Huit heures ne font pas un jour

© Pascal Victor/Opale

de Rainer Werner Fassbinder, traduction Laurent Muhleisen – mise en scène Julie Deliquet et Collectif In vitro – au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis.

C’est un feuilleton télévisé réalisé par Rainer Werner Fassbinder en 1972 que met en scène Julie Deliquet pour sa première création en tant que directrice du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, et c’est très réussi.

Fassbinder avait tourné cette série télévisée destinée à un large public à l’âge de 27 ans – alors qu’il avait déjà écrit treize pièces de théâtre, réalisé huit films et mis en scène plusieurs pièces – pour toucher ceux qui n’allaient pas voir ses films au cinéma ni ses œuvres au théâtre. La metteuse en scène en a retenu les cinq premiers épisodes, ceux que Fassbinder avait lui-même présentés, trois autres en effet n’ont pas été réalisés.

Huit heures ne font pas un jour est une fable de la vie ouvrière et de la construction d’un collectif au sein d’une usine, porteuse d’utopie, c’est aussi une galerie de portraits dans le cadre d’une famille de la classe ouvrière allemande des années 1970, les Krüger-Epp, déclinant la complexité de l’intergénérationnel. La pièce débute avec l’anniversaire de la grand-mère, Luise, figure totem s’il en est, qui mène la danse, (Evelyne Didi), entouré de ses enfants et petits-enfants, de son amant Gregor (Christian Drillaud). L’anniversaire est organisé par Jochen, l’un de ses petits-fils, ouvrier, dont on suivra le parcours (Mikaël Treguer) à partir de sa rencontre amoureuse avec Marion, jeune femme moderne travaillant dans un journal (Ambre Febvre), secondée d’une copine un brin ringarde, Irmgard (Agnès Ramy). Les relations familiales y sont observées comme le fait un entomologiste sous couvert de patriarcat, séparation, enfants réprimandés, frustrations. Puis on suit la vie de l’usine, le vestiaire, les douches, la fraternité, les renoncements, la mutinerie quand on met fin à la prime de rendement des ouvriers, la recherche d’un nouveau contremaitre, en interne, selon la volonté des ouvriers. « … Mais se résigner, se résigner, je trouve que c’est vraiment ce qu’il y a de plus nul… »

La seconde partie se passe autour du banquet de noces de Jochen et Marion et pose la question de l’engagement, ainsi qu’à l’usine où se joue la recherche d’un réel partage des responsabilités où chacun a le droit d’exister et est reconnu pour ce qu’il est, un humain, acteur de la vie sociale. « … Mais eux, tout ce qui les intéresse, c’est l’autorité et c’est exactement ça qu’il faut démolir. L’autorité naturelle ça existe aussi. »

L’évocation de la justice sociale et de l’imperméabilité entre classes sociales, de fossés entre classes d’âge, de l’émancipation des femmes, de l’individu face au groupe, est traitée de manière positive et optimiste, comme si cela ne pouvait que s’améliorer. Une unique pièce à vivre tient lieu de scénographie : usine, lieu de fête, cantine, salle des banquets et mezzanine. La sphère du travail se mêle à la sphère privée. Derrière le jeu porté par une quinzaine d’acteurs de générations et horizons différents se dessine la cohésion d’une troupe. Là est la force du spectacle. Les personnages incarnés ne sont pas des héros et certains acteurs tiennent plusieurs rôles.

Julie Deliquet s’intéresse au cinéma autant qu’au théâtre, les textes qu’elle met en scène sont parfois des adaptations de scénarios. Ainsi Fanny et Alexandre d’après Bergman, Un conte de Noël tiré du film d’Arnaud Desplechin et Violetta film réalisé avec l’Opéra de Paris lui ont permis de faire la synthèse entre ses deux expériences et d’opter non pas pour un medium plutôt que pour un autre mais pour sa rencontre avec les acteurs. Huit heures ne font pas un jour est une critique sociale intelligemment portée par la cohérence d’une équipe artistique, c’est aussi du vrai théâtre populaire au sens le plus généreux du terme.

Brigitte Rémer, le 17 octobre 2021

Avec : Lina Alsayed, Julie André, Éric Charon, Évelyne Didi, Christian Drillaud, Olivier Faliez, Ambre Febvre, Zakariya Gouram, Brahim Koutari, Agnès Ramy, David Seigneur, Mikaël Treguer, Hélène Viviès et en alternance Paula Achache, Stella Fabrizy Perrin, Nina Hammiche. Collaboration artistique Pascale Fournier, Richard Sandra – version scénique Julie André, Julie Deliquet, Florence Seyvos – scénographie Julie Deliquet, Zoé Pautet – lumière Vyara Stefanova –  costumes Julie Scobeltzine – coiffures, perruques Judith Scotto. Les œuvres de Rainer Werner Fassbinder sont représentées par L’Arche, agence théâtrale. L’intégralité des huit épisodes de l’œuvre Huit heures ne font pas un jour est publiée par L’Arche Éditeur.

Du 29 septembre au 17 octobre 2021, du lundi au vendredi à 19h30, samedi à 17h, dimanche à 15h, au Théâtre Gérard Philipe/CDN de Saint-Denis, 59 Bd Jules Guesde, 93200 Saint-Denis – www.theatregerardphilipe.com – Du 29 septembre au 17 décembre, exposition des photographies de Pierre Trovel, En quête d’humanité, en partenariat avec les Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.

Tournée 2022 : 4 au 8 janvier 2022, Domaine d’O, Montpellier – 14 janvier, Espace Marcel Carné, Saint-Michel sur-Orge – 19 au 23 janvier, Théâtre des Célestins, Lyon – 2 au 4 février, MC2 Grenoble, scène nationale – 9 et 10 février, La Coursive, scène nationale de La Rochelle – 16 au 17 février, Théâtre de la Cité, CDN, Toulouse – 24 et 25 février, Comédie de Colmar, CDN Grand-Est Alsace – 4 et 5 mars, Châteauvallon, le Liberté, scène nationale, Toulon – 10 au 12 mars, Théâtre Joliette, Marseille, scène conventionnée – 17 et 18 mars, théâtre de l’Union, Limoges, CDN – 23 au 25 mars, comédie, CDN de Reims – 6 et 7 avril, Comédie de Caen, CDN de Normandie.

La Rue

© Pascal Gély

D’après le roman d’Isroël Rabon, traduit du yiddish par Rachel Ertel – adaptation Jean-Pierre Jourdain et Marcel Bozonnet – mise en scène Marcel Bozonnet / Compagnie des Comédiens voyageurs – au Théâtre du Soleil.

Orphelin de père, Isroël Rabon (1900/1942) a connu la misère et vécu dans les faubourgs ouvriers juifs de Łódź, seconde ville de Pologne dédiée à l’industrie textile, au début du XXème. Pour prendre de la distance avec ces années de vagabondage qui le marquent profondément et après avoir servi dans l’armée polonaise, il se lance dans l’écriture, en yiddish. Il devient essayiste et romancier et, malgré sa modestie, marque la littérature de l’entre-deux guerres. C’est un homme solitaire et taciturne, relativement asocial. Isroël Rabon quitte Łódź occupée par la Wermacht dès septembre 1939, pour Vilnius en Lituanie sous gouvernance de l’Armée Rouge. Quand Staline restitue aux Lituaniens leur capitale, en juin 1941, les Allemands envahissent la ville et très vite décident du nettoyage ethnique. Juifs et Polonais sont massivement exécutés. Reparti à Łódź, Isroël Rabon est arrêté en 1942 et exécuté au camp d’extermination de Ponary.

De ses années d’errance dans Łódź, Isroël Rabon rapporte un récit d’une grande force, La Rue. C’est ce texte que Marcel Bozonnet a choisi de porter à la scène après l’avoir adapté avec Jean-Pierre Jourdain. Il le fait avec beaucoup de sensibilité et une grande simplicité. L’histoire raconte la vie d’un jeune soldat polonais démobilisé après la Première Guerre mondiale et confronté à la faim et au froid, à l’insécurité, au chômage et à l’exclusion, « Je pleure pour tout homme affamé. » On le suit dans la ville à la recherche de travail et de sa survie, et dans ses différentes rencontres. La représentation de Łódź et de ses usines se fait par dessins vidéo projetés sur le large mur blanc du fond de scène (Quentin Balpe).

Le geste de mise en scène construit une théâtralité mêlant le cirque, l’art de la marionnette, et l’électro-acoustique en live, de manière virtuose et évidente. Un prologue introduit le récit, la musicienne devant ses claviers (Gwennaëlle Roulleau) présente les personnages et la situation du soldat, démobilisé à Częstochowa. Son père mort, où aller ? On le verra trainer de salles d’attente en halls de gares, avec pour seule fortune une capote où s’enrouler pour dormir, une casquette et un ceinturon (costumes Renato Bianchi). On le verra avoir faim et froid. « Je me suis habitué au silence de ma vie misérable » dit-il.

Le soldat (excellent Stanislas Roquette) rencontre dans ses déambulations des personnages-marionnettes de techniques et manipulation diverses, de tailles et styles différents (superbes marionnettes d’Émilie Valantin, avec Jean Sclavis en Vieux marionnettiste juif)). Ainsi, cette petite fille-marionnette à fils, ou ce médecin recruteur-inquisiteur de taille humaine – animé par des manipulateurs vêtus de noir comme dans le théâtre bunraku – quand le soldat espère trouver un emploi et qu’il s’entend dire : « On n’accepte pas les Juifs. » Ou encore une mère et sa fille grandeur nature, se dirigeant vers une consultation à 5 roubles, trop chère pour elles, la jeune fille s’envolant au-dessus de la ville, comme dans les tableaux de Chagall. Parfois les souvenirs des tranchées de la Première Guerre Mondiale ressurgissent en quelques séquences off, des flash-back et une marionnette-sosie du soldat apparaît. « Tu t’arrêtes devant une vitrine de magasin avec une grande glace et tu te regardes. Tu as le visage blanc, émacié, les joues creuses, tu as une abondante barbe. Tes cheveux raides de crasse s’échappent de ta casquette. Dans tes yeux brillent une étincelle mauvaise allumée par des nuits d’insomnie. Ta figure est d’une étrange pâleur. Avec ta capote en haillons au col relevé tu as l’air d’un revenant. Toute ton allure dit : Cet être, c’est sûr, vient d’ailleurs. Tu poursuis ton chemin sans t’arrêter. »

Engagé comme homme-sandwich par un cirque, le soldat raconte le tumulte de sa ville et la vie ouvrière de cette période sombre où le directeur d’usine annonce, de plus, des licenciements (Laurent Stocker de la Comédie Française, à l’écran). Le numéro de Josefa, jeune femme juive de Lituanie, qui exécute dans un costume plumes d’oiseau des figures acrobatiques avec la roue Cyr (magnifique Lucie Lastella) – cet agrès popularisé par Daniel Cyr cofondateur du Cirque Eloize au Québec, après un long oubli du temps – ce numéro, l’éblouit. Avec elle, il aurait pu frôler un p’tit bonheur…. Des scènes terribles avec la pluie et le froid s’entremêlent aux chansons du théâtre yiddish et au récit du directeur de cirque qui se raconte, avant de ranger les figures-marionnettes dans une petite charrette foraine, prêt à poursuivre son itinérance.

La mise en scène de Marcel Bozonnet nous conduit aux frontières brouillées du rêve et de la réalité. On pense au brave soldat Chvéik, décalé, dans son traumatisme de la violence. De son errance dans une ville bientôt occupée, Łódź, où le soldat n’a pas sa place, émerge ici une poétique de la culture yiddish. La scénographie (Adeline Caron), le jeu dramatique magnifiquement porté par tous, les différents champs artistiques mis en action et les lumières (Philippe Catalano) contribuent à une écriture théâtrale qui permet, d’un destin individuel, d’éclairer la mémoire collective.

Brigitte Rémer, le 16 octobre 2021

Avec Stanislas Roquette (le soldat), Lucie Lastella (Josefa, artiste de cirque), Jean Sclavis (Le vieux marionnettiste juif) Laurent Stocker (Comédie Française) Le directeur d’usine, à l’écran. Dramaturgie Judith Ertel – marionnettes Emilie Valantin – scénographie Adeline Caron – costumes Renato Bianchi – lumières Philippe Catalano – live électroacoustique Gwennaëlle Roulleau – vidéo Quentin Balpe.

Du 15 au 25 septembre, puis du 5 au 10 octobre 2021, du mardi au samedi à 20h30 et le dimanche 10 octobre à 16h – Théâtre du Soleil, 2 Rte du Champ de Manœuvre, 75012 Paris. www.theatre-du-soleil.fr

Double murder : Clowns, The Fix

© Todd MacDonald – “Double murder/The Fix”

Chorégraphie et musique Hofesh Shechter avec sa compagnie Junior, dans le cadre des saisons du Théâtre de la Ville hors les murs et du Théâtre du Châtelet

Il y a une formidable vitalité dans la proposition de Hofesh Shechter et ses danseurs, intitulée Double Murder. Double programme aussi pour fêter un retour sur scène après deux années de pause obligée, par une pandémie qui a gagné le monde entier : Clowns en première partie, suivi de sa nouvelle création, The Fix. Ce plaisir du retour, le chorégraphe l’exprime aussi dans un avant-propos de folle gaîté sur la musique d’Offenbach, où il entraine le public en des hip hip hip, hourra pour le plaisir de tous.

 Hofesh Shechter avait créé Clowns en 2016 pour le Nederlands Dans Theater, qu’il a repris de loin en loin. C’est aujourd’hui une tout autre version qui est proposée avec sa nouvelle génération de danseuses et danseurs, âgés de 18 à 25 ans, la Compagnie Junior, créée en 2015. Clowns ne fait pas tant référence aux personnages comiques de cirque, qu’à la mise en scène de la violence meurtrière et des exécutions sommaires. On assiste à un simulacre de meurtres : pistolets sur la tempe, couteaux dans le dos, étranglements, sur un mode distancié, banalisé et ludique. On y meurt, on y ressuscite, on y vit, on y danse. Ici, la fête côtoie la mort.

Quatre couples de danseuses et danseurs s’infiltrent dans ce dérèglement du monde et tirent les ficelles avec légèreté et fureur, tantôt victimes, tantôt bourreaux. Une bande son magnétique créée par le chorégraphe les porte, de l’accéléré au répétitif, du lancinant à l’obsédant et les lumières sculptent les atmosphères. Les danseurs portent des costumes disparates mais harmonieux aux tons grège, sable, bistre et marron glacé, prêts pour un opéra bouffe : pour les hommes chemise à jabot, collerette XVIème autour du cou, veste romantique ou redingote, lavallière, pantalons flous ou serrés, pour les femmes, robes sur collants blanc cassé, petit liseré tradition ou pantalons saris dans ces mêmes couleurs, gilet justaucorps manches longues, jupe courte bordée de dentelles, transparences superposées.

La danse est très structurée tout en restant libre pour traduire le sarcasme, l’ironie et l’absurde, la colère et l’humour. Les pieds ancrés dans le sol, les figures en cercles, farandoles et lignes évoquent les danses traditionnelle, classique ou baroque, le clanique et la transe. La virtuosité des danseuses et danseurs, par la générosité et l’amplitude des gestes qu’ils accomplissent, par les ondulations du corps, transmettent beaucoup de grâce à l’ensemble, en dépit de la noirceur d’un thème qui nous transporte ici et ailleurs.

La nouvelle création de Hofesh Shechter présentée en seconde partie, The Fix / La Réparation, change de registre. Elle est née de ce temps suspendu pendant la pandémie Covid et traduit le plaisir de se retrouver. Du magma dans lequel danseuses et danseurs évoluent au début de la pièce, émergent des personnalités jusqu’à ce que, un à un, parés de masques et de gel, ils rejoignent les spectateurs dans la salle, pour les étreindre. « Il faut toujours s’attendre à l’inattendu ; c’est ce que je souhaite pour mon public » affirme Hofesh Shechter qui décline sur un mode personnel son inépuisable alphabet, à la fois poétique et provocateur.

La Hofesh Shechter Company, est en résidence au Brighton Dome et Hofesh Shechter est lui-même artiste associé au Sadler’s Wells. Avec de nombreuses cordes à son arc car également formé comme musicien, depuis 2002, année de la présentation de sa première chorégraphie, Fragments, il développe un éblouissant sens du rythme qu’il canalise à travers les danseurs, porteurs de sa sensibilité, de sa sensualité et de son talent.

Brigitte Rémer, le 14 octobre 2021

Avec la Hofesh Shechter Company : Miguel Altunaga , Robinson Cassarino , Frédéric Despierre,  Rachel Fallon , Mickaël Frappat, Natalia Gabrielczyk , Adam Khazhmuradov, Yeji Kim, Emma Farnell-Watson, Juliette Valerio. Directeur artistique associé Bruno Guillore – directeur technique Paul Froy – reprise des lumières Andrej Gubanov – régisseur Lars Davidson – assistant régisseur Léon Smith – directeur de tournée Rachel Stringer.

Pour Clowns, lumières Lee Curran – lumières additionnelles Richard Godin – d’après les costumes de Christina Cunningham – musiques additionnelles : CanCan, de Jacques Offenbach, The Sun, de Shin Joong Hyun (Komca) interprétée par Kim Jung Mi – Pour The Fix, lumières Tom Visser – costumes Peter Todd – musique additionnelle Le Roi Renaud, de Pierre Bensusan.

Concernant le travail de Hofesh Shechter, voir aussi notre article sur Political Mother Unplugged, du 17 janvier 2021.

Fraternité, conte fantastique

© Christophe Raynaud de Lage

Texte Caroline Guiela Nguyen avec l’ensemble de l’équipe artistique – mise en scène Caroline Guiela Nguyen, artiste associée au Théâtre de l’Odéon – compagnie Les Hommes Approximatifs – aux Ateliers Berthier/Odéon Théâtre de l’Europe.

Créé l’été dernier au Festival d’Avignon, Fraternité, conte fantastique est un récit de science-fiction qui parle des absents. Une grande éclipse a anéanti la moitié de la population, les survivants cherchent à entrer en communication avec ceux qu’ils aiment et dont ils espèrent le retour lors d’une prochaine éclipse.

Ils sont douze, de tous âges, à fréquenter le Centre de Soin et de Consolation pour survivre au quotidien et tenter de se réparer. Rachel y assure la recherche scientifique et officie comme agent de la Nasa. Reliée au cosmos, elle en suit sur écran le mouvement. Une cabine a été conçue, permettant à chacun d’envoyer à ses chers disparus des messages audios et vidéos dans l’espace. Après chaque intervention, la vitesse des battements du cœur de celui qui vient de s’exprimer est vérifiée.

Le premier, Seb, entre dans la cabine, pour s’adresser à sa femme. Il n’ose plus même regarder Alice, sa fille, qui ressemble tant à sa mère. L’une, explique le protocole : bienvenue dans la cabine ! Réglez la hauteur de votre siège. Déclinez votre nom, prénom et l’identité de celui ou celle auquel vous vous adressez. Donnez votre message – la durée n’excède pas une minute et demi – puis indiquez, je garde ou j’efface.

Le chagrin n’a pas de pays et chacun s’exprime ici dans sa langue : arabe, bambara, tamoul, vietnamien, anglais, français. L’arabe est traduit en consécutif, sur scène, et l’anglais surtitré ; Treize acteurs venant d’horizons différents, certains professionnels d’autres non, se croisent dans la même souffrance et tous guettent dans un immense espoir, la prochaine éclipse. Quand elle arrive, elle ne rend pas les disparus et le désespoir grandit. Candice, Ceylan, Sarah, Ismène, Habib, Sam, Leïla et les autres sont en synergie et en fraternité, malgré la douleur ils essaient de s’accrocher à l’espérance. Il y a celui qui attend son épouse à en perdre la raison, celui qui parle à son fils puis à son épouse, celle qui espère désespérément sa fille, une autre son frère, il y a celle qui chante le rap dans la cabine, celui qui n’en peut plus, celle qui craque. Dans la cabine se perdent les repères et se joue l’insupportable douleur de l’apostrophe à celle ou celui qui n’est plus, apostrophe qui reste sans réponse. « Ça fait 5 ans, 60 mois, 1865 jours que j’attends, que je suis dans le noir, que ma famille me manque. Et qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Vous allez faire des plannings ? Des groupes de parole sur l’attente ? Sur l’amour ? Vous allez demander aux gens de laisser un millième message dans cette putain de cabine ?… J’ai mal, je souffre, et je vais vous dire une chose terrible, qui me détruit le cœur… mais notre vie d’avant a disparu, elle ne reviendra jamais et rien, vous m’entendez, rien, ne me consolera jamais de ça. »

Plus cruelle encore est la seconde partie de ce récit d’anticipation. La Nasa ayant perfectionné son système, il est possible et même conseillé afin de ne plus souffrir, d’effacer sa propre mémoire. Ce nouveau protocole proposé demande tout d’abord d’écrire trois de ses souvenirs sur une feuille, qui seront les seuls vestiges du passé. Pour ceux qui acceptent de se brancher et donnent ordre, de manière plus ou moins vacillante, à la machine, la mémoire s’efface en trois temps, aussi vite que s’efface un document sur ordinateur. Mémoire supprimée ! Tous, même les plus réticents, finissent par accepter. Il y a un certain flou autour du mouvement final car 125 ans ont passé et lors d’une seconde éclipse les choses ont bougé.

Ce spectacle est un choc. Comment ne pas être en empathie avec les acteurs et leurs disparus. La catharsis opère à plein et chaque spectateur a tôt fait de s’identifier quand le spectacle parle de l’insupportable absence. L’authenticité des acteurs et leur combat magnifiquement porté avec naturel et humanité est guidé par le geste de la metteuse en scène. Caroline Guiela Nguyen dose savamment le rapport entre la générosité des acteurs professionnels et la spontanéité des non-professionnels qui se fondent en une même démarche, celle d’inverser l’insupportable pour continuer à vivre. Il faudrait tous les citer et ils le sont ci-dessous. Une note particulière pour un espace dramatique particulier, le chanteur lyrique martiniquais, Alix Pétris, qui ponctue le spectacle comme une âme morte.

Caroline Guiela Nguyen a beaucoup d’audace pour affronter un tel sujet qu’elle n’obscurcit pas et traite sans détours. Comme dans Saïgon précédemment, elle invente un lieu et en fonction des improvisations nourries de la diversité des expériences et des géographies, construit le texte. Pour Fraternité, un conte fantastique elle a observé les centres sociaux, l’écriture au plateau qu’elle provoque et réalise avec les acteurs puise autant dans la fiction que dans le réel. Son théâtre est d’action, construit à la manière d’un film, avec séquences et découpage. C’est d’ailleurs un film qu’elle s’apprête à présenter, tourné avec les détenus de la Centrale d’Arles. Son univers singulier, porté par des thèmes comme aujourd’hui l’éloignement et l’absence, et sa démarche artistique affirmée, trouvent un écho dans nos vies, personnelle et collective.

Brigitte Rémer, le 4 octobre 2021

Avec : Dan Artus, Saadi Bahri, Boutaïna El Fekkak, Hoonaz Ghojallu, Maïmouna Keita, Nanii, Elios Noël, Alix Petris, Saaphyra, Vasanth Selvam, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghia, Mahia Zrouki – collaboration artistique Claire Calvi – scénographie Alice Duchange – costumes Benjamin Moreau – lumière Jérémie Papin – réalisation sonore et musicale Antoine Richard – vidéo Jérémie Scheidler – dramaturgie Hugo Soubise, Manon Worms – musiques originales Teddy Gauliat-Pitois, Antoine Richard – surtitrage Panthéa.

 Du 18 septembre au 17 octobre 2021, mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h, relâche exceptionnelle les 28 septembre et 12 octobre – Ateliers Berthier, 1 rue André Suares, 75017. Métro Porte de Clichy – tél. : +33 1 44 85 40 40 – Site www.theatre-odeon.eu.

Khady Demba

© Stéphane Olry

D’après Marie NDiaye – Adaptation et jeu Corine Miret, La Revue Éclair – au Théâtre Paris-Villette, dans le cadre du festival SPOT #8.

Marie NDiaye avait obtenu le Prix Goncourt en 2009 pour Trois femmes puissantes. Trois récits, sans titre, et qui mettent en exergue ce que l’auteure appelle un contrepoint final, autrement dit une ligne mélodique ou un thème secondaire qui se superpose au thème principal.

Khady Demba du titre du spectacle, est le troisième récit. C’est le nom d’une jeune veuve qui ne possède pas grand-chose et qui perd tout à la mort de son époux : son travail – le propriétaire de la buvette où elle était employée avec lui, l’ayant congédiée ; ses repères – elle n’avait pas de famille « ses propres parents l’avait fait élevée par sa grand-mère, morte depuis longtemps… elle avait perdu toute trace d’eux, après ne les avoir vus que de loin en loin lorsqu’elle était enfant… » sa vie – elle n’a pour ressource que d’aller vivre dans sa belle-famille « qui ne pouvait lui pardonner de n’avoir aucun appui, aucune dot et qui la méprisait ouvertement et avec rage de n’avoir jamais conçu. » En trois ans de mariage et de relatif bonheur elle n’avait pas réussi en effet à avoir d’enfant, ce fut l’un de ses drames. Quand sa belle-mère lui intima l’ordre de préparer ses affaires, lui donnant quelques billets de banque pour viatique et l’interdiction de revenir, elle n’en fut pas vraiment surprise.

« Peu lui importait qu’elle ne comptât, elle, pour personne, que nul ne pensât jamais à elle » elle prit son destin en mains avec une certaine fierté et le sentiment d’exister, elle qui « n’avait jamais rien compris ni rien appris à l’école » comme elle le reconnaissait, se laissant envahir de sensations, rêveries et émotions. « Elle qui, par chance, avait encore le nom de Khady Demba. » Le lecteur / le spectateur suit le voyage intérieur de Khady, son faux-départ par la mer dans une barque qui prend l’eau, sa grave blessure à la jambe, la rencontre avec Lamine et son rêve d’Europe, le voyage au sommet d’un camion plein de ballots et surpeuplé, où il fallut s’agripper pour ne pas tomber, le passage de frontière et l’agression des militaires envers Lamine, la prostitution pour survivre, l’argent gagné l’argent volé par cet ami qui disparaît, la cabane dans la forêt, sa destruction par la police, la tentative d’escalader les barbelés, de s’évader vers plus de liberté, la chute. « C’est que je suis, moi, Khady Demba » eut elle la force d’affirmer à la fin de son voyage initiatique. Et, dans l’harmonie du contrepoint final, une petite musique s’envole : « Et alors il parlait à la fille et doucement lui racontait ce qu’il advenait de lui, il lui rendait grâce, un oiseau disparaissait au loin. »

Partant de la force de l’écriture de Marie NDiaye, comment faire théâtre ? Corine Miret choisit de juxtaposer trois univers : celui du récitatif, qu’elle porte sur un ton neutre et désincarné, statique et en retrait ; celui du souffle de l’instrumentiste, présente sur scène (Isabelle Duthoit), souffle qui arrache et devient bruitage obsessionnel plutôt que musique, pour souligner la tragédie ; un univers plastique (Johnny Lebigot) par une installation composée de traces tressées en bois, plumes et végétaux, qui font penser à des capteurs de rêve et forment comme un toit qui se prolonge sur le mur de fond de scène. Ces univers ne se croisent pas, ils proposent un environnement, comme le lecteur se construit le sien prenant connaissance du récit, sorte d’exploration intérieure de Khady Demba et qui parle des migrants d’aujourd’hui.

Corine Miret invente avec Stéphane Olry des parcours diversifiés au sein de La Revue Éclair depuis plus de vingt ans. Multidisciplinaire et en prise avec les réalités sociales et culturelles, leur approche est documentaire. La petite musique de Marie NDiaye passe ici par des gestes artistiques, comme des esquisses qui se superposent à son univers.

Brigitte Rémer, le 2 octobre 2021

Avec : Corine Miret, jeu – Isabelle Duthoit, musique/improvisation libre à la clarinette – installation Johnny Lebigot – regard extérieur Stéphane Olry – répétiteur Sergio Guedes.

Les 27 et 28 septembre 2021, Théâtre Paris-Villette – 211 Av. Jean Jaurès, 75019 Paris – métro Porte de Pantin – site : theatre-paris-villette.fr – tél. : 01 40 03 72 23.

Les héritiers

© Pascale Cholette

Texte et mise en scène Nasser Djemaï, au Théâtre des Quartiers d’Ivry/CDN du Val-de-Marne – Manufacture des Œillets.

C’est un portrait de famille qui se dessine en plusieurs cercles concentriques. Dans le premier, Julie, jeune femme dynamique, architecte, travaille à la maison (Sophie Rodrigues), Franck, son époux, est infirmier, (David Migeot) et leurs deux enfants, sont absents car en vacances chez les grands-parents paternels. Ils déploient une grande énergie pour rendre vivable une vieille maison familiale décatie et sans charme dont on a peine à imaginer qu’elle put avoir été un jour belle et accueillante. Ils ont choisi de s’y installer pour un petit loyer avec, pour cahier des charges, l’obligation de la retaper avant qu’elle ne se dégrade un peu plus, mais font face à de graves problèmes financiers. Julie gère l’ensemble comme elle peut, jusqu’à dissimuler les factures qui s’accumulent, pour protéger la famille.

Dans le second cercle, Betty, mère de Julie, habite au premier étage de cette boîte à souvenirs et s’enferme dans sa chambre et ses pensées. Perdue au fond de sa brume intérieure, elle erre comme une âme morte et chaque fois qu’elle passe devant la fenêtre, s’adresse au lac (Coco Felgeirolles). Sa sœur, Mireille, propriétaire ruinée de la maison, envahissante à souhait, fait pression sur l’augmentation du loyer (Chantal Trichet). Le gardien glisse d’un endroit à l’autre de la maison, tantôt réparateur en tout genre, tantôt ambigu dans son silence (Peter Bonke). Jimmy, frère de Julie, se conduit comme un gamin, survolté permanent. Son horizon mythomaniaque, tourner un film, le parachute au centre du monde, qu’il détraque un peu plus (Anthony Audoux). L’auteur et/ou le metteur en scène insiste sur ce personnage résolument perdu entre fiction et réalité, qui superpose son pseudo horizon cinéma et la vie, en sur-jouant de manière caricaturale. On a peine à croire en son personnage. Jimmy creuse la dette et manipule tout le monde, entrainant sa sœur et la famille droit dans le mur.

Aux trois-quarts du parcours s’adjoint un troisième cercle, l’Homme du lac (François Lequesne). S’opère alors un glissement vers le fantastique, mais un peu tardif, qui confirme le récit de la tante Mireille évoquant une maison hantée et deux enfants au fond du lac. Le conte est bon ! A la fin tout part en fumée, le manipulateur a manipulé, la maison s’est dégradée et la famille a explosé. Un banquet scelle l’anomie qui s’est emparée du groupe où chacun devient spectre, laissant Julie sur le carreau. Quand tous reviennent à la raison, Franck et Julie font leurs cartons et trouvent la force d’éconduire Jimmy, toujours en représentation.

Les Héritiers sont une saga familiale pleine de poncifs – fable ou métaphore ? – Famille, argent, transmission, mémoire, dysfonctionnement, mensonges sont au cœur du sujet. Le plateau est triste dans ses murs carton-pâte qui finissent par tomber et le jeu relativement convenu. Il y manque un peu de la grâce tchékhovienne.

Les Héritiers est la troisième pièce d’une trilogie dont Nasser Djemaï avait présenté en 2011 Les Invisibles sur la problématique des Chibanis dans un foyer d’immigrés où la solidarité était une force malgré la détresse de travailleurs écartelés entre les deux rives de la Méditerranée. Vertiges en 2017 traitait de la famille sous un angle multiculturel. Les Héritiers aujourd’hui pourraient parler de transmission familiale et patrimoniale mais la forme théâtrale proposée ne permet pas qu’on l’entende.

Brigitte Rémer, le 29 septembre 2021

Avec Anthony Audoux, Peter Bonke, Coco Felgeirolles, François Lequesne, David Migeot, Sophie Rodrigues, Chantal Trichet – dramaturgie Marilyn Mattéï – assistanat à la mise en scène Benjamin Moreau – création lumière Kevin Briard – création sonore Frédéric Minière – scénographie Alice Duchange – création costumes Marie La Rocca – maquillage Cécile Kretschmar – régie générale et plateau Lellia Chimento – fabrication décor Atelier MC2 Grenoble – Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers

Du 24 septembre au 14 octobre 2021, au Théâtre des Quartiers d’Ivry – Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat. Ivry-sur-Seine – métro Mairie d’Ivry – site : www.theatre-quartiers-ivry.com – tél. : 01 43 90 11 11

 

La collection Morozov, icônes de l’art moderne

Pierre Bonnard, « La Méditerranée, Triptyque » (1911)

A la Fondation Louis Vuitton – En partenariat avec le Musée de l’Ermitage, le Musée des Beaux-Arts Pouchkine, la Galerie Tretiakov – Commissariat général, Anne Baldassari, conservateur général du Patrimoine.

La collection constituée par Mikhaïl et Ivan Morozov avant 1917, rassemble d’immenses chefs-d’œuvre de la peinture occidentale de la fin du XIXème/début du XXème. Héritiers d’une dynastie liée à la fabrication et à la vente du textile, leur fortune est immense, et leur passion pour l’art, visionnaire. Ils seront comme des passeurs pour l’art contemporain européen et russe et contribueront largement à la reconnaissance internationale des peintres modernes français.

Natalia Gontcharova « Verger en automne » (1909)

Après la mort prématurée de Mikhaïl (1870-1903) qui avait déjà rassemblé de nombreuses œuvres, Ivan, (1871-1921), talentueux homme d’affaire, prend le relais et en dix ans achète des centaines de chefs-d’œuvre des impressionnistes – Cézanne, Manet, Monet, Renoir, Degas, Corot, Pissaro, Sisley, Van Gogh – et des postimpressionnistes – Bonnard, Gauguin, Matisse, Toulouse-Lautrec, Munch, Picasso pour la première fois introduit en Russie avec Les Deux Saltimbanques. Il acquiert aussi des tableaux de l’avant-garde russe dont Chagall, Kontchalovski, Korovine, Larionov, Machkov, Sérov, Vroubel.

Après la Révolution de 1917 les sept-cents pièces de la collection Morozov sont nationalisées donnant lieu, en 1923, à la création du Musée national d’Art Moderne Occidental, (Gosudarstvennyj Muzej Novogo Zapadnogo Iskusstva) dans l’hôtel particulier d’Ivan Morozov, à Moscou. Staline ensuite, s’octroyant les pleins pouvoirs à la mort de Lénine, considère l’art moderne français comme dégénéré et bourgeois et oblige à décrocher les tableaux en vue de les détruire. Ils seront finalement expédiés en Sibérie où ils resteront entreposés dans des conditions climatiques éprouvantes qui en détruiront un certain nombre. A partir de 1930, les collections seront réparties entre trois institutions publiques, le Musée d’État de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, le Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine et la Galerie nationale Trétiakov de Moscou qui aujourd’hui ont prêté deux-cents œuvres à la Fondation Vuitton, peintures, sculptures, pastels et photographies. Certaines reviennent de loin, elles sont aujourd’hui un véritable trésor d’État.

On est accueilli par La Vague/La Mer de vie de la sculptrice Anna Golubkina, commande des frères Morozov pour le théâtre d’art de Moscou dirigé par Constantin Stanislawski. Puis l’exposition débute par un Face à Face entre peintres et mécènes mettant en scène le clan Morozov et une vingtaine de tableaux peints par les peintres les plus influents de l’école russe des années 1890/1910 : IIlia Répine, Mikhaïl Vroubel, Valentin Sérov ami de la famille Morozov, Konstantine Korovine, Alexandre Golovine. Les Photographies de l’Hôtel particulier d’Ivan Morozov (1909/1941) aux murs couverts de tableaux impressionne. L’invention d’un regard présenté dans la salle suivante montre l’originalité du regard porté par les Frères Morozov sur la peinture française avec les tableaux des plus grands des impressionnistes, suivi des Quatre saisons de Pierre Bonnard à qui il est réservé un bel espace. Bonnard, découvert dès 1902 par Mikhaïl Morozov, a réalisé un imposant Triptyque, La Méditerranée, qui ornait le grand escalier de l’hôtel particulier d’Ivan Morozov.

De la nature des choses fait se côtoyer ensuite Monet, Renoir, Sisley et Pissaro en dialogue avec Vroubel et Korovine, avant de traverser Une journée en Polynésie avec Paul Gauguin, montrant l’intérêt des frères Morozov pour les expérimentations du peintre dans les tropiques. Le goût du paysage chez Mikhaïl et Ivan Morozov les ont conduits à acquérir de nombreux tableaux des écoles modernistes occidentales et russes contemporaines, ainsi que les avant-gardes russes émergentes : Natalia Gontcharova, Piotr Outkine, Martiros Sarian, tableaux rassemblés dans l’exposition sous le titre Les amateurs d’orage. Cézanne, pour l’originalité de sa peinture et notamment ses Paysages illimités du nom de la salle suivante, a fasciné Ivan Morozov qui avait découvert son œuvre lors de l’hommage posthume qui lui était rendu au Salon d’automne de 1907 et qui avait acheté une vingtaine de toiles dont deux variantes de la Montagne Sainte-Victoire. Des Portraits génériques mettent ensuite en vis-à-vis ceux qui se déclarent cézannistes empruntant à Cézanne ses exagérations et simplifications comme Machkov et Kontchalovski et présentent la modernité post-cézannienne et des natures mortes (Nature morte à la draperie de Paul Cézanne et Nature morte plateau de fruits d’Ilia Machkov).

Une salle est réservée à La Ronde des prisonniers, de Van Gogh, qu’il réalise en 1890 alors qu’il est interné à Saint-Rémy de Provence d’après une gravure de Gustave Doré et que nous découvrons ici. Avec le Triptyque marocain d’Henri Matisse et sa Nature morte à la Danse, on passe Entre les mondes, sous le regard d’Ivan Morozov dont le Portait du collectionneur de la peinture moderne russe et française est peint par Valentin Sérov. La fin du parcours traite des Nus dans l’atelier et montre les pastels de Degas, les peintures de Renoir, Pissaro et Matisse, les sculptures de Camille Claudel, Rodin, Maillol ainsi qu’un bois teint de 1913, Figure ailée, signé de Sergueï Konenkov dont la première œuvre fut jugée si provocatrice qu’elle fut détruite à coups de marteau. Enfin l’ensemble décoratif monumental de Maurice Denis, L’histoire de Psyché, composé de 13 panneaux commandés par Ivan Morozov pour son Salon de musique, en 1907/1909 sortent de Russie dans leur ensemble, pour la première fois.

Les œuvres d’art venant principalement de France ont été protégées par les collectionneurs soviétiques, industriels fortunés et tous amoureux d’art : Savva Mamontov (1841/1918), Pavel Tretiakov (1832-1898), à la même époque les quatre Riabouchinsky, trois frères et une sœur, Sergeï Chtchoukine (1854-1936), dont la collection de tableaux d’avant-garde a fait l’objet d’une remarquable exposition à la fondation Louis Vuitton il y a quatre ans, sous le titre Icônes de l’art. C’est aujourd’hui la collection de Mikhaïl et Ivan Morozov que présente la Fondation Vuitton, sous le titre Icônes de l’art moderne, comme second volet d’une rétrospective des collectionneurs russes, tous captés par les œuvres d’art contemporaines russes et les tableaux européens et guidés par certains de nos puissants marchands français, comme Paul Durand-Ruel. L’histoire de leur collection se superpose avec l’histoire de leur vie.

Grâce au partenariat institutionnel qui s’est construit entre la Fondation Vuitton et trois des plus prestigieux établissements muséaux de Russie, l’une des plus importantes collections au monde d’art impressionniste et moderne a pu voyager jusqu’à Paris. Le dossier de presse ci-après cité en livre quelques réflexions : « Au tout début du XXème, pour Alexandre Benois, peintre et critique averti, l’accès direct au Paris de l’avant-garde la plus décisive passe par la Russie » dit Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation ; Anne Baldassari, commissaire générale de l’exposition, conservateur général du Patrimoine ajoute : « Le diptyque formé par les deux expositions du cycle Icônes de l’Art moderne réalisées en partenariat avec les musées de l’Ermitage, des beaux-arts Pouchkine et la Galerie Trétiakov, a eu pour objectif de retracer à la fois l’histoire de ces industriels philanthropes mais aussi de comprendre cet étrange et impérieux art de collectionner dont ils partageaient la passion, presque l’addiction. »

Les directeurs des musées russes, partenaires du projet, apportent chacun leur regard : « L’histoire de la collection Morozov illustre à merveille le rôle des collectionneurs dans la formation du goût et la promotion de l’art national russe. En ce sens, la présente exposition ne parle pas seulement des peintres français, mais aussi de la Russie » dit Mikhaïl Piotrovski, directeur général du Musée d’État de l’Ermitage. Marina Loskak, directrice du Musée Pouchkine ajoute de son côté : « Nous ne nous contentons pas de montrer des chefs-d’œuvre impressionnistes ou postimpressionniste du musée Pouchkine. Nous réparons une injustice en dévoilant leur provenance et en racontant l’histoire des frères Mikhaïl et Ivan Morozov, qui, par leurs collections, ont voulu créer leur monde idéal. » Et Zelfira Trégoulova, directrice générale de la Galerie nationale Trétiakov poursuit : « L’idée de continuité vient tout naturellement à l’esprit dès lors que l’on s’intéresse aux collections des Frères Morozov, comme si la galerie du cadet avait pour origine celle de l’aîné… En présentant conjointement art français et œuvres majeures de l’art russe, cette exposition témoigne de l’influence incontestable des meilleurs exemples de l’art français sur la création des artistes russes, mais également de leur arrivée quasi simultanée dans une seule et même collection. »

L’exposition avait été présentée en juin 2019 à Saint-Pétersbourg, avec le soutien du mécénat LVMH au Musée de l’Ermitage. Engagé depuis plus de trente ans dans des actions pour l’art et la culture menées en France et dans le monde, le groupe, gestionnaire de la Fondation Vuitton, mène une politique artistique forte et engagée qui participe de la diffusion de l’art pour tous.

Brigitte Rémer, le 28 septembre 2021

Valentin Sérov, « Portrait du collectionneur de la peinture moderne russe et française Ivan Abramovitch Morozov » (1910)

Architecte scénographe : Agence Jean-François Bodin & associés – Signalétique de l’exposition : Agence Yann Stive, en collaboration avec l’Agence c-album, Laurent Ungerer, Anna Radecka, Julien Boulard – Conservation des œuvres, dispositifs muséographiques : Agence Cartel Claire Bergeaud, La Conserve Hughes Terrien – Éclairages Alain Chevalier – Graphisme du catalogue et de l’album de l’exposition Agence c-album, Laurent Ungerer, Anna Radecka, Julien Boulard – Secrétariat du projet Yulia Kokurkina.

Du 22 septembre 2021 au 22 février 2022 – Fondation Louis Vuitton, 8 avenue du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne – métro : Sablons – www.fondationlouisvuitton.fr – Le catalogue La collection Morozov, icônes de l’art moderne, publication scientifique de 520 pages est coédité par la Fondation Louis Vuitton et les Éditions Gallimard, (Anne Baldassari, direction du catalogue).

Légendes des tableaux : Pierre Bonnard « La Méditerranée » Triptyque, décoration pour le grand escalier de l’hôtel particulier d’Ivan Morozov, Étude à Saint-Tropez, 1911, Huile sur toile, 407,0 x 152,0 cm chaque panneau, Coll. Ivan Morozov, 1911, commandé en janvier 1910, Musée d’État de l’Ermitage, Saint Péterbourg – Natalia Gontcharova « Verger en automne », Région de Kalouga, 1909, Huile sur toile, 82,0 x 101,0 cm, Coll. Ivan Morozov, automne 1913, Galerie nationale Trétiakov, Moscou, © Adagp, Paris 2021 – Valentin Sérov « Portrait du collectionneur de la peinture moderne russe et française Ivan Abramovitch Morozov », Moscou, 1910, Tempera sur carton, 63,5 × 77 cm, Galerie Trétiakov, Moscou.

Illusions perdues

© Simon Gosselin

D’après Honoré de Balzac – adaptation et mise en scène Pauline Bayle, Compagnie À tire-d’aile,  au Théâtre de la Bastille.

Le roman-fleuve de Balzac, Illusions perdues, appartient à l’immense monument de La Condition Humaine, regroupant de nombreux ouvrages qu’il avait écrits entre 1829 et 1850. C’est un récit initiatique dans lequel Lucien Chardon/de Rubempré quitte son Angoulême natale et monte à Paris pour faire connaître ses Sonnets, écrits avec fougue et passion. Idéaliste et plein d’illusions, il croit en son talent et en un avenir radieux et saisit la proposition de Madame de Bargeton son amante, de s’installer à Paris avec elle chez sa riche cousine qui le recommanderait dans les cercles d’écrivains. Paris est une fête, Paris est un théâtre. À son arrivée pourtant il en est tout autrement, Lucien n’est pas reconnu des milieux aristocrates car son nom le trahit, il s’appelle Chardon du nom de son père, petit pharmacien, et ne porte pas celui de sa mère, de Rubempré. Sa protectrice le lâche, il est alors relégué dans les hôtels minables et seul dans Paris, contraint de gagner sa vie.

Balzac suit le jeune homme de son ascension à sa chute, traversant toutes sortes d’étapes, de sa naïveté provinciale à la traque d’un emploi de journaliste, de sa découverte des cercles artistiques et littéraires corrompus à souhait où l’on se calomnie et se déchire, où les faux-semblants et la trahison sont le quotidien, jusqu’au désenchantement et à la chute.

Pauline Bayle a taillé au ciseau la matière balzacienne comme un sculpteur sa pierre, a distribué une vingtaine de personnages entre cinq acteurs/actrices parmi lesquels seul Lucien reste Lucien, a réparti le public en miroir, de part et d’autre d’un plateau carré, dépouillé, recouvert d’une poussière fine et pâle que l’on verra voler à la fin du spectacle, a donné le rôle de Lucien à une actrice (extraordinaire Jenna Thiam). Tout semble d’une grande simplicité et évidence et repose sur l’intelligence du concept et de la lecture qu’en fait la metteuse en scène et sur le talent des actrices/acteurs adaptant à vue tenues et accessoires avec trois fois rien, un foulard ou une veste, qui soulignent le personnage. Tout dans le spectacle est d’une grande fluidité et d’une grande maîtrise, le texte, l’espace, le geste.

La pièce débute par la lecture d’un sonnet écrit par Lucien et les applaudissements de Madame de Bargeton (Hélène Chevallier) depuis la salle où elle est assise, avant que le rideau ne se lève et révèle l’autre moitié des spectateurs, pendant qu’un narrateur raconte le voyage à Paris. Narrateurs, tous les acteurs le sont, à tour de rôle. Il nous est montré les coulisses d’un journal, son directeur intouchable, la réorganisation de la rédaction et les petits arrangements de chacun, le tarif d’un article. « Le journalisme est le châtiment des écrivains » lui dit Lousteau (Guillaume Compiano) qui deviendra son confrère, lui-même écrivain raté et journaliste de fait, qui lui montre la voie. Le milieu de l’édition et celui du théâtre sont aussi passés au crible sous l’angle des compromissions à tous les étages. « Les vers tueront la librairie » dit l’éditeur pressé (Alex Fondja) au Lucien encore plein d’espoir. Autour de lui, proie idéale entre spontanéité et ambition, l’étau se resserre et ses choix se réduisent comme peau de chagrin. Les dés seront jetés quand il tombera amoureux d’une actrice, Coralie (Charlotte Van Bervesselès) portée au pinacle tant qu’un amant de paille la portera, insultée et agressée jusqu’à sa destruction, ensuite.

Il est aussi question de liberté d’expression et Lucien entre à son tour dans la danse des compromissions, capable d’écrire tout le contraire de ce qu’il pense sur un livre et son auteur, au titre du règlement de compte avec l’éditeur. Cabales, déglingue, mensonges, changements de bord politique, joute d’improvisation verbale au micro et concours de lâcheté, telles sont les facettes offertes par Lucien et son entourage à cette bonne société parisienne, fière de sa capitale, ville tentaculaire et véritable personnage en filigrane, sur scène. Quand l’actrice interprète ce moment de théâtre montée sur un praticable, la tension dramatique est forte, elle l’est tout autant quand plus tard elle sera agressée à coups de sacs de boue, pendant la représentation. Deux autres anti-héros balzacien rôdent derrière les mots et images du spectacle, Rastignac, expert en luttes d’influences et Vautrin l’évadé du bagne.

Ces récits de vie qui s’entrecroisent, sous la houlette de Pauline Bayle, dégagent une remarquable énergie à travers leur lucidité dévastatrice et vitalité exaltée. L’interprétation bouillonnante de Jenna Thiam en Julien, chargé, par ses expériences et ses actions menées de main de maître, de construire le récit, est remarquable et chacun des acteurs/actrices donnent le change, jusqu’à la chorégraphie finale qui soulève la fine poussière du sol s’envolant en une subtile brume, peut-être celle des désillusions.

Depuis une huitaine d’années Pauline Bayle fait théâtre des textes littéraires avec une grande liberté et justesse. Elle avait adapté Homère, Iliade en 2015 puis Odyssée en 2017, suivis sur un autre mode de Chanson douce, de Leïla Slimani, en 2019. Les Illusions perdues qu’elle présente aujourd’hui dans sa quête d’un langage scénique brut et incandescent est un véritable plaisir de théâtre.

Brigitte Rémer, le 26 septembre 2021

Avec : Charlotte Van Bervesselès, Hélène Chevallier, Guillaume Compiano, Alex Fondja, Jenna Thiam et la participation de Viktoria Kozlova, en alternance avec Pauline Bayle. Assistante à la mise en scène Isabelle Antoine – scénographie Pauline Bayle et Fanny Laplane – lumières Pascal Noël – costumes Pétronille Salomé – son Julien Lemonnier – régie générale et lumières Jérôme Delporte et David Olszewski – régie plateau Ingrid Chevalier, Lucas Frankias et Juergen Hirsch.

Du 13 au 18 septembre 2021 à 20h, du 20 septembre au 16 octobre à 21h, relâche les dimanches – Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011 Paris – métro : Bastille – tél. : 01 43 57 42 14 www.theatre-bastille.comEn tournée en 2021 : 09/11, Saint-Cloud (92), Les 3 pierrots – 16/11, Épernay (51), Le Salmanazar – 23/11, Évreux (27) Le Tangram/Cadran – 26/11/ Saint-Valéry-en-Caux (76), Le Rayon vert – 07/12, Boulogne-Billancourt (92), Le Carré Belle-Feuille. La tournée se poursuit en 2022.

La peinture incarnée, Chaïm Soutine/Willem de Kooning

Chaïm Soutine, “Paysage avec maison et arbre”  © Adagp, Paris, 2021

Au Musée de l’Orangerie – Commissariat : Claire Bernardi, conservatrice en chef au musée d’Orsay – Simonetta Fraquelli, conservatrice indépendante et historienne de l’art, commissaire pour la Fondation Barnes.

Organisée conjointement avec la Fondation Barnes de Philadelphie qui possède un nombre important d’œuvres de Soutine, La peinture incarnée croise les toiles et l’esprit de deux artistes et les fait dialoguer : Chaïm Soutine (1893-1943), né juif sous l’empire tsariste et émigré en France, peintre de l’École de Paris comme le sont Chagall et Modigliani, et Willem de Kooning (1904-1997), expressionniste abstrait américain d’origine néerlandaise.

Willem de Kooning, …”Dont le nom était écrit dans l’eau” © Adagp, Paris, 2021

Soutine connut la vie de bohême à Montparnasse, épicentre de la vie artistique, autour de La Ruche. Il a côtoyé la misère jusqu’à ce que le collectionneur américain Albert Barnes le repère, dans les années 1920, par l’intermédiaire de Paul Guillaume, collectionneur et marchand d’art, l’un des premiers à avoir organisé des expositions d’art africain à Paris. Grand amateur des impressionnistes, Albert Barnes est à l’affût de tout nouveau courant artistique, les toiles de Soutine le séduisent d’emblée. Il en achète de nombreuses et porte l’artiste sur le devant de la scène. D’autres rencontres aideront le peintre à sortir de son destin tragique, dont Léopold Zborowski, marchand d’art contemporain, Marcelin Castaing critique d’art réputé et son épouse Madeleine, décoratrice et antiquaire – dont Soutine fera le portrait – qui le prendront un temps sous leur aile.

D’artiste maudit empreint d’un mal-être profond et souvent destructeur de son œuvre, l’excessif et dépressif Soutine change de statut et s’éloigne de ses compagnons d’infortune. Sa cote est au plus haut et il aura une forte influence sur la génération des peintres d’après-guerre, dont Bacon, Pollock et de Kooning. Sa palette est vive, violente et même torturée, la matière est épaisse. On pense à Van Gogh. Il peint des autoportraits, pas toujours à son avantage comme dans Grotesque (1922/25) ; des portraits, ainsi Le groom (le chasseur) ou le Garçon d’étage, réalisés à la fin des années 1920 dans une série représentant les employés d’hôtel, souvent dans une même posture, Le Petit Pâtissier (1922/24), L’Enfant de chœur (1927/28), présentés dans l’exposition ; des paysages, comme La Colline à Céret (1921) où il s’était installé après être passé par Vence et Cagnes-sur-Mer et Paysage avec maison et arbre (1920/21) ; des natures mortes comme Le Poulet plumé et Le Bœuf écorché inspiré de Rembrandt ou encore Bœuf et tête de veau, huile sur toile peinte vers 1925. La nourriture est récurrente dans son œuvre, lui qui ne mangeait pas à sa faim et la viande – volailles, pièces de gibier et immenses carcasses qu’il achète – se décompose dans son atelier, lui valant certains conflits avec le voisinage. Il meurt à Paris en 1943 en pleine France occupée, alors qu’il se tenait caché. Ses talents de coloriste et l’utilisation du rouge notamment, dans des tableaux pleins de fièvre, l’effondrement des formes et la déformation des paysages, le conduisent vers l’expressionnisme qui caractérise son œuvre.

Willem de Kooning rencontre la peinture de Soutine à la Fondation Barnes vers 1930 et au MoMa de New-York présentant une rétrospective de soixante-quinze de ses tableaux, en 1950. Il se reconnaît immédiatement dans cet art de peindre et Soutine devient sa référence. Pour lui,  sa peinture est « une surface qui ressemble à une étoffe, une matière. » Peintre, sculpteur et dessinateur, De Kooning utilise des techniques mixtes comme la gouache, l’aquarelle et le pastel. Très tôt, à l’âge de seize ans, il est apprenti dans une entreprise de décoration intérieure à Rotterdam où il est né en 1904, puis échoue dans son parcours à l’Académie des arts et techniques de la ville. Il décide de larguer les amarres et s’embarque clandestinement pour les États-Unis, en 1926. Il y vit de petits boulots avant de découvrir Greenwich Village, le quartier des artistes où il fait de nombreuses rencontres, d’artistes et de vendeurs d’art. C’est là qu’il découvre la peinture de Chaïm Soutine. Dix ans plus tard, il décide de se consacrer exclusivement à la peinture. Il cherche entre figuration et abstraction et déclare à un ami vouloir « peindre comme Soutine et Ingres à la fois. »

En 1938, il commence sa première série des Woman comme Reine de cœur, huile et fusain sur panneau de fibres de bois (1943/46), thème qui s’étendra tout au long de sa carrière. En 1942, il participe à l’exposition collective Peintures américaines et françaises et il rencontre Marcel Duchamp et Jackson Pollock. En 1943, année de la mort de Soutine, il épouse Elaine Fried, artiste peintre, commence en 1947 sa seconde série de Woman et partage un atelier avec l’artiste arménien Arshile Gorky. Tous deux sont inspirés par Miró et Picasso. En 1948 il présente une exposition solo à la Charles Egan Gallery et le MoMa est le premier à acheter une de ses toiles, Painting. En 1950 plusieurs de ses œuvres sont sélectionnées pour la 25ème Biennale de Venise, première exposition pour lui à l’étranger. En 1954/55, il commence sa troisième série de Woman et explore autour des années 1960 le thème des Femmes-Paysages (Woman as Landscape). Il vit alors à la campagne, au bord de la mer, dans la région des Hamptons, figure féminine et paysage maritime se superposent. Il enseigne à l’école des Beaux-Arts et d’Architecture de Yale, s’installe à East Hampton, Long Island, en 1963. Il expose dans le monde entier dont, à deux reprises, à la Documenta de Cassel. Le Smith College Museum of Art à Northampton, dans le Massachusetts, organise sa première rétrospective. C’est en 1968 qu’il expose à Paris et rencontre Francis Bacon à Londres, puis montre ses œuvres notamment en Italie, en Australie et au Japon. La cote de ses œuvres bat des records.

Quand De Kooning déclare en 1977 « être fou de Soutine, toutes ses peintures », il loue sa capacité à « capturer la lumière, comme émanant de l’intérieur de la peinture elle-même pour créer une forme de transfiguration ». Dans ses propres compositions des années 70 comme North Atlantic Light, on retrouve la même approche lumineuse, vibrante et luxuriante de la peinture. » La Femme entrant dans l’eau de Soutine, citation de La femme se baignant dans le ruisseau, de Rembrandt est reprise par Willem De Kooning avec Woman Accabonac, huile sur papier montée sur toile et appartenant aux Doors paintings réalisées pour être dans l’aménagement de son nouvel atelier. Il travaille sur le reflet et dit de ces femmes : « Elles flottent comme des reflets dans l’eau. »

L’exposition du Musée de l’Orangerie, La peinture incarnée, met en miroir avec intelligence et sensibilité l’œuvre des deux peintres. « Le plus j’essaie d’être comme Soutine, le plus original je deviens » disait De Kooning. Le critique d’art britannique, David Sylvester, avait déjà établi un parallèle entre les deux œuvres, que de Kooning lui-même confirmera « entre les coups de pinceaux gestuels et la distorsion expressive des œuvres de Soutine et Les Woman férocement souriantes. »

Dans cette exposition d’une certaine intimité, une salle est réservée à La rétrospective Soutine au MoMa de 1950. On y trouve un bel Autoportrait, huile sur toile de 1918 où le peintre est debout devant l’une de ses toiles au dos de laquelle se trouve comme un double en taille réduite, référence probable à Rembrandt qu’il admirait, on y trouve aussi Vue de Céret, petit village des Pyrénées où avait séjourné Soutine. De Kooning confiera plus tard à David Sylvester que « ces paysages ont eu une influence directe sur son travail ».

Chaïm Soutine, “Femme entrant dans l’eau” © Adagp, Paris, 2021

Willem de Kooning,
“Women in a Garden” © Adagp, Paris, 2021

Ce geste commun entre deux artistes qui ne sont jamais rencontrés, geste posé par les commissaires de l’exposition, permet à deux personnalités singulières, Chaïm Soutine et Willem de Kooning, de dialoguer. Même si leurs univers de travail sont inscrits dans des lieux et des époques différentes, leurs préoccupations sont identiques : ils cherchent à dégager la peinture de l’antagonisme art figuratif/art abstrait. Rapprocher les deux artistes n’allait pas de soi rappellent les deux commissaires qui jouent de cette dissymétrie : « Historiquement, c’est De Kooning qui regarde l’œuvre de Soutine et, dans la sienne, lui donne une postérité. »

Brigitte Rémer, le 23 septembre 2021

Commissariat : Claire Bernardi, conservatrice en chef au musée d’Orsay – Simonetta Fraquelli, conservatrice indépendante et historienne de l’art, commissaire pour la Fondation Barnes – responsable d’exposition, Elise Bauduin – architecte scénographe, Studio Matters/Joris Lipsch – graphisme, Studio Matters/Floriane Lipsch-Pic – concepteur lumière, Aura studio/ Vyara Stefanova – affiches de l’exposition, Cyrille Lebrun, responsable de l’atelier graphique, musées d’Orsay et de l’Orangerie.

Musée de l’Orangerie, du 15 septembre 2021 au 10 janvier 2022 tous les jours sauf le mardi et le 25 décembre, de 9h à 18h – Jardin des Tuileries (côté Seine), Place de la Concorde. 75001. Paris – métro : Concorde – Réservation obligatoire, site : www.musee-orangerie.fr – tél. 0144 50 43 00 – L’exposition a été présentée à la Fondation Barnes de Philadelphie du 7 mars au 8 août 2021 – Catalogue de l’exposition coédité Musée d’Orsay/Hazan (39,95 euros) – Autour de l’exposition, mercredi 8 décembre 2021 de 19h30 à 23h, Fou de Soutine, rencontres, visite et concert avec le pianiste Misha Blanos – Lundi 29 et mardi 30 novembre 2021 de 10h à 18h, colloque en ligne : Quand New-York rencontre l’École de Paris.

Légendes des photos : Chaïm Soutine (1893-1943), Paysage avec maison et arbre 1920-21- Huile sur toile – 55 x 73 cm – Philadelphia (PA), The Barnes Foundation – Willem de Kooning (1904-1997) …Dont le nom était écrit dans l’eau (…Whose Name Was Writ in Water) 1975 – Huile sur toile – 193 × 223 cm – Etats-Unis, New-York (NY), The Solomon R. Guggenheim Museum – Artwork © The Willem de Kooning Foundation, Adagp, Paris, 2021, Photo © The Solomon R. Guggenheim Foundation / Art Resource, NY, Dist. RMN-Grand Palais – Chaïm Soutine (1893-1943), Femme entrant dans l’eau, 1931 – Huile sur toile – 113,6 x 71,8 – Londres, MAGMA © Museum of Avant-Garde Mastery of Europe (MAGMA of Europe) – Willem de Kooning (1904-1997), Femme dans un jardin (Woman in a garden) – 1971 – Huile sur papier monté sur toile 184,2 x 91,4 cm – Artwork ©The Willem de Kooning Foundation / Adagp, Paris 2021, Photo © Private  – Collection/Bridgeman Images

I was sitting on my patio

© Théâtre de la Ville

Texte, conception, mise en scène Robert Wilson – co-mise en scène Lucinda Childs – avec Christopher Nell et Julie Shanahan – Recréation du Théâtre de la Ville/Paris, en partenariat avec le Festival d’Automne, à l’Espace Cardin.

C’est en 1977 que Robert Wilson présentait I was sitting on my patio this guy appeared I thought I was hallucinating qu’il interprétait avec Lucinda Childs, à l’Eastern Michigan University. Spectacle de rupture, il avait déjà créé plusieurs de ses spectacles emblématiques – Le Regard du sourd, A letter for Queen Victoria, Einstein on the Beach – et travaillé avec la chorégraphe. C’est aujourd’hui un passage de témoin et la transmission du duo à deux nouveaux interprètes qui est faite, Christopher Nell, magnifique Méphistophélès dans Faus I & 2 que Robert Wilson avait présenté au Châtelet en 2016 avec les acteurs du Berliner Ensemble et Julie Shanahan, figure marquante du Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch.

© Théâtre de la Ville

Deux partenaires en miroir, lui et elle, vont déambuler l’un après l’autre dans leur rêve éveillé, à peu de choses près le même, qu’ils interprètent selon leur point de vue, leur personnalité et sensibilité. La scénographie et lumière sculpturale joue du noir et blanc et de contrastes avec l’excellence qu’on connaît à Robert Wilson. Trois bandes de tissus noir tombe des cintres et se prolonge sur le sol, fabriquant ainsi le dessin d’allées parallèles, autant de pièces ou balcons suggérés, simulation d’un intérieur bourgeois. Un sofa et une tablette pur design, un verre de vin ou de champagne posé. Noir, blanc, transparent qui se retrouvent dans les costumes, noir pour lui, blanc et vaporeux pour elle, les classiques wilsoniens qui font toujours autant d’effet et apportent de plaisir.

On entre dans un espace clos, monde d’hallucinations au rythme des sonneries de téléphone et de soliloques dits, chuchotés, criés, qui dessinent l’absurde, la panique, la provocation, le glamour de situations on ne peut plus abstraites entre attente, reconnaissance et certitudes. Le texte est déconnecté de l’action, l’action du réel, les mots du sens et la pièce relève autant des arts plastiques que du théâtre. « Le texte est comme une chaîne dont les maillons ne se touchent pas » disait Robert Wilson interrogé par Lise Brunel, en 1978.

La répétition du texte, interprété par l’homme d’abord puis par la femme après un noir qui brise le fragile équilibre de l’ensemble, a quelque chose d’obsessionnel. On repart avec les mêmes mots, la même situation, les mêmes sonneries de téléphone les mêmes rêveries éthérées. Chacun crée son univers, seule la musique se décale (Bach, Schubert, Lully, Galasso) ainsi que quelques images qui apparaissent à certains moments sur un petit écran, déconnectées de même des actions du plateau et du texte – des pingouins pour l’un, des canards pour l’autre, et peu importe.

Les associations d’idées, les gestes épurés parfois grandiloquents, le bel appartement devenu bureau par des stores tombés devant la clarté crue des fenêtres, sur lesquels des classeurs soigneusement alignés sont peints, la force des images, la radicalité, troublent le spectateur, quarante ans après. C’est dire la force de l’image ! Christopher Nell et Julie Shanahan se glissent merveilleusement dans la peau de personnages qui n’en sont pas et conduisent leurs fragiles esquifs en eau profonde laissant le spectateur face à son propre rêve éveillé. Lui garde le cheveu et le regard méphistophéleste, elle, par sa détermination et sa grâce, évoque Silvana Mangano sous le regard et la caméra de Pasolini.

Brigitte Rémer, le 23 septembre 2021

Avec : Christopher Nell et Julie Shanahan – metteur en scène associé, Charles Chemin – costumes, Carlos Soto – collaboration à la scénographie, Annick Lavallée-Benny – collaboration aux lumières, Marcello Lumaca – design sonore, Nick Sagar – création maquillage Manuela Halligan – collaboration à la création maquillage Véronique Pfluger – assistant aux costumes Emeric Le Bourhis – assistante à la scénographie Chloé Bellemère – assistante du metteur en scène associé Agathe Vidal – réalisation vidéo 1977 Greta Wing Miller.

Du 20 au 23 septembre 2021, à l’Espace Cardin/Théâtre de la Ville, 1 avenue Gabriel. 75008. Paris – métro : Concorde – Tél. : 01 42 74 22 77 – Site : theatredelaville-paris.com.

Et la terre se transmet comme la langue

© Pierre Grosbois – Photo de répétition

Poème de Mahmoud Darwich traduit par Elias Sanbar – Conception Stéphanie Beghain et Olivier Derousseau, interprétation Stéphanie Béghain, au T2G Théâtre de Gennevilliers.

« Un jour je serai poète et l’eau se soumettra à ma clairvoyance » avait écrit en 2003 Mahmoud Darwich, dans Murale. Poète il le fut, reconnu dans tout le Moyen-Orient et bien au-delà, à travers une vingtaine de recueils poétiques publiés et traduits en de nombreuses langues. Il déclamait sa prosodie cadencée avec une force à nulle autre pareille, son pays, la Palestine, l’habitait.

Né en 1941 à Al-Birwa près de Saint-Jean d’Acre, en Galilée, il avait six ans lors de la création de l’état d’Israël, obligeant sa famille à l’exil et faisant de la langue arabe, une mineure. On comprend son combat pour la langue. « Je m’en souviens encore. Je m’en souviens parfaitement. Une nuit d’été alors que nous dormions, selon les coutumes villageoises, sur les terrasses de nos maisons, ma mère me réveilla en panique et je me suis retrouvé courant dans la forêt, en compagnie de centaines d’habitants du village… Je sais aujourd’hui que cette nuit mit un terme violent à mon enfance. » (Source : Subhi Hadidi, in La terre nous est étroite et autres poèmes.) Après avoir été assigné à résidence durant quelques années à Haïfa, Mahmoud Darwich avait quitté Israël en 1970 pour Le Caire, puis Beyrouth, avant de passer plusieurs années en exil, en France. « Mon pays est une valise » écrivait-il. Il est mort en 2008, aux États-Unis, il eut des obsèques nationales à Ramallah où sa dépouille avait été rapatriée.

En 1997, Mahmoud Darwich était en France pour l’ouverture des manifestations du Printemps Palestinien et la sortie de son dernier ouvrage, La Palestine comme métaphore. Accompagné d’Elias Sanbar, son traducteur de toujours aujourd’hui Ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, il vivait alors entre Amman en Jordanie et Ramallah, capitale temporaire autonome de Palestine, au nord de Jérusalem ville des trois grandes religions monothéistes. Poète de Palestine comme il aimait à le dire, Mahmoud Darwich répondait alors à nos questions et s’exprimait sur le croisement entre politique et poétique : « Je ne me considère pas comme un politique ni tout-à-fait comme un poète, il y a un mouvement dans ces territoires entre la culture poétique et mon engagement national que l’on qualifie parfois de politique. Aucun auteur, aucun poète palestinien ne peut se payer le luxe de ne pas avoir un rapport avec cet engagement national qui est politique. Car pour nous, nous éloigner de ce niveau de politique est en fait s’éloigner du réel… La relation entre la poésie et le réel est éternelle, non seulement dans le rapport de la poésie à la réalité mais très profondément dans le rapport du poème à lui-même. » Il concluait l’entretien en disant : « Je pense que la Palestine n’a pas encore été écrite. »

Membre actif de l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) et chantre de la cause palestinienne il quitta l’Organisation en 1993 pour protester contre les Accords d’Oslo. Il s’en était expliqué lors de notre conversation : « Ces accords plaçaient le peuple palestinien dans une sorte de période probatoire et transitoire, une transition vers une chose que les accords gardaient très vague. Cette période n’abordait pas les questions fondamentales du conflit : les réfugiés, la colonisation, le droit à l’autodétermination, et Jérusalem. » Il avait pu retourner en Palestine, autorisé par Israël à venir prononcer une oraison funèbre sur la tombe d’un ami, et faisait ce constat : « Le démantèlement géographique de la Palestine est un assassinat de sa propre beauté… Malgré cela j’ai retrouvé ma fenêtre en Galilée, car c’est là que je suis né. » Il s’était installé à Ramallah après 1995.

Le travail proposé par Stéphanie Béghain, artiste associée au T2G Théâtre de Gennevilliers et Olivier Derousseau incube depuis une dizaine d’années et a donné lieu à des présentations publiques entre autres à La Fonderie du Mans, au Studio-Théâtre de Vitry, à l’Échangeur de Bagnolet, mais tout y est démesuré : le temps de gestation, le parcours historique sur la Palestine et le Moyen-Orient sorte d’installation précédant le spectacle et un épais cahier remis intitulé Document(s), le plateau monumental où l’on aperçoit les gradins vides de l’autre moitié de la salle.

Le spectacle s’ouvre par une lecture d’extraits d’État de siège poème inédit de Mahmoud Darwich par des membres du groupe d’Entraide Mutuelle Le Rebond, d’Épinay sur Seine avec lequel travaille Stéphanie Béghain. Assis, ils donnent le texte : « Ici, aux pentes des collines, face au crépuscule et au canon du temps Près des jardins aux ombres brisées, Nous faisons ce que font les prisonniers, Ce que font les chômeurs : Nous cultivons l’espoir. » Paraît la comédienne qui lit quelques phrases puis s’avance à l’assaut de cet immense plateau où l’on trouve quelques planches de manière disparate, vraisemblables résidus d’une maison disparue, et divers éléments posés çà et là, qui ne seront guère utilisés (scénographie Olivier Derousseau, Éric Hennaut). Quelques planches, un bâton, des délimitations, une frontière, le bord du vide, une gestuelle et les déplacements de la comédienne qui part au loin, très au loin, accomplir quelques gestes qu’on ne décrypte pas. Seule la lumière nous guide un peu (Juliette Besançon). Le poème échappe et les intentions se perdent, le texte ne nous relie ni à Mahmoud Darwich ni à l’histoire de Palestine, comme s’il était vidé de substance.

Composé à Paris en 1989, Et la Terre se transmet comme la langue évoque vingt mille ans d’histoire, la question de l’exil et celle du retour sur un mode à la fois épique, poétique et lyrique, « Et la terre se transmet comme la langue. Notre histoire est notre histoire » ajoute Mahmoud Darwich qui mêle à la complexité de l’histoire et de l’écriture les pensées du quotidien comme les parfums de l’oranger, les cailloux et l’avoine, le rayon de miel et l’encens, la marguerite des prés, le coffre à vêtements. Et il concluait la rencontre de 1997 en disant : « Aujourd’hui le Palestinien regarde son histoire, il voit que le futur est extrêmement obscur, noir, que le passé est très lointain et que le présent est un temporaire long, enceint d’un projet d’indépendance qui a déjà avorté. C’est pour cela que la culture palestinienne est contrainte de continuer à s’exprimer comme une culture de résistance. »

Brigitte Rémer, le 20 septembre 2021

Scénographie Olivier Derousseau, Éric Hennaut – lumières Juliette Besançon – sons Thibaud Van Audenhove, Anne Sabatelli – costumes Jeanne Gomas, Élise Vallois – Régie générale Amaury Seval – Direction technique Jean-Marc Hennaut.

Du 11 au 16 septembre 2021, au T2G Théâtre de Gennevilliers, Centre Dramatique National. 41 Av. des Grésillons. 92230 Gennevilliers – site : www.theatredegennevilliers.fr – Tél. : 01 41 32 26 10.

Bach 6 Solo

© Théâtre de la Ville

Sonates et partitas pour violon seul de Jean-Sébastien Bach interprétées par Jennifer Koh – conception Robert Wilson et Jennifer Koh – mise en scène, costumes et décors Robert Wilson – chorégraphie Lucinda Childs – Programmation du Théâtre de la Ville, création mondiale dans le cadre du Festival d’Automne, à la Chapelle Saint-Louis de La Salpêtrière.

Premier des deux spectacles signés de Robert Wilson et Lucinda Childs pour fêter la 50è édition du Festival d’Automne, Bach 6 Solo fait résonner dans la Chapelle Saint-Louis de La Salpêtrière trois sonates de quatre mouvements et trois partitas composées de rythmes de danse, portées par l’éblouissante et expressive Jennifer Koh. Violoniste américaine née de parents coréens, elle fut Albert Einstein dans Einstein on the Beach en 2012/2014opéra de Philip Glass mis en scène par Robert Wilson dans une première version en 1976, avec la participation de Lucinda Childs. Bach 6 Solo leur tenait à cœur, la Chapelle Saint-Louis de La Salpêtrière en est le lieu idéal.

Dans cette architecture au dôme octogonal construite sur le modèle de la croix grecque, le public occupe les quatre chapelles latérales et les quatre nefs faisant cercle autour d’un magnifique plateau en bois de même forme, octogonale, cerné d’une ligne lumineuse d’intensité variable. La violoniste occupe cet espace à 360° avant de le partager avec quatre danseuses et danseurs. Vêtus de blanc, c’est avec lenteur et solennité qu’ils se glissent dans la musique, d’abord en trio portant une fine baguette, branche d’arbre soigneusement choisie qui, dans la seconde partie de la soirée se métamorphose en bâtons plus épais et plus lourd, portés par un trio inversé. À un moment, Lucinda Childs fend lentement l’espace, fantomatique, dans une vaporeuse robe de voile blanche, une longue corde posée sur l’épaule l’amarre. Une danse en couples ferme le spectacle. La lumière renvoie les ombres de la musicienne qui se mêlent à celles des danseurs et fait vivre l’austérité de la bâtisse et la rigueur mathématique de la composition musicale.

La virtuosité du violon de Jennifer Koh – qui porte avec une rare intensité ces Sonates et partitas – ébranle, dans ce lieu hautement symbolique empreint de simplicité et de solennité où certains plasticiens – dont Ernest PignonErnest – ont exposé, où le Faust de Klaus Michael Grüber, en 1975, était entré dans la légende.

Le Regard du sourd en 1970 avait révélé Robert Wilson au public, en France, son travail mêle la danse, le mouvement, la lumière, la sculpture, la musique et le texte. Le Festival d’Automne l’accompagne depuis 1972 et présente aujourd’hui, en partenariat avec le Théâtre de la Ville, plusieurs de ses spectacles, dont I Was Sitting on my Patio avec Lucinda Childs. Robert Wilson garde aujourd’hui la même exigence. « A l’origine de Bach 6 Solo, un coup de foudre : celui que j’ai ressenti il y a plusieurs années en entendant jouer la violoniste Jennifer Koh, en la voyant à ce point transformée par la musique qu’elle irradie d’une présence nouvelle, dit-il… En jouant les Sonates et partitas pour violon seul, Jennifer Koh éprouve un sentiment de désorientation, voire de mise en danger. Pour elle, c’est aussi un rapport avec Dieu qui s’engage, même si l’œuvre n’a rien de religieux. »

Brigitte Rémer, le 17 septembre 2021

Avec : Alexis Fousekis, Ioannis Michos, Evangelia Randou, Kalliopi Simou, Lucinda Childs – musique Johann Sebastian Bach – dramaturgie Konrad Kuhn – costumes Carlos Soto – collaboration à la mise en scène Fani Sarantari – collaboration à la scénographie Annick Lavallée-Benny – collaboration aux lumières John Torres – création maquillage Sylvie Cailler – collaboration aux costumes Emeric Le Bourhis.

Du 3 au 16 septembre 2021 – Théâtre de la Ville hors les murs, à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, Boulevard de l’Hôpital. 75013. Paris – métro Saint-Marcel – Tél. : 01 42 74 22 77 – Site : www.theatredelaville-paris.com

Transverse Orientation

© Théâtre de la Ville

Pièce pour huit danseurs – Conception et direction Dimitris Papaioannou. Dans le cadre des saisons du Théâtre de la Ville hors les murs et du Théâtre du Châtelet.

Il aime les portes dérobées et les situations extravagantes, les références picturales et la mythologie, la nudité. Avec Transverse Orientation et après Since She – spectacle présenté à La Villette il y a deux ans avec les interprètes du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch (cf. notre article du 15 juillet 2019) – Dimitris Papaioannou poursuit sa quête des mythes, venant d’un pays natal qui en est chargé, la Grèce. Le Minotaure a rendez-vous avec le spectateur, le spectateur avec un enchevêtrement d’images et de représentations, avec du burlesque et de la dérision, des visions et de l’illusion.

Plasticien et dessinateur avant d’être chorégraphe et metteur en scène, Dimitris Papaioannou trace son labyrinthe sur fond de mur blanc à partir d’un néon qui crépite et de personnages en costumes noirs s’affairant autour de la lumière qui apparaît et disparaît. Ces énigmatiques personnages aux fines têtes encagoulées, glissant comme les figures poétiques de Jean-Michel Folon ou se déplaçant à la manière burlesque d’un Buster Keaton, se hissent en haut d’échelles qui se tordent, se suspendent et s’enroulent. Tombés d’une autre planète ils s’accrochent aux murs, comme des cafards.

De nombreux personnages, équivoques, traversent le plateau de cour à jardin et retour, en un parcours latéral. Apparaît un énorme taureau, imitation à l’échelle réelle, sur lequel repose une belle endormie, nue, telle L’Olympia de Manet – référence au mythe d’Europe, princesse Phénicienne dont s’éprend Zeus travesti en taureau pour ne pas s’attirer les foudres de son épouse, scène maintes fois représentée par les peintres dont Titien, Véronèse et Rembrandt. Son alter-ego masculin dans une même nudité apporte l’eau, monte à cru et s’agrippe. Les brumes de la peinture guident le geste chorégraphique et troublent le dessin à l’échelle des personnages et de l’environnement scénique.

Solos, duos ou déplacements d’ensembles répliquent à ce combat entre l’homme et la bête sous l’œil d’un projecteur placé sur roulettes qui parfois balaie la salle et ouvre sur des jeux d’ombres des plus élaborés qui distillent leurs visions magiques. Un homme sirène passe, une femme nue, de bonne corpulence, traverse, il tombe des hommes qui se cachent derrière d’étroites planches, des pierres qui craquent comme le polystyrène, dévalent et envahissent l’espace où seul Sisyphe résiste, dans sa détermination. Des figures à deux têtes et aux jambes multiples se déplacent, les lits de fer se replient et encagent, la tête du Minotaure est brandie telle un Saint-Jean Baptiste, les seaux d’eau se remplissent, la Vénus de Botticelli, vierge aux longs cheveux sauvages au fond d’un coquillage ouvert, met au monde l’enfant dont le placenta s’écoule et qui se métamorphose en image de mort.

A la fin de cette Odyssée pleine de magie et d’alchimie tous les objets flottent – cordes, échelles, seaux, cercle – images insolites d’encombrements, de jeux des corps, de perles et d’eaux. La fresque de Dimitris Papaioannou, plasticien des corps et de l’espace, croise l’absurde et le surréalisme, l’homme contemporain et les mythes ancestraux tels Minotaure et Thésée, Ariane, Dédale et autre. Dans un rapport singulier entre le danseur et l’objet, l’humour et la poésie, le geste est millimétré en même temps qu’il jaillit du plus profond de la mythologie, revue et corrigée par l’imaginaire du chorégraphe et les images.

Brigitte Rémer, le 15 septembre 2021

Avec : Damiano Ottavio Bigi, šuka Horn, Jan Möllmer, Breanna O’Mara, Tina Papanikolaou, Lukasz Przytarski, Christos Strinopoulos, Michalis Theophanous. Musique Antonio Vivaldi – décors Tina Tzoka, Loukas Bakas – design sonore Coti K. – costumes Aggelos Mendis – lumières  et conseil musical Stephanos Droussiotis – sculptures, constructions spéciales et accessoires Nectarios Dionysatos – inventions mécaniques Dimitris Korres.

Du 7 au 11 septembre 2021 – Théâtre de la Ville, au Théâtre du Châtelet. 75001. Paris – Métro : Châtelet. Site : www.theatredelaville-paris.com

D’un bleu très noir, Angélique Ionatos

© photo de sa page Facebook

Née à Athènes en 1954, Angélique Ionatos s’est éteinte le 5 juillet 2021 des suites d’une longue maladie. C’était une éblouissante auteure, compositrice, chanteuse et guitariste.

Elle avait quitté sa Grèce natale avec sa famille à l’âge de 15 ans, en 1969, fuyant la dictature des colonels. Son premier choc musical fut lié au concert donné par Mikis Theodorakis lors d’une tournée mondiale en Belgique, pays où elle avait d’abord résidé. Theodorakis si populaire en Grèce avait été censuré et interdit dans son pays, pendant la dictature militaire. « Quand il est monté sur scène et a ouvert ses bras pour diriger l’orchestre, on aurait dit un aigle immense qui allait s’envoler… » Ce fut pour elle une révélation. Des années plus tard, en 1994, en signe de remerciements elle adapte quinze courtes pièces qu’il avait composées à partir des poèmes de Dimitra Manda, sur le cycle de l’eau, Mia Thalassa/Une Mer, suivi en 1999 du Sanglot des Anges sur une autre de ses compositions et un poème de Dyonissis Karatzas : « As-tu entendu le sanglot des anges un lundi matin à l’aube, ils pleurent sous ta fenêtre close ? »

C’est avec son frère Photis qu’elle enregistre ses premiers albums dont il co-signe paroles et musique : Résurrection obtient le Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros en 1972, ainsi que Les oiseaux, en 1973. Avec I Palami Sou le même Prix lui est attribué, en 1978.

Tout son parcours se construit sous le signe des poètes grecs et de la Méditerranée, qu’elle chante en version originale. « Dans notre monde soumis à une nouvelle barbarie, il faut interroger les poètes pour retrouver la mémoire et l’utopie dit-elle. » Odysseus Elytis, prix Nobel de littérature en 1979 fut pour elle une source d’inspiration majeure. « Belle et étrange patrie comme celle que j’ai reçue jamais je n’ai vu », écrit-il dans Marie des Brumes. Cet hymne, composé en 1984, fut présenté dans une coproduction du Théâtre de la Ville et du Théâtre de Sartrouville où elle avait été artiste associée de nombreuses années, à partir de 1989. Elle y était accompagnée de quelques-uns de ses musiciens-complices, Katherina Fotinaki, voix, guitare, Cesar Stroscio, bandonéon, Idriss Agnel et Henri Agnel, percussions. Le poète répond à Marie, qui se révolte. Elle obtient pour cette composition et interprétation le Grand Prix Audiovisuel de l’Europe, qu’elle recevra à nouveau en 1987 pour Le Monogramme, sur un texte d’Elytis : « Je pleure le soleil et je pleure les années à venir sans nous et je chante les autres passées au travers… Au paradis, j’ai aperçu une île Semblable à toi et une maison au bord de la mer… »

De sa rencontre avec Katerina Fotinaki elle dit : « Je ne crois pas que les chemins se croisent par hasard. Je ne crois pas au hasard. Je crois à la chance. Et aux rencontres qui viennent à l’heure juste. Lorsque le temps y consent. » Elles présentent en duo vocal et guitare Comme un jardin la nuit, à partir de l’adaptation musicale du texte d’Elytis qu’elle retraduit et publie sous le titre Le soleil sait, une anthologie vagabonde : « J’ai quelque chose à dire de transparent, j’ai quelque chose à dire d’inconcevable, comme le chant d’un oiseau en plein champ de bataille. » Avec Katerina, elles retrouvent ensemble ce plaisir du chant en duo et de la guitare par le récital Anatoli – qui se traduit à la fois par l’Orient et le Lever du soleil – en 2009. « Nous élèverons nos enfants sans vous, malgré vous, contre vous… leur vice sera la tendresse. Nous élèverons des enfants éternels. Nous élèverons nos enfants dans les ruines, car c’en est fini des mille et un contes qui cousent leur sommeil. Nous leur lirons, au bord du lit, l’histoire d’un siècle mille et mille fois assassiné, pour que chacun de leurs rêves soit un combat, un combat contre la corne de la mort… »

Elle fait une autre belle rencontre avec Sappho de Mytilène, la première femme poète ayant composé des vers sur l’amour et le désir, au VIIe siècle avant JC. « J’ai servi la beauté. Était-il en effet pour moi quelque chose de plus grand ? » écrivait Sappho. Angélique Ionatos la chante à partir de 1991, accompagnée de Nena Venetsanou, à Sartrouville, puis au Théâtre des Bouffes du Nord. Elle remporte un immense succès et plusieurs années de tournée, ainsi que le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros. O Erotas poème de Sappho adapté en grec moderne par Elytis, est présenté à l’Olympia en mars 1993.

À côté de productions plus importantes Angélique Ionatos garde toujours l’envie de jouer en solo : « La scène est le plus beau des navires. C’est parce que nos questions restent sans réponse que nous continuons de voyager » dit-elle. Elle continue à porter la poésie grecque, qu’elle met en musique : Dyonissis Karatzas, Attik, Nikos Papazoglou : « Ici personne ne chante personne ne danse, on écoute juste la musique et notre imagination voyage » ; Arletta : « Tu es le vent du sud et moi un oiseau perdu, tu m’amènes là où toi tu veux, tu es le vent du nord tu glaces mes ailes et puis avec un seul baiser tu me lances très haut » ; Yannis Ritsos, Dimitris Mortoyas : « Et si l’arbre brûle reste la cendre et la lumière, dans le désert les cactus prennent racine » ;  Kostas Karyotakis dans Amandier « Là dans mon jardin un amandier grandit, il est si délicat qu’il a juste un souffle de vie… »

D’un bleu très noir fut le titre de l’un de ses concerts, donné au Théâtre de la Ville en 2000, enregistré et diffusé par Naïve, comme presque tous ses CD. C’est un bouquet de poésies où se croisent Constantin Cavafy, Christos Christofis, Dimitris Mortoyas, Odysseus Elytis, Dyonissis Karatzas. Angélique Ionatos y signe les paroles et la composition du morceau intitulé Yeux noirs : « Arrête, mon cœur, de souffrir. Cesse d’attendre. Deviens comme une pierre pour ne plus battre en vain… » Elle chante aussi Frida Kahlo en espagnol « Pies para que los quiero si tengo alas para volar / Des pieds, pour quoi faire si j’ai des ailes pour voler… » interprète des chants traditionnels et ses Chansons Nomades, accompagnée de l’un de ses fidèles, le musicien Henri Agnel. Elle compose un Stabat Mater Furiosa d’après le texte du poète et dramaturge Jean Pierre Siméon, qu’elle présente dans une mise en scène de Michel Bruzat, en 2014.

Avec Eros y Muerte, elle compose sur des textes en français d’Anna de Noailles et sur les poèmes en espagnol de Pablo Neruda, Cien sonetos de amor / La Centaine d’amour, écrits pour sa bien-aimée, Matilde Urrutia. Suivra l’enregistrement de l’album, en 2005 : « Ces trois langues sont en réalité les trois strates de ma culture : le grec en tant que langue maternelle, le français en tant que langue d’adoption et quant à l’espagnol elle est la première langue qui a fasciné l’enfant que j’étais. Je la chantais sans la comprendre pour imiter les chanteuses que j’écoutais sur les 33T que mon père, marin, ramenait de ses voyages en Amérique du Sud. C’était la langue du rêve. »

L’œuvre est immense, le parcours éclectique, la voix tendre et rocailleuse, les doigts virtuoses sur les cordes de la guitare, la présence incandescente. Quarante ans de carrière, une vingtaine d’albums, de nombreux concerts dont en 2015 au Café de la Danse, Reste la lumière, accompagnée de Katerina Fotinaki et de musiciens virtuoses comme Gaspar Claus au violoncelle et Cesar Stroscio au bandonéon. Son dernier concert fut donné en 2018 aux Lilas où elle habitait, au Triton-scène de musiques présentes.

Angélique Ionatos a porté les mots des plus grands poètes grecs dans la révolte de l’exil, et pour dépasser le sien. « Ce qui m’a aidé à supporter l’exil lorsqu’il devenait trop lourd, ce fut la poésie » disait-elle. Son univers est de tendresse et de sensualité, de singularité. Son élégance, sa présence, ses mélopées, vont nous manquer. « Ma langue est devenue ma patrie. La seule qu’on ne pouvait pas m’enlever. Il m’était devenu vital de l’aimer, la cultiver et la défendre. Paradoxalement c’est en apprenant le français que j’ai pu redécouvrir la beauté de ma langue maternelle. La distance (géographique et culturelle) m’a permis de réentendre sa musique. Et quelle musique ! »

 Brigitte Rémer, le 15 août 2021

Label Accords Croisés 2009 : Comme un jardin la nuit (en duo avec Katerina Fotinaki) – Label Naïve – 2008 : Album anniversaire (2CD/10 ans de Naïve ( Sappho de Mytilème – Parole de Juillet) – 2007 : Eros y muerte – 2004 : Anthologie (Compilation ) – 2003 : Alas Pa’ volar (Des ailes pour volerAngélique Ionatos canta Frida Kahlo – 2000 : D’un Bleu très noir – 1997 : Chansons nomades (avec Henri Agnel) – 1996 : Parole de juillet (Iouliou logos) – 1995 : De la Source à la mer (3 CD) – 1994 : Mia Thalassa (musiques de Mikis Théodorakis) – 1992: O Erotas – 1991 : Sappho de Mytilène – 1989 : Archipel (Compilation) – 1988 : Le Monogramme (Sept chants d’amour d’Odysseus Elytis) – 1984 : Marie des Brumes (Maria Nefeli, Odysseus Elytis) – 1983 : O Hélios O Héliatoras – 1981 : La Forêt des hommes (To dassos ton anthropon) – 1979 : I Palami sou – 1972 : Résurrection (avec Photis Ionatos).

Senza fine

© Paris l’été

Création Maribeth Diggle, Lisi Estaras, Gaia Saitta, Yohan Vallée – mise en scène Gaia Saitta – au Lycée Jacques-Decour, dans le cadre de Paris l’été.

Des cartons éparpillés sur la scène d’où sortent au fil du spectacle costumes et accessoires. Un vrai faux miroir sorte de structure papier d’alu, des ventilateurs, un divan, quelques objets, un air de désordre. On entre dans cet univers par effraction. Deux personnages fragmentés, un homme, une femme, chemisier vaporeux pour lui, danseur, sous-vêtements masculins pour elle, comédienne, sorte de carte à jouer où s’inversent les figures (Gaia Saitta et Yohan Vallée). Une diva les rejoint, tirant un cabas plein de pierres et lançant sa voix sur un chemin labyrinthe (Maribeth Diggle, soprano). Nouvelle Sisyphe ou nouvelle arrière-grand-mère telle qu’évoquée plus tard dans le spectacle, jolie femme qui a rempli ses poches de pierres et s’est laissée couler au fond de l’eau ?

Le fil du temps se tisse au rythme des digressions-illuminations du trio offrant gestes et bribes, actions, répétitions et citations, avancées et reculs. Un monde se déconstruit dans des mots répétitifs et gestes compulsifs qui s’effacent et reviennent. Pas de fil conducteur, des fragilités, des incertitudes, les nôtres, une tentative de se rapprocher du public, par un verre de vin, une orange à éplucher, des pierres offertes, au final. Images floues. Une autre suicidée s’écroule au sol, verre d’eau et médicaments renversés, dans un geste répété. La même, ou une autre facette d’elle-même, décroche son mobile et projette dans le vide quelques mot banals en même temps qu’énigmatiques.

Des ressassements, un univers mental, du baroque, des brisures, des fractions, un monde mort, comme cette pendule sans aiguille face au spectateur, un banquet final, posé au sol, où les lustres scintillent, où la fête est défaite. Un scénario en morceaux, quelques éclats. Rêve ou cauchemar ? Éparpillement. Esquisse. Étude. Solitudes. Séquences. Sans fin / Senza fine, selon le titre. Crise convulsive de la cantatrice, naissance ou horrible souffrance d’une mort par asphyxie ?

Quelques moments hésitants où les deux femmes esquissent un pas de danse et répètent des gestes en écho (chorégraphie Lisi Estaras), où les trois personnages contemplent l’Avenir, derrière la porte du lycée, portant une inscription qui fait sourire : Sécurité, ne pas jouer à la balle. On voudrait y croire mais on regarde l’autre pendule, celle dont les aiguilles tournent et qui affiche la réalité du temps qui passe.

Brigitte Rémer, le 6 août 2021

Interprètes : Maribeth Diggle, Gaia Saitta, Yohan Vallée – chorégraphie Lisi Estaras – regard extérieur Charlie Cattrall – production IfHuman/coproduction Garage 29

Du 29 au 31 juillet 2021, à 20h – Lycée Jacques-Decour, 12 Avenue Trudaine. 75009 Paris – métro Anvers – Paris l’été / tél. : 01 44 94 98 00 – site : www.parislete.fr

Des gestes blancs

© MirabelWhite

Conception Sylvain Bouillet – Interprétation Charlie Bouillet et Sylvain Bouillet, Naïf production, au Lycée Jacques-Decour, dans le cadre de Paris l’été.

Né d’une recherche engagée lors d’ateliers où il a observé des pères dans leur relation à leurs fils, Sylvain Bouillet, danseur et acrobate, livre en gestes et en espace son approche, dans un dialogue sensitif avec son fils, Charlie, âgé de dix ans.

Ils cheminent ensemble depuis trois ans dans la construction d’un langage corporel commun alors que leur morphologie est si différente. Cet écart devient un point force, ils jouent sur le déséquilibre de l’un et le poids de l’autre dans un échange ludique, espiègle et spontané où ils deviennent à tour de rôle, meneur.

Dans la chapelle du Lycée Jacques-Decour le public les encercle et partage ce moment sensible d’un spectacle hors-norme où, dans une première partie, se toucher est la règle, être en contact peau à peau, glisser en spirale sur le dos, s’allier tête contre tête, puis se séparer, se provoquer, se transporter, se perdre et se retrouver, sorte de discours de la méthode et de recherche d’équilibres.

Pas de scénario, pas d’histoire si ce n’est la leur. Tour à tour ils s’enjambent, s’agrippent, se détachent, s’imitent, font la toupie, le poirier, la roue, s’inventent des jeux de mains, échangent des jeux de rôles. On passe du Livre de la jungle à la figure du Minotaure, de gestes en canon en tourbillons instables, ils sont aux aguets.

Se voir, ne plus se voir, se cacher sous un banc, se pousser sur le banc, seul accessoire avec un tabouret, tabouret-cage et tremplin convoité par les deux. Étirer les sweats, arracher les tee-shirt comme des tigres royaux du Bengale, les faire voltiger. Loin, près, fusionnels ou en affrontement, le père, protecteur, porte le fils comme on porte un petit. Ils sont en fécondation, en gravitation l’un vers l’autre dans la cosmologie de la filiation.

Interaction, action, une belle énergie s’exprime dans la dynamique des corps, blanche, comme un rite d’initiation ou comme le prisme arc-en-ciel d’une lumière fragmentée où se cache le fil invisible de la parentalité. Des voix d’enfants, des rires, des bruits de train, le tonnerre, accompagnent la danse (ambiance sonore et live électro Christophe Ruetsch). Au solo final d’un père en colère répond avec décontraction le solo de Charlie qui, du haut de ses dix ans, smartphone dans les mains, casque sur les oreilles, danse, au son des percussions et rit, renvoyant à son père comme un reflet déformé par le temps.

Avec Naïf production qu’il a fondé en compagnie de Mathieu Desseigne et Lucien Reynes, acrobates comme lui, Sylvain Bouillet développe une langue singulière et intime, pleine d’émotion et de tendresse. La complicité tissée avec son fils, qu’il a su porter à la scène, s’inscrit dans un alphabet nouveau de spectacles, qu’il sera bon d’observer.

Brigitte Rémer, le 6 août 2021

Avec : Charlie Bouillet et Sylvain Bouillet – conception Sylvain Bouillet – dramaturgie Lucien Reynès – conseil artistique Sara Vanderieck – création lumière Pauline Guyonnet – ambiance sonore et live électro Christophe Ruetsch.

Du 29 au 31 juillet 2021 à 18h30, Lycée Jacques Decour, 12 Avenue Trudaine. 75009 Paris. Métro Anvers – Paris l’été / tél. : 01 44 94 98 00 – site : www.parislete.fr et www.naif-production.fr

Société en chantier

© Jean-Louis Fernandez

Concept et mise en scène Stefan Kaegi – avec le Collectif Rimini Protokoll – au Grand-Palais Éphémère. Coréalisation Festival Paris L’Été, RMN-Grand Palais, La Villette.

Les spectateurs entrent dans cet immense espace du Grand-Palais Éphémère par groupes d’une quinzaine de spectateurs, après avoir mis un masque noir et enfilé une charlotte sur la tête. Ils sont dirigés dans un terrain délimité dit le chantier, où ils se répartissent selon différents thèmes : Main d’œuvre, Ressources humaines, Droit de la construction, Développement urbain, Investisseurs, Mumbai/Bombay, Transparency. Des éléments de travaux publics tels que grue, échafaudage, bâches, matériaux divers, algéco de chantier y forment l’environnement scénographique.

Mon groupe, les Entrepreneurs, est invité à mettre un casque de chantier qui fait fonction de casque audio, et à prendre place sur d’énormes sacs blancs contenant du sable, disposés en gradins. Le principe du casque vaut pour tous les spectateurs. Un expert est attaché à chaque groupe et le pilote, sorte de messager livrant sa réflexion et mettant le projecteur sur une facette de la problématique du BTP. Ce sont des témoins, experts en droit, maçonnerie, urbanisme, entreprenariat privé, finance qui parlent et décrivent la situation que le spectateur capte dans son casque. Les groupes tournent, au fil de la soirée et traversent tous les thèmes, toutes les étapes du chantier avant de se retrouver ensemble, au final. Un entomologiste compare la société des fourmis à celle des hommes et tel un professeur partage son observation sur leur remarquable organisation.

Quatre grands écrans placés en hauteur de cette nouvelle cathédrale témoignent du gâchis financier de la construction et donnent de multiples exemples de bâtiments publics, achevés ou non, et qui tournent en boucle. Sont annoncés : le projet, son coût total, son coût effectif – en général quatre ou cinq fois plus cher qu’au départ – le retard à la livraison, de 3 à 12 ans, parfois le nombre d’accidents ouvriers à la semaine. Ainsi défilent sous nos yeux les scandales financiers de nos sociétés d’aujourd’hui : Santiago de Compostela Ville de la Culture, West Kowloon District Culturel de Hong Kong, Philharmonie de Paris, Stades de football pour la Coupe du monde 2022 au Qatar, Stuttgard 21 projet ferroviaire et urbain d’envergure, Louvre Abu Dhabi etc.

Société en chantier raconte des histoires de corruption, comme celle du nouvel aéroport de Brandebourg, à Berlin, qui accuse dix ans de retard, et qui a licencié Alfredo di Maro chargé du système de désenfumage ainsi que le directeur technique. Accusé de ne pas avoir rempli son cahier des charges et d’avoir mis en péril la vie d’autrui, Di Maro avait été évincé du projet alors que les tests de contrôles de sécurité s’étaient avérés parfaitement corrects.

Que fait le spectateur ? Il est invité à déconstruire le sujet, à devenir témoin et à suivre son groupe. Ainsi dans l’espace Transparency, on se trouve à un poste d’observation surplombant le chantier, derrière un rideau. On nous montre la corruption, venant de Belgrade, de France – l’entreprise Lafarge opérant à Alep pendant la guerre en Syrie et versant des millions à l’État islamique pour continuer son business – ; d’Allemagne, avec les éclairages de Philippe Starck prévus pour une passerelle, devenus simples néons bon marché ; les pots de vin d’Alsthom pour le métro de Tunis ; la gabegie des pièces de la centrale de Flamanville fabriquées par Areva, récupérées par le groupe Bolloré puis revendues à Areva pour le double de leur prix, avec, derrière, le spectre des réseaux de type Opus Déi.

Que fait le spectateur ? Il devient parfois acteur, portant sa pierre à l’édifice (au sens physique et concret du terme), comme dans Main d’œuvre où il participe à la construction d’un mur ; dans le Droit de la construction il choisit son groupe, privé ou public et menace l’autre groupe esquissant des mouvements de karaté initiés par l’avocat-expert. Il se couche sur le sol où une travailleuse chinoise lui chuchote à l’oreille la beauté des paysages chinois devenus cauchemars de béton et l’invite à mimer les travaux : taper, visser etc. Dans la station Mumbai, mégapole de 20 millions d’habitants et ville de Bollywood il est invité à réfléchir à des propositions pour une vie meilleure, à les écrire et à les afficher. Dans la séquence Investisseurs qui se déroule à huis-clos à l’intérieur de l’algéco, autrement dit au Ritz Carlton de Genève, il entre dans un jeu de rôles pour la gestion des fonds. Entre monopoly et rendez-vous secret pour faire, si ce n’est tourner les tables, du moins tourner les têtes des hommes d’affaires, ou encore comme le jeu de la roulette au casino, il jongle entre investissements et fonds de pension menant à l’écroulement de la monnaie, et jusqu’au taux d’intérêt à 0% de la BCE.

Le Collectif Rimini Protokoll s’est constitué en 2000 scellant la rencontre entre Stefan Kaegi, Daniel Wetzel et Helgard Haug. Les trois artistes s’étaient rencontrés dix ans plus tôt au cours de leur formation à l’Institut des Sciences théâtrales appliquées de Giessen, en Allemagne. Cargo Sofia X sur le monde des camionneurs a fondé, en 2006, leurs principes de travail : témoigner du réel, en le décalant et faire porter leurs messages par un réseau d’experts qu’ils invitent à jouer leur propre rôle, mettant le spectateur au cœur du dispositif. Ils ont beaucoup produit, sur des sujets hétéroclites, beaucoup tourné. Par exemple, Breaking News en 2008 démontait la fabrication des journaux télévisés, et, la même année, Black Tie évoquait la problématique de l’adoption. Ou encore, un parcours audioguidé dans Berlin en 2011, 50 Aktenkilometer Berlin menait les spectateurs sur les traces de la Stasi et traitait du problème de la responsabilité collective.

Rimini Protokoll réalise des enquêtes approfondies et se transforme en journaliste d’investigation pour évoquer, sans filet, les tensions de nos sociétés. Il s’adresse au citoyen-spectateur et l’encercle d’abondantes informations touchant, sous un autre angle de vue, à une réalité en principe connue qu’on lui propose  d’approfondir. La préparation est un long temps de gestation. Ici, les différents scandales mis bout à bout, d’un côté de la planète à l’autre, interpellent et inquiètent. On est sur la ligne de crête de ce qu’on appelle spectacle, signé ici pour le concept et la mise en scène par Stefan Kaegi. Plutôt performance, voire agit-prop ; ni métaphore ni esthétique, le chantier est une copie de la réalité, à l’état brut, et toutes les technologies sont au service de l’entreprise, en termes de son, réseaux, images et dispositif.

Brigitte Rémer, le 29 juillet 2021

Avec – La conseillère en investissement : Mélanie Baxter-Jones (actrice) – L’avocat du droit de la construction : Geoffrey Dyson (acteur) – L’urbaniste : Matias Echanove (Urbz) – Le spécialiste des insectes bâtisseurs : Laurent Keller (UNIL) – La représentante de Transparency International : Viviane Pavillon (actrice) – L’ouvrier : Alvaro Rojas-Nieto – La travailleuse chinoise : Tianyu Gu – L’entrepreneur : Mathieu Ziegler (acteur) – Scénographie : Dominic Huber – Recherches : Viviane Pavillon – Création sonore : Stéphane Vecchione – Dramaturgie : Manuel Schipper – Assistanat à la mise en scène : Tomas Gonzalez – Régie générale : Stéphane Janvier – Régie lumière : Christophe Kehrli – Régie son : François Planson – Régie plateau : Mathieu Pegoraro et Sandra Schlatter – Régie vidéo : Marc Vaudroz.

Du vendredi 23 au lundi 26 juillet – Vendredi et lundi à 20h – Sam et dim à 16h et 21h, au Grand Palais Éphémère – Place Joffre/ Champ-de-Mars. 75007. Paris – Coréalisation La Réunion des musées nationaux – Grand Palais, le Festival Paris l’été et La Villette

United States of Africa

© Halle Tropisme

L’Afrique à 360° – Expositions et installations présentées à la Halle Tropisme de Montpellier, dans le cadre de la manifestation Africa 2020 – En partenariat avec la ville de Montpellier et la région Occitanie.

Au coeur d’une friche militaire réhabilitée de plus de 4000 m2, à Montpellier, la Halle Tropisme est un lieu culturel porté par la coopérative illusion & macadam, qui a ouvert en 2019. Inspiré des tiers-lieux, cet espace   fonctionne comme l’incubateur de projets articulés autour d’une cité créative en devenir. Elle est dédiée à l’art et à la culture, aux formations et aux résidences artistiques.

Pendant 9 jours, du 3 au 12 juillet 2021, la Halle est devenue territoire africain oeuvrant pour la promotion des 54 pays du continent. United States of Africa est comme un festival et montre la dynamique de la création africaine. Tous les créateurs invités – musiciens, plasticiens, penseurs, cuisiniers, entrepreneurs, danseurs, cinéastes – ont en commun d’incarner l’Afrique d’aujourd’hui, multiple, complexe et créative. Ils réinventent au quotidien la façon de créer, d’entreprendre et de construire des futurs possibles.

Ainsi l’exposition Wake up Africa/Afrique réveille-toi, présente les travaux de quatre artistes dont chacun est à la tête d’un centre d’art, dans son pays : Barthélémy Toguo, du Cameroun, a créé la Bandjoun station, un centre d’art situé sur les hauts plateaux du pays où un projet agricole côtoie le projet culturel, créant des liens entre les artistes et la population locale. Il présente une cafétéria mobile inspirée des cafés de rue africains. Mansour Ciss Kanakassy, du Sénégal, est responsable d’un centre de formation pour les arts numériques dédié aux jeunes et aux résidences d’artistes, la Villa Gottfried, située dans un village de pêcheurs, Ngaparou, à 70 kilomètres de Dakar. Mostapha Romli, du Maroc, artiste photographe, dirige le Centre d’art contemporain d’Essaouira, lieu d’échange et de transmission de la culture. Ensemble, ils ont construit une zone autonome cherchant à définir une identité panafricaine qu’ils représentent symboliquement par l’idée de passeports, le Global Pass et de monnaie unique africaine de la Banque Afro, s’interrogent sur la circulation des biens et des personnes. Ils posent les questions les plus simples et les plus pertinentes : « Comment se fait-il que le cacao ivoirien voyage plus facilement que l’ivoirien, qui le cueille ? Pourquoi les régions riches en ressources naturelles sont-elles les plus pauvres ? » Vitshois Mwilambwe Bondo de République Démocratique du Congo a créé à Kinshasa le Kin Art Studio s’intéressant aux arts visuels de manière hybride. Il travaille sur l’urbanité et les espaces publics de Kinshasa et présente The color of Kinshasa.

Formée en 2002 à la photographie argentique au Centre de Formation Audiovisuel Promo-Femmes de Bamako, la photographe malienne, Fatoumata Diabaté est l’une des rares femmes photographes à vivre de son art en Afrique. Elle travaille sur le thème de la métamorphose et des artéfacts. Elle présente ici une exposition autour de deux thèmes, l’un tristement d’actualité, Miroirvide20, une série inédite réalisée pendant la pandémie où elle détourne l’idée de masques – thème sur lequel elle a déjà travaillé – à partir des masques chirurgicaux. Elle s’éloigne du masque africain traditionnel pour s’orienter vers des objets-masques, des accessoires qu’elle demande à son modèle de penser et travaille sur l’idée de déchet. Fatoumata Diabaté utilise la photo pour aborder des questions sociale et sociétale. Elle s’est attaquée à un problème d’envergure en Afrique celui de la dépigmentation de la peau, le Khéssal (ou Xessal) qui fait des ravages sur la santé. Femme caméléon elle se met en scène, se travestit pour montrer la réelle nocivité de ces produits, vendus sur tous les marchés. Elle avait obtenu le Prix Visa pour la création, pour son œuvre « Touaregs, en gestes et en mouvements » lors de l’édition 2005 des Rencontres africaines de la photographie de Bamako.

Enfin, pour la jeune classe d’âge, la Halle Tropisme propose une exposition interactive de Marguerite Abouet et Mathieu Sapin, Akissi ambiance le monde. C’est l’une des séries de bandes dessinées des plus populaires en Afrique. Akissi est une petite fille qui, comme son auteure, grandit à Abidjan où elle fait bêtise sur bêtise. Pour fêter les 10 ans de la BD, l’association Ikowe a construit un bel environnement à l’échelle des enfants : un mini cinéma sous forme de tente où ils peuvent s’allonger pour regarder Akissi en dessins animés, et ils ont un espace ludique et de création qui leur est offert pour s’exprimer.

Deux autres photographes sont aussi exposés : Hassan Hajjaj, spécialiste des photographies très colorées et mises en scène, montre les exploits du Groupe Acrobatique de Tanger dans son spectacle Fiq !/ Réveille-toi, groupe invité à Montpellier lors du prochain festival Arabesques, en septembre 2021 ; la photographe française originaire du Mali, Hélène Jayet, présente un travail documentaire sur des salons de coiffure du 10ème arrondissement de Paris, Colored Only, Chin Up, travail réalisé dans son studio-photo itinérant. Elle s’intéresse aux coupes de cheveux frisés, rasés, tissés, nattés, twistés, relaxés et présente aussi, avec On (H)air, les coupes de cheveux les plus extravagantes dans le bel espace extérieur de la Halle.

Pendant cette dizaine de jours qui fête l’Afrique, United States of Africa propose aussi d’autres activités et notamment tous les soirs des concerts, performances, débats, projections, manifestations de design et de mode, d’art culinaire, à partir de focus sur différents pays : Cameroun, Congo Kinshasa, Égypte, Éthiopie, Maroc. Par cette riche proposition la Halle Tropisme témoigne de la dynamique artistique africaine contemporaine, dans un espace créatif multidisciplinaire de Montpellier, ville qui accueillera en octobre prochain, le sommet Afrique-France.

Brigitte Rémer, le 22 juillet 2021

Du 3 au 11 juillet 2021, Halle Tropisme, 121 rue Fontcouverte. Montpellier – site : www.tropisme.coop 

Masques et danses des Maîtres du fleuve

© Musée du Quai Branly – Jacques Chirac

Marionnettes bozo du Mali, au musée du quai Branly-Jacques Chirac/Théâtre de Verdure, en partenariat avec la maison des Cultures du Monde.

Au bord du fleuve Niger, près de Ségou, au Mali, Kirango est un village où vivent un peuple d’agriculteurs, les Bamanas et un peuple de pêcheurs, l’ethnie Bozo. Ils font partie des Mandingues et sont appelé « Maîtres du fleuve. » A certaines occasions les deux communautés célèbrent une fête rituelle, moment important de la vie sociale autour des masques, au rythme des tambours et de la danse.

L’association des jeunes du quartier Jaka organise de loin en loin la fête des pêcheurs, lors de la circoncision des garçons d’une même classe d’âge, ou lors d’un événement particulier. La fête se célèbre autour de la sortie de masques aux formes animales, fabriqués artisanalement et appelés marionnettes bozo. Elle est le reflet de leur identité culturelle. De grands masques représentant des animaux, mythiques ou réels, les sogow, relient le monde des esprits à celui des humains. Quand le secret sort, les esprits paraissent. Les pêcheurs Bozo, descendants de Faaro, esprit de l’eau et vivant sous l’eau, dieu créateur selon la légende, appellent cette manifestation do bò / la sortie du secret.

Dans les temps précoloniaux les Bozo furent les premiers à pratiquer des défilés de sogow/masques-marionnettes ils sont les précurseurs de cette tradition. La fête se passe sur les pirogues qui défilent sur le fleuve Niger, pendant le jour, plus de deux cents femmes y prennent place pour chanter, masques et castelets y sont déposés. Sur la première pirogue se trouvent le masque du méchant chimpanzé/ Gonfarinman ainsi que deux castelets couverts d’étoffe. L’un porte une tête d’oiseau/Kono, l’autre une tête de cheval/So et un cavalier sur le dos.  Chanteurs et joueurs de tambour se tiennent sur la deuxième pirogue. La troisième pirogue porte un castelet d’étoffe et de paille, sur lequel se dresse une tête d’antilope/Koon. Le soir, la fête se poursuit sur la place publique, les sogow de nuit, fabriqués en tissu, représentent des animaux aquatiques ou terrestres, comme les poissons/Wulujege et Saalen, les scorpions/Bunteninw figure de jumeaux, le crocodile/Bama, le serpent/Sa. Autour d’eux nage un poisson, ou un crocodile.

Dans le charmant Théâtre de Verdure du musée du quai Branly où l’on est si bien un dimanche d’été, sont réunis huit danseurs et musiciens, une chanteuse-danseuse, pour ce spectacle inédit, Masques et Danses des Maîtres du Fleuve. Nous ne sommes pas sur les rives du fleuve Niger, les danseurs présentent les sogow du côté jardin au côté cour, sur un plateau peu profond mais de belle ouverture permettant une circulation fluide et un geste ample de la marionnette. On y retrouve les figures animales et mythiques énoncées ci-dessus, masques de jour : méchant chimpanzé fabriqué dans des sacs de jute récupérés (100 kilos), cheval qui danse, antilope au castelet de paille, oiseau aux plumes de couleurs, esprit de l’eau femme-sirène aux ongles de magicienne, et masques de nuit : poisson-capitaine, scorpions de couleur orange et qui dansent, crocodile à la longue queue, serpent rebelle et brave hippopotame. Certains animaux rampent, le danseur enfermé dans le tissu carapace n’a souvent qu’une faible visibilité, il est guidé par l’un d’entre eux, à l’aide d’une cloche.

Ce défilé de sogow est porté, tout au long de la représentation, par les tambours qui battent le rythme et par le chant en langue bamanan de Fatoumata Famanta. Ce chant accompagne le thème animal, comparant les poissons à un miroir d’or, ou parle des prouesses de chasse des Bozo, ou encore évoque la jalousie. La danse Sogolon, collective, qui ouvre et ferme le spectacle, et la danse Tèrè qui se danse en duo, s’ancrent dans le sol. Les danseurs et la chanteuse portant un vêtement écru magnifiquement couvert de signes noirs – lettres et symboles – tiennent à la main des foulards noirs et déposent, au début du spectacle, des calebasses. Tous sont à féliciter chaleureusement.

Inscrites depuis 2014 sur la liste Unesco du patrimoine culturel immatériel, les Marionnettes bozo du Mali, sont un événement rare où se côtoient le réel et l’imaginaire. Le partager est un privilège. L’anthropologue néerlandaise, Elisabeth den Otter, spécialiste des marionnettes non-européennes, est venue initier le public en introduction au spectacle. Ce bel événement du musée du quai Branly a provoqué l’enthousiasme des petits et des grands.

Brigitte Rémer, le 21 juillet 2021

Distribution – Manipulateur, danseur et chef de la troupe : Amadou Famanta – Manipulateurs et danseurs : Adama Dembele, Madou Kone, Soumana Karabenta, Oumar Konta – Tambours bongolo et nganga : Bougadary Fanafo, Ibrahima Famanta, Yaou Karabenta, Moulaye Niono – Chant soliste : Fatoumata Famanta.

Les samedi 10 et dimanche 11 juillet à 16h, musée du quai Branly-Jacques Chirac / Théâtre de Verdure, 37 quai Branly 75007 Paris. M° Alma-Marceau (ligne 9), RER C Pont de l’Alma, Bus ligne 92 Bosquet-Rapp. Accès gratuit sur présentation d’une contremarque (retrait 1h avant le spectacle, à l’accueil dédié dans le jardin) – Vu le 11 juillet 2021.

 

D’un rêve

© Laurent Philippe

Conception et chorégraphie de Salia Sanou, avec la Compagnie Mouvements Perpétuels et le soutien du Centre de développement chorégraphique La Termitière à Ouagadougou – dans le cadre du Festival Montpellier Danse – à l’Opéra Berlioz/Corum de Montpellier.

Le parcours artistique de Salia Sanou s’est construit entre le Burkina Faso et la France, le danseur-chorégraphe a l’art de la rencontre. Initié aux rites et traditions bobo à partir de 1992, il s’est formé à la danse africaine avec Drissa Sanon, du ballet Koulédrafrou de Bobo Dioulasso ; Alasane Congo, de la MJC de Ouagadougou ; Irène Tassembedo, de la compagnie Ebène ; Germaine Acogny, du Ballet du Troisième Monde. Il rencontre Seydou Boro à l’Union Nationale des Ensembles Dramatiques de Ouagadougou et développe avec lui un projet chorégraphique autour de la danse contemporaine, loin des stéréotypes exotiques. Leur rencontre avec Mathilde Monnier en 1993, directrice du Centre Chorégraphique National de Montpellier, est fondamentale, elle leur donne carte blanche. Ils créent notamment Pour Antigone – Nuit – Arrêtez, arrêtons, arrête – Les lieux de là, puis fondent la compagnie Salia nï Seydou en 1995 et créent Le Siècle des fous. 

De nombreuses créations dessinent le parcours de Salia Sanou : L’Héritage, reçoit le premier prix en Art du spectacle lors de la Semaine Nationale de la Culture, au Burkina Faso ; Fignito l’oeil troué, obtient le Prix Découverte de RFI Danse, en 1998 ; Weeleni/L’Appel, pièce intimiste interprétée par des danseurs et musiciens originaires du Maroc et du Burkina Faso fait date, en 2002. De 2001 à 2006 Salia Sanou est directeur artistique des Rencontres Chorégraphiques de l’Afrique et de l’Océan indien, avec le soutien du Centre national de la Danse de Pantin. En 2006, il fonde et dirige avec Seydou Boro le Centre de Développement Chorégraphique La Termitière de Ouagadougou, avec l’aide de l’Ambassade de France. « Je suis très attaché à la circulation des cultures, ouvrant des espaces de sens et d’altérité, donnant à voir, à entendre et à comprendre la force de la création comme vecteur de tolérance » déclare-t-il.

En 2011 les chemins artistiques de Salia Sanou et Seydou Boro se séparent, chacun souhaitant développer son projet personnel. Ensemble ils gardent la direction artistique de La Termitière. Depuis 2010, date de la fondation de sa Compagnie, Mouvements Perpétuels, Salia Sanou oriente son travail de manière plus engagée, sur l’observation de l’état du monde et du réel. Il présente en 2016 Du désir d’horizons au Théâtre National de Chaillot à partir de son expérience dans des camps de réfugiés, au Burkina Faso et au Burundi où il avait animé des ateliers. En 2018/19 avec Multiple-s, il s’intéresse à la question de la représentation et du frottement des disciplines (danse, littérature et musique) par trois face-à-face qu’il présente : avec Germaine Acogny, fondatrice de l’École des Sables au Sénégal, dans De beaucoup de vous ; avec l’auteure Nancy Huston par sa poésie Limbes Limbo hommage à Samuel Beckett ; avec le compositeur-interprète Babx dans Et vous serez là.

Le Festival Montpellier Danse que dirige Jean-Paul Montanari suit depuis des années les créations de Salia Sanou et établit un véritable compagnonnage : en 2000, le chorégraphe a présenté Taagalà/ Le Voyageur ; en 2008, Poussières de sang ; en 2012, Au-delà des frontières ; en 2014, Clameurs des arènes. Aujourd’hui, en cette 41ème édition, il donne à voir sa pièce D’un rêve, qui cherche autour de la relation entre la danse, le chant et la musique.

Nous sommes dans un champ de coton qui recouvre le plateau, au cœur de la ségrégation et de la colonisation (scénographie Mathieu Lorry-Dupuy, lumière Marie-Christine Soma). Salia Sanou nous fait voyager dans le temps au son de gospels magnifiquement interprétés par quatre chanteuses qui reprennent entre autres la chanson de Billie Holiday, Strange fruits et s’inscrivent avec fluidité dans la chorégraphie. Des images montrent sur grand écran des manifestations qui rappellent les pires moments du peuple Afro-Américain (vidéo Gaël Bonnefon) jusqu’à ce que Martin Luther King exprime ce rêve collectif de justice et de liberté : « I have a dream… » Le coton est porté dans de grands paniers, le sol blanc s’efface, poussé par de grands balais, on entre comme dans une seconde partie du spectacle, en contraste avec la gravité et l’austérité de la première. « Seul l’espoir demeure » dit le texte, élaboré par le poète-slameur camerounais Marc Alexandre dit Capitaine Alexandre et l’auteur-compositeur-rappeur franco-rwandais Gaël Faye, un hymne à la vie, plein de couleurs et de rythmes. La création musicale est signée de Lokua Kanza, Congolais de RDC, chanteur et guitariste, multi-instrumentiste et compositeur. Chanteuses et danseurs dessinent des figures, sorte de quadrilles : une chanteuse/un danseur, deux chanteuses/deux danseurs.

Salia Sanou nous mène ensuite dans un contexte de music-hall aux néons colorés et aux costumes vifs où la joie de vivre éclate (costumes Mathilde Possoz). Tout devient ludique et flamboyant.  « Everybody want to dance like Joséphine Baker… » Des couples métissés commencent à se former, la chanson funk de James Brown, Sex machine permet un solo vigoureux. Deux groupes de percussions se forment et se mêlent aux musiques enregistrées et aux rythmes africains. Danseuses et danseurs se glissent dans des langages multiples avec beaucoup d’aisance. La dernière image les montre main levée en un acte de foi.

Avec D’un rêve, Salia Sanou propose une chorégraphie-spectacle chargé de sens et de poésie créant des passerelles avec d’autres artistes tout aussi talentueux que lui et dans une interprétation magistrale tant dans le chant que dans la danse. Artiste associé au Grand R Scène nationale de La Roche-sur-Yon – où il a présenté cette année Papa Tambour, poème de Capitaine Alexandre spectacle pour une interprète présenté dans les classes pour les enfants des écoles primaires – il poursuit sa route dans l’altérité et l’interculturel avec conviction et finesse.

Brigitte Rémer – Vu le 9 juillet 2021

Avec Lydie Alberto, Milane Cathala-Difabrizio, Ousséni Dabaré, Ange Fandoh, Mia Givens, Virgine Hombel, Kevin Charlemagne Kabore, Dominique Magloire, Lilou Niang, Elithia Rabenjamina, Marius Sawadogo, Akeem Washko. Musique Lokua Kanza – Texte Capitaine Alexandre et Gaël Faye – vidéo Gaël Bonnefon – scénographie Mathieu Lorry-Dupuy – lumière Marie-Christine Soma costumes Mathilde Possoz.

Du 8 au 10 juillet 2021 à l’Opéra Berlioz / Corum de Montpellier – Esplanade Charles De Gaulle – 34000 Montpellier – tél. : +33 0(4) 67 61 67 61 – site : montpellierdanse.com – tél. Montpellier Danse : 04 67 60 83 60.

En tournée, en 2021 : 24 septembre, Marrakech, biennale de la danse en Afrique – 21 octobre, Mâcon, Le Théâtre Scène nationale – 28 et 29 octobre, Bruxelles, Charleroi danse – 23 et 24 novembre, Alès, Le Cratère Scène nationale – 15 et 16 décembre, Annecy, Bonlieu Scène nationale – 19 décembre, Foix, L’Estive, Scène nationale. En 2022 : 11 janvier, La Roche-sur-Yon, Le Grand R Scène nationale – 10, 11, 12 février, Paris, Théâtre du Châtelet – 1er et 2 mars, Brive, L’Empreinte Scène nationale – 24 mars, Amiens, Maison de la Culture.