Mise en scène, dramaturgie Mario Banushi – dramaturge associée Sofia Eftychiadou – dramaturgie Aspasia-Maria Alexiou, du National Theatre d’Athènes – assistanat à la mise en scène Afroditi Kapokaki, Theodora Patiti – à l’Odéon Théâtre de l’Europe / Ateliers Berthier.
On pénètre dans l’intimité d’une famille, l’intérieur est modeste, plutôt vieillot et dans un clair-obscur. Côté jardin un lit, une commode, côté cour une table et quelques chaises placées devant une fenêtre où, à certains moments, le rideau vole. Une vierge noire, orthodoxe, enchâssée de doré, est suspendue sur le mur et nous fait face. La télé est allumée, un vieux poste. Le père, et la mère qui plie du linge, sont assis devant. Vers le lit, une jeune femme, de dos. L’ambiance est lourde et l’ensemble silencieux.
À pas lents la mère se dirige vers le lit, on dirait qu’elle a cent ans. La jeune femme – une de ses filles, la prend dans les bras. Elle s’étend. Mario Banushi – jeune metteur en scène né en Albanie où il a grandi jusqu’à l’âge de six ans, élevé par sa grand-mère avant que sa mère ne l’amène en Grèce, où il s’est ensuite formé pour le théâtre au conservatoire d’Athènes – invente un théâtre de silence et de visions, nourri de ses souvenirs d’enfance entre les deux pays.
Le père positionne la commode au centre de la scène, pousse le linge posé dessus et nous place au cœur du sujet, la mort. Le meuble se déplie. À l’intérieur une jeune femme, nue et immobile. L’image est impressionnante et le spectateur se doit de construire son propre scénario tout au long du spectacle, de reconstituer la famille pour faire le lien entre les images proposées et qui s’inscrivent entre la vie réelle et réaliste, le mystique et le fantastique, le symbolique.
La porte grince et s’ouvre laissant passer un brin de lumière développant le jeu des ombres sur les murs du théâtre (magnifique création lumière de Tasos Palaioroutas). Deux jeunes femmes entrent, probables sœurs des deux autres, celle qui est étendue là, et celle qui soutient la mère, mater dolorosa. Le père partira sangloter au fond de ce même lit avant qu’il ne se métamorphose en bac, ou en baignoire. Des reflets mouvants sur le mur de côté montrent le frissonnement de l’eau, dans une scénographie simple et inventive (scénographie et costumes Sotiris Melanos).
La liturgie se met en place, lente chorégraphie de la mort, et commence par une poignée de cendres ou de terre que chacun dépose sur le corps. Puis la jeune morte se lève et nous fait face dans un long silence. Entourée de ses sœurs et de la mère, la toilette mortuaire commence avec douceur, douleur et tendresse. Tout est codifié, chaque geste y a un sens, et l’eau appelle celle du baptême et de la purification avant le dernier voyage. Quelques notes accompagnent la séquence, guitare ou saz ou bouzouki. Tout au long du spectacle, des petits bruits de la vie et de la ville au chant lyrique, la bande son traduit les reliefs intérieurs des personnages et leur chagrin (musique Emmanuel Rovithis).
Au cours du cérémonial, entre une femme métisse portant un fagot de bois, elle s’incline puis décroche l’icône du mur. Un trou béant apparaît dans lequel elle s’engouffre, geste qui sera commenté dans l’image finale du spectacle. Les libations terminées, la morte est habillée avec lenteur et précision, dans ses plus beaux vêtements de couleur, on lui présente un miroir. Elle est en majesté. On se croirait dans les préparatifs d’un mariage où ne manque plus que le marié, ou dans les rites d’un sacrifice où elle serait l’élue. On cache son visage d’une belle étoffe rouge qui lorsqu’elle se retire découvre un masque de mort, doré, saisissant. On dirait une princesse des momies égyptiennes ou une figure du théâtre japonais Bunraku. On l’installe du côté cour sur une banquette de bois, un fichu rouge noué sur la tête.
Surgit du public un homme, (Mario Banushi) qui se place auprès d’elle, l’enlace et s’immobilise avant d’installer des chaises pour faire cercle. Des bouquets multicolores sont déposés au sol. On allume la télévision tirée jusqu’à elle et l’homme prend des photos pour capter le moment où les quatre filles sont encore réunies autour des parents. Une clarté tamisée passe par la fenêtre, le rideau vole donnant la sensation d’un monde immobilisé, et comme suspendu. La mère à son tour fait ses ablutions dans le même bac et la même eau, une fumée d’encens dont l’odeur parvient jusqu’aux spectateurs passe par la porte. Une danse de possession se met en place, qu’interprète, nue, l’une des filles de la famille, un moment surprenant, éblouissant de densité et de précision.
La folie de la mort se déchaîne dans les éléments, vent, pluie, tempête, autant que chez les personnages. Le père entre dans la danse avec sa fille, l’une des sœurs apparaît comme animale, dans les fleurs. La jeune morte se lève et se jette à son tour dans le trou béant que cachait l’icône, elle disparaît. Les pans de praticables, murs de la maison s’écartent, ouvrant sur le fond de scène dans lequel se trouve, semblable à une image saint-sulpicienne, la jeune femme au fagot qui trône en majesté, comme une divinité. La mère s’avance vers elle , sorte de Marie-Madeleine et la prend dans ses bras.
Mario Banushi a construit son spectacle-allégorie en 2021, après la mort de Lindita, sa belle-mère, d’où le titre Goodbye Lindita. C’était sa première création dramatique, autour de l’événement et en observant les réactions des uns et des autres, chacun vivant son deuil de manière différente. En 2022 il présente sa première mise en scène à Athènes, Ragada, dans une maison, faute d’avoir trouvé un théâtre. Le directeur du Théâtre National de Grèce voit le spectacle et l’appelle sitôt après pour lui demander la mise en scène d’une pièce. Vu la difficulté des débuts il en fut ébranlé. En 2023, au Festival Bitef de Belgrade, il présentait pour la première fois son travail à l’international. En 2025 il était au Festival d’Avignon avec son spectacle Mami, repris à l’Odéon dans quelques jours, en avril. Son travail est poétique et d’une grande beauté, exigeant, raffiné, dans une maîtrise technique impressionnante tant dans la chorégraphie des gestes, de l’espace et de la scénographie, que dans les lumières et le son. Sa palette nous mène du réalisme au magique avec une évidence et une fluidité, remarquables, à partir d’iconographies, laïque ou chrétienne, qu’il transforme pour y imprimer ses visions, et les partager. C’est un grand artiste.
Brigitte Rémer, le 29 mars 2026
Avec : Mario Banushi, Dafni Drakopoulou, Alexandra Hasani / Megi Shuli, Akillas Karazisis, Erifyli Kitzoglou, Rita Lytou, Heleni Habia Nzanga, Eftychia Stefanou. Scénographie, costumes Sotiris Melanos – lumière Tasos Palaioroutas – dramaturge associée Sofia Eftychiadou – dramaturgie (National Theatre) Aspasia-Maria Alexiou – assistanat à la mise en scène Afroditi Kapokaki, Theodora Patiti – musique Emmanuel Rovithis – relations internationales Nikos Mavrakis – Goodbye Lindita a été commandé et produit par le Théâtre National de Grèce pour la saison 22/23. Le spectacle a été créé le 29 mars 2023 sur la scène expérimentale du Emerging Artists – Rex Theatre – « Katina Paxinou » – production déléguée TooFarEast.
Du 28 mars au 5 avril 2026, les mardis, mercredis, jeudis, vendredis et samedis à 20h, le dimanche à 15h, relâche les lundis – Odéon Théâtre de l’Europe / Berthier, 1, rue André Suarès. 75017. Paris – métro : Porte de Clichy – site : www.theatre-odeon.eu +33 1 44 85 40 40 – et reprise du spectacle de Mario Banushi, Mami, du 9 au 16 avril 2026, dans ce même lieu, Odéon Théâtre de l’Europe / Berthier.



















































































