Chorégraphie et mise en scène de Selim Ben Safia – scénographie du spectacle Nadia Kaabi-Linke, artiste plasticienne – compagnie Al Badil (Tunisie) – à l’Atelier de Paris / CDCN, dans le cadre du festival June Events et de la Saison Méditerranée 2026.
C’est un élégant travail d’ombre et de lumière, de reflets et réverbérations que présente le chorégraphe Selim Ben Safia avec sa compagnie Al-Badil, dans le cadre de June Events. La viole de gambe de Marie-Suzanne de Loye les accompagne in situ et se joint aux bruits de la ville et à d’autres instruments et registres musicaux enregistrés, dont des percussions. La musique mène le récit.
La structure scénographique, rideau multidirectionnel création de la plasticienne Nadia Kaabi-Linke, guide le parcours des danseurs. De nombreuses et fines lianes de textile blanc tombent des cintres créant un effet labyrinthe et une césure entre les espaces comme des murs, ou encore l’illusion de moucharabiehs dont le tressage se reflèterait au sol, parcours où s’expriment des solitudes. Dans un face à face Palestine/Israël où les trois religions monothéistes tentent de cohabiter, douleur et solitude se cherchent et se répondent comme s’observent et se provoquent les danseurs, entrent un à un dans cet espace sacré.
On est à Jérusalem et Selim Ben Safia évoque le quartier maghrébin de la ville, un quartier effacé après la Guerre des Six jours, en 1967, huit cents habitants expulsés de leurs maisons en une nuit. Il voulait remettre le sujet sur le devant de la scène à partir des conversations échangées avec l’artiste Nadia Kaabi-Linke qui a élaboré la scénographie du spectacle et s’est inspirée du tracé de ce quartier pour son geste scénographique. Quartier historique de la Vieille Ville de Jérusalem datant de 1193 il se trouvait à l’ouest de la Mosquée Al-Aqsa et en occupait 5% du périmètre, il borde l’Esplanade des Mosquées à l’est et s’ouvre au sud sur la porte des Maghrébins. Entre le 11 et le 13 juin 1967, des bulldozers israéliens l’ont démoli et cent cinquante structures archéologiques datant de la dynastie Ayyubi de l’époque ottomane ont été détruites. Israël a transformé le quartier en une place nommée Le Mur des Lamentations où les colons effectuent des rituels, dansent et boivent de l’alcool sur les ruines de la communauté locale. L’installation de Nadia Kaabi-Linke reconstitue à l’identique une partie du quartier enseveli.
Labes / لاباس signifie tout va bien… Ironie du sort… Le père du chorégraphe s’était tatoué ce message sur la peau, comme un message d’espoir ou une façon pour lui de conjurer le mauvais sort. À sa mort, Selim Ben Safia voulait lui rendre hommage en travaillant sur la mémoire et la résilience, d’où le titre du spectacle. Une image se superpose à l’autre quand un danseur efface l’autre, le rencontre ou l’affronte. La construction dramaturgique mène certains danseurs jusqu’à la transe entre ces rideaux-sculptures qui caressent l’Histoire et les murs de la ville.
Les pieds ancrés dans le sol, l’un danse jusqu’à la folie, les autres le regardent. Ensemble, ils lancent une apostrophe au public ou entament un chant collectif. Quand le vent des sables se lève, tout s’affole dans l’environnement, ici la structure textile. Les danseurs font cercle ou dansent en ligne, construisant l’alphabet des danses traditionnelles palestiniennes comme la dabké et les rythmes traditionnels tunisiens, avec sauts, chaînes, quadrilles et farandoles. Chuchotements, langage et virtuosité de la viole de gambe, superposition des sons, gestes symboles des danseurs dans un espace méditatif et ombres portées au sol, tout est mélancolie. Les costumes créés par Sumaiya Merchant ont le même raffinement que l’ensemble du spectacle. En dépit de tout, s’exprime la joie autour de la viole de gambe.
La note d’intention du spectacle met en exergue les mots de Meursault, dans L’Étranger d’Albert Camus : « J’ai compris qu’il fallait vivre comme si chaque jour était le dernier, car, en vérité, chaque jour était peut-être le dernier ». La danse contemporaine se mêle aux danses traditionnelles et la lumière renaît des ténèbres dans une création lumière (de Jérôme Bertin) de toute beauté.
Chorégraphe et danseur franco-tunisien, Selim Ben Safia est formé à la danse hip hop au Sybel Ballet Théâtre de Tunis puis intègre le Centre Méditerranéen de Danse Contemporaine où il débute une fructueuse collaboration avec le chorégraphe Imed Jemaa, un des pionniers de la danse contemporaine en Tunisie. Il y développe son propre vocabulaire autour de la danse contemporaine dans une recherche incessante d’échanges artistiques multiculturels. En 2017, Selim Ben Safia crée l’association Al Badil – l’alternative Culturelle qui travaille sur la notion de démocratisation de la culture pour que sur tout le territoire tunisien, dans tous les gouvernorats, on puisse s’initier à la danse et danser, en montrant aussi que la culture participe du développement économique. Il a créé un premier festival il y a une dizaine d’années puis plus récemment, en 2021, le Festival des Premières Chorégraphiques pour promouvoir les jeunes artistes danseurs et chorégraphes du pays.
Avec Labes cinq artistes d’origines et d’affinités esthétiques différentes dialoguent et réinventent un langage commun autour de formes chorégraphiques et musicales issues du populaire, de Tunis, Beyrouth, du Québec et de Palestine. Selim Ben Safia a mené l’équipe artistique sur les chemins de la mémoire et de la vulnérabilité, du contretemps et de la transmission, à partir d’interviews de personnes qui ont traversé le quartier Maghrébin de Jérusalem et de la projection de ces récits de vie mis en résonance avec leurs propres vies familiales et quotidiennes. Ensemble, à partir de ces matériaux, ils tissent un espace poétique de toute beauté et de grande intensité et élaborent un langage commun singulier où se perdent les références.
Brigitte Rémer, le 30 juin 2026
Interprétation : Romane Piffault, Malek Zouaidi, Ilyes Triki, Mohamed Issaoui – musique live Marie-Suzanne de Loye, viole de gambe – création musicale Hazem Berrabah et Marie-Suzanne de Loye – création lumière Jérôme Bertin – création costume Sumaiya Merchant – production Association Al Badil – diffusion Chalmont agentur ; Agence Résonance – coproduction Viadanse CCN de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort ; Le Triangle ; Fondation Kamel Lazaar ; Théâtre Françine – Vasse Les laboratoires vivants – Soutien Théâtre la Castélorienne, compagnie Accrorap / Kader Attou, Atelier de Paris CDCN. En tournée : 19 juillet 2026, Festival international de Hammamet (Tunisie) – 16 octobre 2026, Jaou Biennale d’Art Contemporain (Tunisie) – 5 novembre 2026, Le Triangle, Rennes (France) – 8 novembre 2026, Espace culturel L’Hermine, Sarzeau (France).
Spectacle vu le 11 juin 2026, à 21h, Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre. 75012. Paris – site : www. atelierdeparis.org – tél. : 01 41 74 17 07.


























































































