intrépide voyage, il va surtout comprendre pourquoi il a choisi de vivre sa vie à l’infinitif définitif et plus que parfait, plutôt que de perdre son temps à le conjuguer. »

Sur son cahier d’écolier Ellj écrit la suite de l’histoire avec des sauts dans le temps, dans l’avant et avec l’après, mais la voix entendue lui revient en boucle et l’obsède. L’imaginaire travaille, les temps se télescopent. La magie passe dans les mots qui tournent leurs pages, dans les lumières et les objets de ce temps de l’enfance. Chaque geste du jeune/vieil homme incarné par Dominique Richard est une note de musique, un signe, un pan de sensibilité écorchée.

Depuis des années Joël Jouanneau décline dans ses textes le pays de l’enfance, avec concentration et fantaisie. Sa poétique est attachante. On y trouve du chagrin, de l’émotion, des couleurs, la nature et le rêve. Il tord les mots et la matière théâtrale autant que musicale à travers des opéras pour enfants, travaille pour la radio et la télévision avec la même intelligence et sensibilité. Il est à l’origine de la collection Heyoka-Jeunesse créée pour Actes-Sud Papiers il y a une vingtaine d’années. Au-delà de son engagement pour la jeunesse Jouanneau met en scène les grands auteurs comme Samuel Beckett et Thomas Bernhard, et adapte les textes de Robert Walser, Dostoievski et Elfriede Jelinek. Avec L’enfant cachée dans l’encrier il est comme un homme orchestre qui, à l’adresse d’un jeune public, transforme le langage en nuages et le plomb en or.

 Brigitte Rémer, le 6 juin 2017

Avec Dominique Richard. Scénographie et costumes Vincent Debats – son Samuel Favart – lumières Thomas Cottereau – régie lumières Jean-François Durante – régie son Philippe Boinon. Le texte est édité aux éditions Actes Sud-Papiers, collection Heyoka Jeunesse (7 à 12 ans).

Du 29 mai au 2 juin, au Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses. 75018. Paris – métro Abbesses – www. theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77

 

Nicht Schlafen (ne pas dormir)

© Chris van der Burgh

Mise en scène Alain Pla­tel avec les Ballets C de la B – composition et direction musicale Steven Prengels – à la MC 93 Bobigny.

La MC93 a ré-ouvert ses portes à la fin du mois de mai après trois ans de fermeture. Sa rénovation a permis le réaménagement de la salle de huit cents places Oleg Efremov, la création d’une nouvelle salle modulable de deux cent vingt places, d’un studio et d’une salle de lecture, la réhabilitation du hall d’accueil, ouvert sur la ville.

C’est Alain Platel qui inaugure la salle Oleg Efremov avec une nouvelle pièce, Nicht Schlafen (Ne pas dormir) pour neuf danseurs. Eclectique, il trouve son inspiration dans les chants et symphonies du grand compositeur autrichien Gustav Mahler mêlés aux traditions polyphoniques des chanteurs et danseurs congolais Boule Mpanya et Russell Tshiebua, en contrepoint. Au pupitre, le compositeur belge Steven Prengels qui crée les paysages sonores du chorégraphe depuis une huitaine d’années, et le dramaturge musical Jan Vandenhouwe.

Mort en 1911 Mahler marque le passage entre la fin du XIXème et le début du XXème siècle qui ouvre sur une période d’incertitude et de chaos, Alain Platel s’introduit dans ce chaos. Son spectacle, sorte de cérémonie primitive et sacrificielle – à laquelle les danseurs se préparent au cours d’un prologue débutant avec l’entrée des spectateurs – reflète le monde de violence du début XXème, qui se superpose aux incertitudes d’aujourd’hui. Une toile, sorte de peau aux trous béants par endroits, cerne l’espace scénique et ressemble à une toile abstraite qui se métamorphose au gré de la lumière. Au centre, une sculpture monumentale de chevaux morts, éventrés. On dirait un paysage d’après la bataille, une apocalypse.

Après leur rituel de mise en condition et concentration, les danseurs se lancent dans un combat acharné semblable à une mise à mort de tous et de chacun : vêtements déchirés, coups, crachats, provocations et agressions, violences, en sont le vocabulaire. Une danseuse parmi les hommes combat avec la même volonté et la même force qu’eux. Le groupe, tout au long du spectacle, est sur le plateau, il est la clé du travail du metteur en scène-chorégraphe. A certains moments se forment des duos et des trios, offrant au spectateur de courtes respirations, avant de se fondre à nouveau au groupe. Comme le souligne Hil­de­gard De Vuyst, dramaturge : « L’équipe de danseurs avec lesquels Alain Platel se lance dans cette recherche se compose aussi bien d’anciens que de nouveaux venus. Homme-femme, noir-blanc, juif-arabe, danseur-chanteur, autant de différences qui traversent cette équipe et sur lesquelles le metteur en scène fait résolument primer le collectif. » Chaque danseur devient aussi l’esquisse d’une typologie de personnages allant du bouc émissaire au traitre et du pervers à l’arrogant, mais derrière la mort et le néant demeure un fort instinct de vie.

Alain Platel se penche sur le XXème siècle naissant, à la lumière de l’ouvrage de l’historien Philipp Blom dont Les Années vertigineuses : Europe, 1900-1914 décrit cette période troublée d’avant la Première Guerre Mondiale. La mondialisation, le terrorisme et les tensions sociales en sont les thèmes récurrents qui mèneront à la Première Guerre mondiale. « Tout ce que je lis ces derniers jours à propos de Donald Trump ou d’Erdogan, de la terreur de Daesh, du Brexit et du nationalisme partout en Europe, présente de nombreuses parallèles inquiétants avec l’époque à laquelle vivait Mahler » dit le chorégraphe. Moderniste s’il en est, Platel joue sur la transgression et les fragmentations de la musique de Mahler où se mêlent musique juive, mélodies traditionnelles et musiques de danse, marches militaires et marches funèbres, tout ce qui participe de l’univers du compositeur enfant –  dont six de ses frères et sœurs sont morts en bas âge. Platel part de morceaux lents et ouvre ensuite sur des compositions plus nerveuses. Il mêle les chants polyphoniques africains de Boule Mpanya et Russell Tshiebua et une composition de Steven Prengels, basée sur l’enregistrement de breathing animals par K49814, créant ainsi sa propre écriture scénique et musicale.

La dramaturgie de cette pièce livre un geste chorégraphique fort et au-delà de l’apparente confusion et de la violence, apporte un souffle vital et une grande émotion, de la maitrise, un langage. Depuis une trentaine d’années, Alain Platel, orthopédagogue de formation, metteur en scène tout autant que chorégraphe, base son travail sur le collectif. Avec les ballets C de la B, il parle de l’humain et passe de l’exubérance à l’introspection. Nicht Schlafen (Ne pas dormir) lui permet aussi d’explorer les régions sombres de l’humanité et de l’inhumanité collectives, dans un contexte de grande violence, celui d’hier comme celui d’aujourd’hui.

Brigitte Rémer, le 2 juin 2017

Création et interprétation : Bé­ren­gère Bodin, Boule Mpa­nya, Dario Ri­ga­glia, David Le Borgne, Elie Tass, Ido Ba­tash, Ro­main Guion, Rus­sell Tshie­bua, Samir M’Ki­rech – dramaturgie Hil­de­gard De Vuyst – dramaturgie musicale Jan Van­den­houwe – assistance artistique Quan Bui Ngoc – scénographie Ber­linde De Bruy­ckere – création lumière Carlo Bour­gui­gnon – création son Bar­told Uyt­ters­prot – création costumes Do­rine De­muynck.

Du 23 mai 2017 au 27 mai 2017 – MC 93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine 93000 Bobigny – Métro Bobigny Pablo-Picasso. www.MC93.com – Tél. : 01 41 60 72 72 – En tournée les 8 et 9 juin 2017, Le Lieu Unique, Nantes – les 12 et 13 juin 2017, Théâtre de l’Archipel, Perpignan.

 

 

Amphitryon

© Larissa Guerassimtchouk

Texte de Molière – Mise en scène Christophe Rauck – avec les comédiens de l’Atelier-Théâtre Piotr Fomenko (Moscou) – Spectacle en russe surtitré en français.

Issus du GITIS – Académie russe des arts du théâtre à Moscou – les huit acteurs d’Amphitryon ont été formés par le grand pédagogue et metteur en scène Piotr Fomenko à la fin des années 80. Dans la dynamique de leur période estudiantine, en 1993, ils se regroupent pour former l’Atelier-Théâtre avec et autour du maître, présentent plusieurs spectacles qu’il a mis en scène dont Loups et Brebis d’Alexandre Ostrovski au Festival d’Avignon en 1997, et Guerre et Paix au Festival d’Automne en 2002. Les Fomenkis comme on les appelle, forment l’épine dorsale de cette célèbre troupe de l’Atelier-Théâtre Fomenko, haut lieu du théâtre russe composé de cinquante-deux comédiens, six metteurs en scène et trente-quatre spectacles à l’affiche.

Christophe Rauck – actuellement directeur du Théâtre du Nord à Lille après avoir dirigé le TGP de Saint-Denis, de 2008 à 2013 – rencontre Piotr Fomenko en 2007, puis en 2010, lors de ses tournées en Russie avec Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, qu’il avait monté à la Comédie Française. Le metteur en scène-directeur russe l’invite à travailler avec ses acteurs de l’Atelier-Théâtre et à élaborer un spectacle, c’est la première fois qu’il introduit un metteur en scène étranger. A sa disparition, en 2012, son successeur, Evgueni Kamenkovitch, reprend l’idée d’un projet commun. Amphitryon est choisi et voit le jour, en langue russe. Le spectacle est créé le 31 janvier 2017 à Moscou, à l’Atelier-Théâtre sur la rive de la Moskova, puis joué à Lille au Théâtre du Nord avant d’être présenté au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Tout le travail est passé par le filtre de la traduction.

Amphitryon est une comédie en trois actes et en vers, s’inspirant fortement de l’Amphitryon de Plaute. C’est une pièce sur le pouvoir, le choix est judicieux car Fomenko dans son pays avait entretenu des rapports difficiles avec les institutions. Molière l’écrit en 1667 après le scandale de Tartuffe en sa seconde version, suivi de l’obligation de fermer son théâtre. Amphitryon est représenté en janvier 1668 et met en scène Jupiter, vraisemblable métaphore du Roi-soleil. Molière y tient le rôle de Sosie. La pièce débute par un Prologue au cours duquel Mercure demande à la Nuit de retarder l’arrivée de l’aurore. Jupiter en effet est épris d’une « terrienne », Alcmène, épouse d’Amphitryon parti faire la guerre, et s’apprête, en revêtant les traits de l’époux, à descendre sur terre séduire la belle. Mercure l’accompagne et se métamorphose en Sosie, valet d’Amphitryon. Le plan diabolique se met en place et Jupiter, sous les traits d’Amphitryon, se glisse dans le lit d’Alcmène. S’ensuivent quiproquos et fâcheries, scènes de ménage et ruptures, jusqu’au dévoilement par Jupiter-Amphitryon lui-même secondé de Mercure-Sosie, du subterfuge. Du ciel où il est remonté, Jupiter fait savoir à Amphitryon que de son union avec Alcmène va naître un fils, Hercule.

Pouvoir, humour, fantaisie et romantisme sont les mots clés de cette pièce d’ombre et de lumière, en même temps que trahison, jalousie et manipulation. La scénographie est belle et sert remarquablement le propos de dédoublement des personnages et de duplicité, elle est signée d’Aurélie Thomas. Un immense miroir suspendu dans les airs témoigne des intrigues et énigmes, reflète et démultiplie les personnages sous les lumières d’Olivier Oudiou. La scène aux dix chandeliers est particulièrement réussie. Le Prologue se passe dans les hauteurs près des cintres, sur une élégante passerelle où Jupiter rencontre la Nuit, tous deux de blanc vêtus. Les acteurs sont exceptionnels, se jouant des personnages tout en les jouant et épousant avec une apparente facilité les méandres des alexandrins et octosyllabes de Molière, traduits. Dans le jeu du dédoublement des personnages, Jupiter ne ressemble pas à Amphitryon et pourtant se fait passer pour, et Mercure ne ressemble en rien à Sosie auquel il se substitue. Dans le prolongement de ces jeux en miroir, Christophe Rauck souligne la gémellarité en distribuant côté femmes deux sœurs jumelles pour l’interprétation d’Alcmène et de Cléanthis, sa suivante et épouse de Sosie. Si le jeu des doubles est écrit par Molière en ce qui concerne les hommes, le dédoublement côté femmes est imaginé par le metteur en scène, et cela crée encore plus de trouble et d’illusion. Entre dérision, désirs, vertige et déraison, les personnages se perdent et perdent les spectateurs, de ciel à terre.

Le directeur du Théâtre du Nord non seulement met en scène Amphitryon dans la langue de Molière traduite mais il mêle dans ce projet d’échanges avec la Russie un volet pédagogique, offrant l’opportunité de fructueuses interactions entre les élèves de l’Ecole du Nord à Lille et ceux du GITIS à Moscou. Beauté, intelligence et professionnalisme servent la rencontre entre des acteurs de haut niveau et un talentueux metteur en scène. Le plaisir du jeu est communicatif et ouvre sur le plaisir de théâtre.

Brigitte Rémer, le 30 mai 2017

Avec : Ksenia Koutepova (Alcmène) – Polina Koutepova (La Nuit, et Cléanthis) – Karen Badalov (Sosie) – Andrei Kazakov (Amphitryon) – Oleg Lioubimov (Naucratès) – Vladimir Toptsov (Jupiter) – Ivan Verkhovykh (Mercure) – Roustem Youskaïev (Argatiphontidas). Dramaturgie et assistanat à la mise en scène Leslie Six – scénographie Aurélie Thomas – création lumière Olivier Oudiou – création sonore Xavier Jacquot – costumes Coralie Sanvoisin – Production Théâtre-Atelier de Piotr Fomenko Coproduction et production déléguée de la tournée française Théâtre du Nord / CDN – Lille-Tourcoing – Région Hauts de France Avec le soutien de L’Institut Français dans le cadre de son programme Théâtre Export et de l’Institut français de Russie.

Du 20 au 24 mai 2017, au Théâtre Gérard Philipe-CDN de Saint-Denis, 59 Bd Jules Guesde, 93207 Saint-Denis Cedex. Métro : Saint-Denis Basilique. Tél. : 01 48 13 70 00